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Échanges acerbes au « Dialogue de Shangri-La »

A gauche, le 9 juin, Lee Hsien-Long, premier ministre de Singapour, fils de Lee Kwan-Yew, accueille le général Wei Fenghe, ministre de la défense chinois. Sur la photo de droite, Lee passe devant le piquet d’honneur derrière LLoyd J. Austin, ministre de la défense des États-Unis. Tous deux ont participé au Dialogue de sécurité de Shangri-La du 10 au 12 juin 2022. Créé en 2002 par l’Institut International d’études stratégiques de Londres, il réunit les ministres de la défense et les chefs militaires de 28 États d’Asie-Pacifique.

Il a fallu attendre 2007 pour que la Chine participe à un haut niveau avec le chef d’état-major adjoint de l’APL le général Zhang Qinsheng. A partir de 2011, les échanges ont commencé à se focaliser à la fois sur des questions de sécurité non traditionnelles comme les trafics de drogue et d’êtres humains, la prolifération nucléaire et les revendications chinoises en mer de Chine du sud. Cette année, pour la première fois représentée par son ministre de la défense Liang Guanglie, la Chine avait insisté sur sa montée en puissance pacifique 和平 崛起 et sa disponibilité à négocier avec les riverains et voisins pour résoudre les différends par le dialogue.


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Si les adeptes de la théorie du « piège de Thucydide » cherchaient une confirmation à leur analyse catastrophique inéluctable, ils pourraient l’avoir trouvée dans les débats tendus de la dernière édition du « Dialogue de Shangri-La » à Singapour du 10 au 12 juin 2022 après deux années d’interruption dues à l’épidémie.

Elle a été dominée par les tensions stratégiques sino-américaines et les références à la guerre en Ukraine. La translation mentale de la situation à l’est de l’Europe vers l’Asie a été accompagnée par une intervention en visio-conférence du Président Zelensky.

Arborant un T-shirt offert par une artiste singapourienne représentant une jeune fille rebelle brandissant une bombe d’aérosol – un symbole décalé de la protestation de la jeunesse resté obscur pour la plupart -, il a expliqué que « c’était sur le champ de bataille en Ukraine que se décidaient les règles qui, à l’avenir, régiront le monde. ».

Notons au passage que la vision d’une « Ukraine symbole universel », rejoint celle de la Présidente taïwanaise Tsai Ing-wen et de ses amis Américains considérant que si Washington ne réagissait pas à une agression de Pékin contre Taïwan, la prévalence des États-Unis et de l’esprit démocratique serait définitivement compromise.

Le « piège de Thucydide », la violence des hommes et la dissuasion nucléaire.

Le surgissement de l’arme nucléaire ne supprime pas la violence des hommes, mais brouillant l’enchaînement néfaste décrit par Graham Allison, il réduit le risque de montée aux extrêmes.


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Exposée par le géo-politologue américain Graham Allison, dans son livre publié en français chez Odile Jacob (2019) « Vers la guerre ? l’Amérique et la Chine dans le piège de Thucydide », la vision d’un enchaînement catastrophique se référant à la guerre du Péloponnèse (431 – 404 av. JC) spécule que le surgissement de la Chine assimilée à Athènes, rivale de la puissance établie des États-Unis, assimilée à Sparte, déboucherait – expériences historiques récentes à l’appui – fatalement sur un conflit militaire.

Outre le fait que les références historiques lointaines correspondent mal à la situation actuelle, Allison passe sous silence le surgissement en 1945 dans le paysage stratégique, du fait nucléaire dont le pouvoir dissuasif constitue depuis plus de soixante-dix ans une limite aux affrontements centraux dévastateurs. Non pas que l’explosion de violence militaire serait à jamais éradiquée. Loin de là. La récente invasion militaire de l’Ukraine et sa destruction par l’artillerie russe provoquant d’importantes pertes humaines civiles et militaires, rappelle opportunément la persistance de la guerre.

