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›› Politique intérieure

Décès de Li Keqiang. Disparition d’un réformateur compètent et discret, marginalisé par Xi Jinping

Face à Xi Jinping, « fils de prince », les origines modestes d’un surdoué remarqué par l’appareil.

Contrairement à Xi, « fils de prince » héritier d’une famille éminente de l’appareil, Li est né dans l’obscurité d’une ascendance modeste. Né en 1955 d’un fonctionnaire du comté de la province pauvre de l’Anhui, son éducation a, comme celle de Xi Jinping, été perturbée par la Révolution culturelle (1966-1976).

Plutôt que d’aller à l’université après avoir obtenu son diplôme d’études secondaires en 1974, il a été l’un des millions de jeunes « envoyés à la campagne » dans le cadre d’une politique visant à insuffler à la jeunesse urbaine « privilégiée », le sens de la solidarité avec la pauvreté du monde rural.

C’est ainsi qu’à 21 ans, pendant les dernières années de la révolution culturelle, Li s’est retrouvé à travailler comme ouvrier au sein de la brigade de production de Dongling, à 200 km au sud-est de Hefei, sa ville natale, capitale de l’Anhui. En même temps, en 1976, à 21 ans, exprimant déjà une ambition politique, il entrait au Parti qui lui confia le secrétariat politique de la commune de Damiao, sous la juridiction de la « Brigade de production » de Dongling.

En 1978, à l’issue de cette expérience au bas de l’échelle sociale dont il gardera à la fois le souvenir de la dureté de la condition ouvrière et une solide expérience d’administration de terrain, il entamait un cycle universitaire à Beida, pour étudier le droit et l’économie. En 1982, à 27 ans, il obtenait son doctorat en économie de l’Université de Pékin.

À la même époque, Xi Jinping suivait une trajectoire de terrain parallèle, elle aussi exilée à la campagne à Yanchuan dans le Shaanxi, avant d’entrer à Qinghua où, en 1979, à l’issue d’études moins brillantes, il n’obtint qu’un diplôme d’ingénieur chimiste.

Mais à la différence de Li Keqiang, Xi, futur nº1 de l’appareil, affecté au Comité du Parti du Comté de Zhengding dans le Hebei, était aussi nommé au secrétariat particulier du général Geng Biao. Cet ancien diplomate, ambassadeur en Suède, au Pakistan et en Birmanie, que Zhou En Lai avait sauvé des purges maoïstes, sera nommé ministre de la Défense en 1981, cinq années après la mort de son mentor.

De fait Xi était placé sur une trajectoire politique protégée, directement liée aux structures de sécurité provinciale en prise directe avec le pouvoir central.

Au moment où le futur premier ministre Li Keqiang, entré en 1983 au Comité Central de la Ligue de la jeunesse, devenait aussi secrétaire général de la Fédération Nationale des étudiants chinois (1983-1985), en 1983 Xi Jinping était nommé Commissaire politique de la Police Armée Populaire du comté de Zhengding.

Mais malgré ses appuis, la carrière de Xi Jinping au sein du Parti, restait à la traîne de celle de Li Keqiang, manifestement mieux apprécié par l’appareil. Quand en 1993, Li Keqiang était promu au Comité Permanent de l’ANP, Xi n’était que nº2 de la province du Fujian. En 1997, Li entrait au Comité Central comme membre de plein droit, quand Xi n’y était admis que comme « suppléant. »

Dix ans plus tard, pourtant, après leurs expériences à la tête de provinces, Xi Jinping au Zhejiang (2002-2007) et à Shanghai (2007), Li Keqiang au Henan (2002-2004) et au Liaoning (2004-2007), la compétition entre les deux s’acheva à l’avantage de Xi Jinping.

En 2007, Li perd la course au pouvoir contre Xi Jinping. Rivalités sourdes au sommet.

A l’automne 2007, lors du 17e Congrès, les deux entrèrent au Comité Permanent, mais Xi Jinping qui à Shanghai, venait de succéder à Chen Liangyu destitué pour corruption, fut promu au cœur de l’appareil politique au 6e rang de préséance, immédiatement au-dessus de celui de Li Keqiang, admis au 7e rang.

Dès lors les jeux étaient faits. Sauf nouveau contrepied inattendu de l’appareil, le clan des « fils de prince » avait choisi son candidat. Xi Jinping serait le mieux placé pour défendre ses intérêts. Dans une ambiance générale gangrénée par la corruption des élites, et où, selon le sociologue Zhang Musheng, « le Parti était à vendre au plus offrant », Li Keqiang, bien en cour en Occident ne serait pas le prochain nº1 chinois.

La plupart des observateurs étrangers de la Chine furent surpris par cette brutale inversion de tendance. Li Keqiang, leur favori, parlant au contraire de Xi Jinping, un anglais parfait – étudiant, il avait même traduit en Chinois un ouvrage sur le droit constitutionnel – était connu dans la mouvance des « China Watchers » pour son attachement à la réalité des faits et des données brutes.

Selon une conversation confidentielle avec l’ambassadeur des États-Unis récemment rendue publique, pour vérifier les données, il les croisait avec d’autres indicateurs comme les chiffres du transport de fret ou la consommation d’électricité. Parfois, pour lever ses doutes, il envoyait une de ses équipes sur le terrain.

Au total, expert en Droit et en économie, Li qui à partir de 2007 poursuivit sa carrière comme Vice-premier Ministre dans le sillage de Wen Jiabao, avant de lui succéder comme Premier ministre et nº2 de l’appareil sous la présidence de Xi Jinping nommé nº1 Parti à l’automne 2012, s’efforça, au cours de ses deux mandats, de tenir les deux bouts d’une contradiction politique, sans toujours y parvenir.

