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›› Taiwan

Chiang Ching-kuo, le fils du Generalissimo

Le KMT et Taïwan, une histoire très mal partie.

Le mémorial du 28 février 1947 à Taipei 台北二二八紀念館. En 1995, le président Lee Teng Hui instaura la cérémonie annuelle du souvenir en mémoire des victimes. Il avait lui-même été arrêté lors de l’incident et accusé d’être un sympathisant communiste. Les blessures sont encore à vif. Le grand-père de l’actuel maire de Taipei Ko Wen-je fut tué lors des émeutes. Le 28 février 2016 il a prononcé un discours émouvant après un périple en vélo de 500 km, très largement repris par les médias sociaux.

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Mais, à Taïwan, depuis 1945, étaient déjà à l’œuvre les dérèglements internes au KMT qui conduisirent à la catastrophe du 28 février 1947 à Taipei, objet central du « projet de vérité » (baptisé « justice transitoire ») lancé par Tsai Ing-wen en 2015, un an avant sa prise de fonction dont le but est d’expurger les mensonges et non-dits qui plombent l’histoire de l’Île, celle du KMT et de Chiang Kai-shek, érigé avec Sun Yat-sen en père de la nation taïwanaise, alors même qui subsistent dans la mémoire des Taïwanais les souvenirs douloureux de drames dont les responsabilités font encore l’objet d’une sévère omerta.

Mis en place par le généralissime lui-même après le retour de Taïwan à la Chine, conséquence de la défaite du Japon en 1945, le gouverneur de Taïwan Ch’en Yi proche de Chiang père depuis 1911, était l’archétype des commis de l’État corrompus tirant profit de leurs fonctions pour s’enrichir eux-mêmes et leurs familles en s’appropriant le bien public. Le 28 février 1947 des manifestations à Taipei à la suite de l’arrestation d’une vendeuse de cigarettes dégénérèrent en une grave insurrection qui, malgré une tentative de négociation par une délégation venant du Continent conduite par Ching-kuo lui-même, explosa en exactions dans les rues.

Très violemment réprimés tout au long du mois de mars 1947, selon les ordres de Chang Kai-shek lui-même, les troubles firent entre 20 000 et 30 000 victimes, au hasard des tirs à la mitrailleuse sans sommation dans les rues de Taipei et de quelques autres centre urbains de l’Ile.

Dans « Formose trahie », publié en France par la bibliothèque formosane de René Viénet, Georges Kerr analyse dans le détail la genèse du drame dont la responsabilité doit d’abord être attribué à Ch’en Yi qui, depuis 1945, avait cautionné les pillages aveugles et brutaux qui mirent l’Ile à genoux sous la botte d’une armée nationaliste indisciplinée, dépenaillée et corrompue.

L’autre figure qui ne sort pas grandie du réquisitoire sans complaisance de Kerr méticuleusement argumenté par des sources et citations de première main, est Chiang Kai-shek lui-même qui semble avoir appliqué à Taïwan la politique de suppression sans pitié qu’il avait mise en œuvre sur le Continent contre les communistes. Lire notre article Formose trahie

Jay Taylor confirme en rappelant qu’après l’arrivée à Taïwan le 16 décembre 1949 par un vol acrobatique en DC4, venant de Chengdu où il avait tout juste échappé à Deng Xiaoping, le général laissa se poursuivre la répression au cours de laquelle 1000 Taïwanais avaient été exécutés dans la seule année 1949.

Ching-kuo, léniniste jovial, spartiate et inflexible.

Chiang Ching-kuo en 1938 un an après son retour d’URSS où il avait passé 12 ans.

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C’est peu dire que le fils du generalissimo lui-même dont le mode de vie était plutôt spartiate, avait une profonde aversion de la corruption et méprisait les méthodes de Ch’en Yi. Jay Taylor raconte que le 12 septembre 1948, Chiang Ching-kuo, s’adressant à 5000 anciens de l’armée de la jeunesse dans un stade de Shanghai, fit clairement comprendre que son objectif était de mettre un terme à la distribution inégale des richesses dans tout le pays.