Elle est le fond immémorial des relations internationales et des rivalités de puissance où disait, Raymond Aron qui s’inspirait de Thomas Hobbe (1588 – 1679), les risques de conflit militaire entre les nations prennent immuablement racine dans la « rivalité », la « défiance » et à la « fierté », trois émotions éloignées du « droit international » clairement présentes dans l’actuelle trajectoire de « renaissance » de la Chine, et, en même temps, fond de tableau de l’agression de l’Ukraine lancée le 24 février 2022 par la Russie.

Pour autant, force est de constater qu’en dépit des doutes sur les intentions réelles de Vladimir Poutine, tous les observateurs voient bien que, malgré la violence des affrontements, la cruauté des pertes humaines et le drame des vies dévastées pour lesquelles les concepts de « guerre majeure » ou de « guerre périphérique » n’ont pas de sens, la rémanence de la dissuasion nucléaire constitue une limite.

Le Japon a tourné le dos au pacifisme.

Alors que le monde s’inquiète des conséquences de la guerre en Ukraine et des risques de dérapages meurtriers en Asie, il n’était pas tout à fait un hasard que le discours d’ouverture ait été délivré par Kishida Fumio PM japonais dont le pays fut le seul de l’histoire à avoir été frappé par le cataclysme de deux frappes nucléaires. A cette occasion, Kishida a clairement fait savoir que d’ici cinq années Tokyo augmenterait sa capacité de défense et de contre-frappes.


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La conscience du risque d’apocalypse présent dans les rangs de l’OTAN et à Moscou, l’était aussi à l’hôtel Shangri-La à Singapour. Elle a été exprimée le 10 juin dernier par le discours inaugural confié – ce n’était pas un hasard - au premier ministre japonais Kishida Fumio dont le pays fut le seul de l’histoire à avoir été frappé par le cataclysme de deux frappes nucléaires.

Pendant plus de 50 minutes d’une démonstration sans concession, il a, se référant à la guerre en Ukraine en même temps qu’à l’histoire de son pays écrasé à Hiroshima et Nagasaki, répété les risques d’un engrenage néfaste, dès lors qu’en Asie-Pacifique la Chine qu’il n’a jamais citée nommément, ne respectait pas le droit international dans les mers de Chine du sud et de l’Est et dans le Détroit de Taïwan.

Affichant clairement son positionnement stratégique pro-Américain, solidaire de l’Australie et de l’Inde dans « l’Alliance Quad », Kishida a, ciblant la Chine, répété plus d’une dizaine de fois l’exigence - principal argument de Washington -, de protéger le caractère « libre et ouvert » de la zone Indopacifique.

Plus généralement, après avoir longuement décrit que la modification de la posture défensive de Tokyo, inaugurée en 1992 avec l’envoi au Cambodge par son lointain prédécesseur Kiichi Miyazawa d’une force de maintien de la paix, avait été une riposte à la politique de force et aux violations du droit dans la région, il s’est, visant toujours Pékin, interrogé sur la possibilité que le monde puisse continuer à vivre selon le Droit international.

« L’ordre international fondé sur des règles, construit grâce à un travail acharné soutenu par le dialogue et le consensus peut-il être maintenu et la marche vers la paix et de la prospérité se poursuivre ? Ou retournerons-nous à un monde sans loi où les règles sont ignorées et enfreintes, où les modifications unilatérales du statu quo par la force sont incontestées et acceptées, et où les forts contraignent les faibles militairement ou économiquement ? »

Enfin, ayant exprimé la crainte que l’exemple ukrainien fasse tache d’huile en Asie, Kishida a dessiné la stratégie de riposte de l’archipel.

Condamnant l’agression russe et affirmant clairement ses choix stratégiques aux côtés « des pays aux valeurs politiques identiques » - notamment au sein du « Quad » qui, lors de la dernière réunion de Tokyo s’est doté d’une capacité d’aide et d’investissement de 50 Mds de $ destinés à l’ASEAN et aux pays du Pacifique -, il a, tournant définitivement le dos à l’arrière-plan pacifiste du pays, annoncé l’augmentation substantielle dans un délai de cinq années du budget de la défense et le renforcement significatif des moyens de contre-attaque militaire.


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