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Chine-Corée du Nord : l’espace et le temps

« L’espace est le champ de la puissance des hommes, le temps celui de leur impuissance ». (Spinoza)

Tout indique en effet que les successeurs de Mao, qui avaient déjà abandonné les schémas de la guerre froide en se rapprochant de Washington en 1972 et 1979, puis en reconnaissant la Corée du sud en 1992, aimeraient aussi tourner définitivement la page des idéologies, des slogans xénophobes et de la guerre de Corée, que Pyongyang ressasse indéfiniment, et dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle fut une catastrophe stratégique pour la Chine. Ce conflit, qui n’est toujours pas formellement réglé, puisque la situation actuelle est encore régie par l’armistice de 1953, a en effet causé des pertes immenses à l’armée chinoise, détourné Mao Ze Dong de la reconquête de Taiwan et initié une présence militaire américaine de plus de 70 000 hommes aux portes même de la Chine, en Corée du Sud et au Japon.

Mais alors comment s’y prendre quand, à Pékin, on ne veut pas donner le sentiment d’un lâchage et encore moins celui d’un coup d’état à l’américaine piloté à distance. Sans compter que brusquer la chute pourrait déboucher sur un chaos difficile à contrôler, générant une situation pas forcément à l’avantage de Pékin, dont l’ONU et les Etats-Unis pourraient tirer avantage.

A bien des égards et malgré les espoirs récurrents, toujours déçus, d’une ouverture progressive du régime, la situation est celle d’un cul-de-sac. Comme la plupart des observateurs sérieux, les dirigeants chinois ont aujourd’hui compris que le régime carcéral, répressif et rigide de Kim Jong Il est un repoussoir pour les investisseurs, tandis que les conditions d’une renaissance économique sont loin d’être réunies. Vue sous l’angle stratégique, les progrès des pourparlers à six, que la Chine porte à bout de bras, restent minces, gênés par les incessantes volte face de Pyongyang et l’attitude inflexible de Washington, qui refuse de donner à la Corée du Nord les garanties de sécurité qu’elle réclame. Dans ce contexte, il est probable que Pékin, qui joue toujours avec application son rôle de médiateur, n’écarte plus la possibilité d’un accident interne.

L’aide économique qu’elle prodigue est à peine plus qu’une assistance de survie, visant à empêcher un raidissement irréparable, ses efforts pour les négociations à six, une stratégie pour internationaliser la question et une façon de gagner du temps en restant dans le jeu. L’essentiel des marchandages, toujours décevants, est conduit, sans véritable concession, par Washington. Sa nouvelle politique, bien plus souple à l’égard des nombreux fugitifs de toutes les catégories sociales, une manière de se désolidariser implicitement du régime de Kim Jong Il, qui continue, comme au temps de la guerre froide, de réclamer le renvoi des défecteurs.

Enfin il serait étonnant que la Chine, qui depuis près de 10 ans, s’est de plus en plus investie dans les opérations de maintien de la paix en Asie du Sud-Est et en Afrique, n’ait pas commencé à planifier sa participation à une opération internationale en Corée du Nord, commanditée par l’ONU pour maîtriser une situation devenue chaotique. A l’été 2005, un journaliste russe avait même indiqué que l’un des thèmes des manoeuvres sino-russes, organisées dans le Shandong était précisément de préparer une intervention conjointe en Corée du Nord, dans le cadre de l’ONU.

Même si elle ne dit rien de l’avenir du régime nord-coréen, à qui de nombreux observateurs continuent de prédire une étonnante longévité, cette hypothèse, tenue secrète par nécessité diplomatique autant que stratégique, tient du principe de précaution. Elle est vraisemblable. Mais contrairement aux Occidentaux, sachant que « le temps est le champ de l’impuissance des hommes », la Chine ne se pose pas la question du moment, s’efforçant seulement de maîtriser la situation dans son espace stratégique.

Compte tenu des turbulences nord-coréennes et des impatiences américaines, c’est déjà beaucoup.


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