Il ciblait directement les fonctionnaires véreux qui s’accaparaient les richesses : « nous avons dû combattre un ennemi étranger… les impérialistes. Maintenant, nous avons des ennemis chez nous, des tyrans locaux et des notables malfaisants dans les zones rurales et dans les villes, des spéculateurs et des profiteurs ». Avant de rejoindre Taïwan Chiang Ching –kuo fit exécuter à Shanghai les adeptes du marché noir en même temps que les « traitres communistes ».

Chiang Ching-kuo rejoignit Taïwan en mai 1949, alors que le flot ininterrompu de réfugiés arrivant dans l’Île allait s’élever en novembre à 2 millions de personnes civils, militaires, femmes et enfants, augmentant de 20% la population de lÎle. Assez vite, les Américains craignant une réaction des Taïwanais contre les prédations des Continentaux, firent pression sur la nouvelle direction de l’Île, tandis que, toujours pessimiste, la CIA estimait que, dans ce contexte de rejet des nationalistes, les Communistes auraient repris l’Île avant la fin de 1950. L’alerte déclencha une chasse féroce aux agents et espions communistes dont plusieurs dizaines furent exécutés.

Guerre de Corée. Washington se rapproche de Taïwan,

...mais reste critique. Répressions politiques.

Le président Eisenhower en visite à Taïwan en 1960 avec Song Meilin et Chiang Kai-shek.

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Pour autant c’est le déclenchement de la guerre de Corée en juin 1950 qui éloigna la perspective d’une attaque imminente par le Continent. Mao ayant décidé de se porter au secours de Kim Il Sung après la contre attaque de Marc Arthur à l’automne, sous mandat des NU, détourna pour un temps son attention de l’Île.

Page 248, Jay Taylor énonce une opinion généralement admise par nombre d’observateurs, mais aujourd’hui encore incertaine et difficile à vérifier : si la Chine communiste n’était pas intervenue en Corée du Nord, elle aurait attaqué Taïwan et les Américains ne l’auraient pas défendue. Une chose est certaine la guerre de Corée modifia radicalement le rapport de Washington à Chiang Kai-shek et à l’Île qui devint une base arrière lourde pour le recueil du renseignement sur la Chine communiste.

Après quoi Chiang fils se consacra entièrement à la mission que lui avait confiée son père : rénover le Parti et améliorer la qualité des cadres qui le composaient. En même temps, il bénéficiait dans son autre fonction de Chef de services secrets d’un appui de la CIA et de la NSA installées à Taipei dont la mission recoupait la sienne.

C’est au cours de cette période qui fut ponctuée par de nombreuses opérations secrètes dont certaines furent mises à jour et donnèrent lieu à des scandales, que Chiang Ching-kuo perdit sa réputation d’homme affable, jovial et idéaliste pour devenir l’exécuteur de la « terreur blanche ».

Au milieu des années 50, il y avait à Taïwan 14 000 prisonners politiques et selon les chiffres officiels de 1949 à 1987 il y eut 29 407 arrestations et 4500 morts par exécution ou assassinat, tandis que les concurrents politiques, comme K.C. Wu, maire de Taipei et le général Sun Li-jen, chef des armées furent mis à l’écart.

D’autres opposants comme l’écrivain et journaliste Henry Liu (pseudonyme 江 南 Jiang Nan) réfugié aux États-Unis, naturalisé américain et assassiné par la mafia taïwanaise en 1984 en Californie, furent éliminés physiquement. Après que le FBI eut établi qu’Alex (Chiang Hsiao-wu) le fils même de Chiang Ching-kuo aux amitiés troubles, était lui-même impliqué dans le meurtre, l’affaire empoisonna un temps les relations entre Taipei et Washington, au point de risquer de compromettre les livraisons d’armes à l’Île.