Son « grand écart » consistait à garder le cap de l’ouverture et à poursuivre les relations sans heurts de l’économie chinoise avec celles du monde développé, alors que Xi Jinping, engagé sur la trajectoire des « caractéristiques chinoises » clairement anti-occidentales, tenait son premier ministre en marge des décisions politiques ou économiques.

En politique étrangère, dans la droite ligne de ses soucis d’intégration apaisée aux économies des pays du G7, il resta le seul homme politique chinois de premier plan à rappeler l’importance de l’héritage de Deng Xiaoping prônant la discrétion stratégique internationale, à rebours des agressivités des « Loups guerriers » porteurs de sévères contrefeux antichinois que l’appareil s’applique aujourd’hui à désamorcer.

A l’approche de la fin de son deuxième mandat, une des dernières polémiques qui, en interne, opposa Li Keqiang à Xi Jinping exprima sans succès son désaccord à propos de la brutalité des confinements épidémiques qui menaçaient d’embourber durablement l’économie.

En arrière-pensée, dans un style général marqué par la prudence, ses priorités étaient sociales. Il les avait une nouvelle fois clairement exprimées lors de la réunion de l’ANP de mars 2021. Lire : « Lianghui » 2021 : Quand Li Keqiang est au chevet socio-politique du pays, Wang Yi s’exerce à l’apaisement international.

Mémoire censurée.

Son pragmatisme prudent, ses préoccupations sociales et son goût de la vérité, lui valurent la sympathie du public qui, aujourd’hui, à l’heure de sa disparition, semble le préférer à Xi Jinping. En arrière-plan de son décès flotte le tabou d’un sérieux non-dit politique.

Alors que la mémoire de Li Keqiang prématurément disparu recueille les suffrages des internautes, l’appareil se souvient qu’en avril 1989, le décès de Hu Yaobang, lui aussi attaché à la vérité des faits contre les postures de la propagande, avait suscité un mouvement de sympathie sur la place Tian Anmen qui, deux mois plus tard, se termina dans le bain de sang du 4 juin.

Du coup, logiquement l’appareil sécuritaire en alerte maximum contrôle les réseaux sociaux comme le lait sur feu.

Sur Weibo, l’équivalent chinois de « X » (anciennement Twitter), presque tous les commentaires liés à la mort de Li ont été filtrées ou supprimées. Seuls ont été épargnées les condoléances anodines telles que « Bon voyage à vous » ou « Vous vivrez éternellement ».

Un autre lui rendant gentiment hommage a aussi survécu à la censure « Alors qu’une époque touche à sa fin, le débat sur cette décennie se poursuivra, mais ce qui restera inchangé, je pense, c’est son sourire. Sincèrement et humblement, acharné au travail, il incarnait la persévérance à remplir ses devoirs et ses promesses. Je pense que c’est la meilleure façon de dire au revoir. »

Mais avant d’être rapidement supprimés, d’autres mises en ligne parlaient de Li comme « le dernier haut fonctionnaire avocat de la réforme et de l’ouverture dans la Chine de Xi Jinping de plus en plus fermée. »

Certains répétèrent en ligne sa promesse favorite. Sonnant comme une critique de Xi Jinping, elle rappelait que « comme les flots du Fleuve Jaune et du Yangzi, la réforme et l’ouverture, ne coulent jamais à contre-courant » ou comme une mise en garde adressée au pouvoir, rappelant que les actes des dirigeants seront jugés par l’histoire « Les Dieux observent ce que font les hommes ».

Un autre disait plus crûment que la mort de Li évoquait pour lui la fin de la prospérité et de la croissance « Après son départ, c’est comme si la dernière image des années glorieuses et uniques de la première décennie du millénaire s’était également dissipée ».

Dans les critiques directes, il y eut pire. Dès la nouvelle du décès certains postèrent la chanson d’amour de la chanteuse malaisienne Fish Leong « Malheureusement ce n’est pas toi », exprimant de manière à peine voilée qu’ils auraient préféré apprendre la mort de Xi Jinping. Peu après, WeiBo bloqua ces messages.

Pour Alfred Wu professeur associé à l’Université Lee Kwan Yew de Singapour « Les gens profitent de cette occasion pour exprimer leur désaffection à l’égard de Xi Jinping. (…) Une sorte de colère contre le régime ».

La crémation de la dépouille de Li a eu lieu à Pékin, le 2 novembre alors que tous les drapeaux du pays avaient été mis en berne. Le message officiel de Xinhua le décrit sobrement comme « un excellent membre du Parti, soldat communiste fidèle et accompli, un révolutionnaire “prolétarien” et un homme d’État exceptionnel ».

Mais alors que pour beaucoup de Chinois, sa disparition marque la fin d’une alternative politique moins rigide qui aurait pu changer le cours de l’histoire, dont le potentiel a été étouffé par la rigidité normative de l’appareil, depuis l’annonce de son décès le 27 octobre, des flots de couronnes et de bouquets de chrysanthèmes jaunes et blancs ont été déposées à sa mémoire au pied de la maison de son enfance à Dingyuan dans la campagne de l’Anhui, à Hefei et dans plusieurs autres endroits, liés à sa vie et à sa carrière.

Zhang Lun, professeur d’études chinoises à l’Université de Cergy-Pontoise en France, résume : « La vague d’hommages exprime un mécontentement croissant à l’égard des politiques régressives de Xi au cours de la dernière décennie marquée par un contrôle idéologique toujours plus strict, le rétrécissement constant des libertés personnelles et les campagnes politiques incessantes rappelant l’époque maoïste ».


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