L’empreinte léniniste qui ne l’avait pas encore quitté, tout comme elle tenaillait encore son père, poussa également le fils du generalissimo à encadrer l’armée par l’injection directe dans la hiérarchie d’un nombre important de commissaires politiques.

Lors de son premier voyage aux États-Unis où, dit Jay Taylor, il fut impressionné par le degré de libertés dont bénéficiaient les citoyens, ses interlocuteurs du département d’État et de l’armée lui firent remarquer qu’il y avait dans l’armée taïwanaise 17 139 officiers politiques, soit un commissaire pour 35 militaires, une proportion qui selon les officiers américains nuisait à la cohérence du commandement et, in fine, à l’efficacité des forces.

Bilan à Taïwan… Un dragon asiatique expulsé de l’ONU…

En 1971, Kissinger et Zhou Enlai à Pékin.

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La suite du règne à Taïwan de « Chiang fils » devenu de plus en plus puissant à mesure que son père vieux et malade se tenait à l’écart des affaires fut marquée par 4 grandes tendances.

1) Un développement socio-économique exemplaire qui fit de l’Île un des très dynamiques dragons asiatiques ;

2) La bascule stratégique de Washington vers la Chine commencée en 1971 avec la visite de Kissinger à Pékin et achevée en 1979 par l’ouverture de relations diplomatiques officielles, tandis que l’Île devait, malgré les promesses de Washington, abandonner son siège aux NU et que les États-Unis acceptèrent de se plier au « concept d’une seule Chine », épine dorsale de la politique taïwanaise de Pékin férocement opposée à l’idée d’une identité séparée de l’Île ;

3) Le rehaussement du niveau de garantie sécuritaire accordée à l’Île par les États-Unis au moyen du Taïwan Relations Act (TRA), obligation de droit interne imposant au Congrès de réagir contre une attaque chinoise « non provoquée » par une déclaration d’indépendance ;

4) L’évolution du système politique de l’Île vers le pluralisme et une vibrante démocratie, par de nombreuses méandres ponctuées d’autoritarisme, de répressions et de beaucoup d’amertume. [3]

…en marche vers la démocratie.

Chiang Ching-kuo et Lee Teng-hui en 1987 à Taipei. Lee Teng-hui, Hakka né à Taïwan fut le premier président élu au suffrage universel en 1996. En 2001, il fut exclu du KMT pour avoir adhéré aux thèses indépendantistes.

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Le glissement tectonique dont on mesure aujourd’hui très mal la complexité, fut accompagné par des renoncements institutionnels douloureux qui obligèrent par exemple les membres du Yuan législatif qui représentaient les provinces du Continent à abandonner leurs mandats. C’est Ma Ying-jeou, docteur en droit formé à Harvard, brillant membre du KMT, futur maire de Taipei et futur président de la République (2008 – 2016) qui eut la lourde responsabilité de rédiger les textes de la rupture qui, pour beaucoup, furent un déchirement.

Cette modernisation politique eut lieu alors qu’en Chine, Deng Xiaoping que Chiang Ching-kuo avait côtoyé en URSS et dont la trajectoire avait failli télescoper la sienne et celle de son père au moment de la débâcle d’abord au Henan, puis au Sichuan lors du dernier repli du generalissime vers Taipei en 1949, destituait successivement les réformateurs Hu Yaobang et Zhao Ziyang avant de bloquer toute réforme politique par la brutale répression de 1989 sur la place Tian An Men. Le 23 juin 1987, l’année même de la destitution de Hu Yaobang, la loi martiale fut levée à Taïwan, tandis que, dans le monde, la guerre froide brûlait ses derniers feux.

Le périple terrestre du fils de Chiang Kai-shek se termina le 13 janvier 1988, 13 années après celui de son père et 12 jours après que, sur ses instructions, la censure de la presse fût levée, le lendemain même de la publication des résultats du travail de Ma Ying-jeou qui mettait fin à la domination continentale sur le Yuan législatif.

Le calme dans lequel se déroula la succession assurée par Lee Teng-hui formé et promu par Chiang Ching-kuo et premier natif de l’Île à accéder aux doubles fonctions de chef du Parti et de Président de la République par intérim, témoigne de la remarquable maturité des élites politiques du KMT qui, pour la petite histoire, résistèrent au désaccord de Song Mei Lin opposée à la promotion d’un Taïwanais de souche au sommet de la hiérarchie du Parti.

Enfin, la ferveur des 20 millions de Taïwanais [4] le jour des obsèques nationales du fils du maréchal à la fois si différent et si semblable dans ses fidélités nationalistes et chinoises, enveloppa dans un manteau de grande « bénévolence » confucéenne la vie et l’œuvre contradictoire d’un homme qui fut le témoin et acteur de quelques grands cataclysmes qui frappèrent la Nation chinoise au XXe siècle. C’est à ce très lourd héritage que Tsai Ing-wen, la nouvelle présidente élue avec un arrière plan politique de rupture avec le Continent, est aujourd’hui confrontée.

Le nationalisme chinois et l’identité taïwanaise.

Tsai Ing Wen, a pris ses fonctions de présidente le 20 mai à Taipei.

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Sans qu’il soit pour l’instant possible de juger si l’occurrence jouera contre elle ou à son profit, il faut rappeler que le paysage indépendantiste de l’Île est, depuis 2001, également dominé par la figure de Lee Teng-hui. Taïwanais de souche d’origine Hakka, ancien président de la République éduqué et promu par Chiang Ching-kuo, élu pour la première fois au suffrage universel en 1996 – une exception dans le monde chinois -, et, à l’occasion fervent défenseur du Japon qui occupa l’Île de 1895 à 1945, Lee est, par un étonnant virage idéologique, devenu un critique implacable des ambitions unificatrices de Pékin et du KMT et un adepte encore plus radical de l’indépendance et de la rupture avec le Continent.

*

Il n’est pas exagéré de dire que la traduction en français du livre de Jay Taylor fonctionnaire américain très au fait de la question [5]] arrive à une époque charnière de l’histoire de Taïwan et de la Chine.

S’achevant par quelques pages racontant les efforts de Deng Xiaoping pour tenter une synthèse avec Chiang Ching-kuo, son ancien congénère en Russie, à l’époque tous deux à la recherche d’une forme nouvelle de la Nation chinoise, la saga parfois trouble du KMT, né en même temps que le Parti communiste chinois avec un fort arrière plan léniniste, dans le bouillonnement nationaliste de la chute du système impérial, télescope aujourd’hui le puissant questionnement identitaire des Taïwanais.

Lire aussi : « Le Goût de la liberté », Mémoires d’un indépendantiste formosan

Note(s) :

[3Jay Taylor raconte p.503 une scène poignante où le 25 décembre 1987, moins de 3 semaines avant sa mort, Chiang Ching-kuo participa, dans sa chaise roulante sous les applaudissements du KMT et les huées du DPP à la traditionnelle session commémorative du Yuan législatif. Le discours qu’à cette occasion il fit lire par le président de la chambre insistait sur la nécessité des réformes politiques, mais rappelait que le gouvernement de Taipei restait aux yeux du KMT le seul gouvernement légitime de la Chine en attente de réunification. Ce discours qui trace la frontière entre l’actuel KMT et la nouvelle présidente Tsai Ing-wen issue du DPP, est au cœur des controverses qui agitent la classe politique taïwanaise en 2016.

[4« A quelques exceptions près » écrit Jay Taylor.

[5Ancien de l’armée de l’air, Jay Taylor a été diplomate à Taipei et Conseiller politique à l’Ambassade américaine à Pékin. Il a terminé sa carrière comme responsable du renseignement au ministère des Affaires étrangères à Washington après avoir un temps travaillé à la NSA.


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