›› Politique intérieure
Regards sur un possible conflit de générations.
Existe-t-il un conflit entre générations à Hong Kong sur ces manifestations, la violence et la durée du mouvement ? Oui et non.
Oui car, par essence, la société hongkongaise a depuis longtemps évacué la sphère de la violence (de fait, ironie de l’histoire, les manifestations les plus violentes – avant celles que nous vivons aujourd’hui -remontent à 1967 et elles étaient l’œuvre des communistes et de leurs sympathisants) ;
De plus les anciennes générations qui n’ont guère été associées au pouvoir par les Britanniques ressentent davantage le besoin de préserver leurs acquits économiques (richesses, business) que de se battre pour faire valoir des droits politiques.
Au bilan, pour elles, qu’importe que Pékin « nomme » le Chief-Executive (situation contre laquelle on ne peut de toute façon pas grand-chose) si on ne touche pas aux richesses acquises et aux opportunités d’échanges avec le monde.
Pour autant, les anciennes générations ont parfaitement conscience que l’emprise de Pékin affecte les libertés, faisant la part belle aux contingents de touristes et hommes d’affaires du Continent dont le nombre et les manières (voire l’arrogance) agacent les locaux et aggravent la fracture sociale entre Hongkongais et « Chinois ».
Ainsi, il y a chez les « anciens » hongkongais une sorte d’admiration et de respect – voire de gratitude – pour ces jeunes qui osent braver l’ordre communiste comme eux-mêmes ne l’ont jamais osé.
A cet égard des articles racontent l’organisation mise en place par des Hongkongais fortunés qui, le soir des manifestations, ont établi un système de communication par réseaux sociaux et mots-codes pour mettre en œuvre un « ramassage » en sillonnant les quartiers pour récupérer des jeunes après les manifestations et les reconduire chez eux à la façon d’un car scolaire.
L’inconnue de l’évolution de la police.
Dans cette flambée portant des risques de graves explosions meurtrières, la police de Hong Kong (d’un effectif de 30000 dont seulement 2000 dédiés au maintien de l’ordre) est sans doute l’acteur le plus complexe à analyser ; celui qui, déjà en première ligne depuis le début des évènements, sera le plus durement touché par l’après-crise.
De fait, les policiers hongkongais ont les mêmes sentiments - citoyens que les manifestants à l’égard de Pékin. Mais ils ont une mission et n’ont d’autre choix que de la remplir pour prouver leur efficacité et leur professionnalisme dans un contexte où, depuis plusieurs années, ils subissent une influence croissante des autorités chinoises pour augmenter en leur sein la part de policiers chinois et intensifier les exercices conjoints avec les troupes du Ministère de la Sécurité Publique (MSP) de Pékin à des fins « d’homogénéisation » des standards et modes d’actions.
Pour ce corps, la crise en cours comporte de nombreux risques ; celui, évidemment, de faillir à leur mission et de se voir reprochés des excès par des manifestants (la reconnaissance des violences policières est déjà une des revendications des protestataires) et d’être un bouc émissaire facile pour les autorités, avec en fin de compte la « double peine » d’une fracture irrémédiable au sein de la société hongkongaise et l’accentuation de l’emprise du Ministère de la Sécurité Publique chinois, symbole s’il en est de la fin du caractère spécial de Hong Kong.
Cette « double peine » catalyse l’escalade dans la crise car elle rend naturelle la mainmise des forces de sécurité chinoises sur le maintien de l’ordre à Hong Kong.
Quelle stratégie pour Pékin, disciple inattendu du Père Queuille ?
N’est-ce pas excessif de parler de stratégie quand on en arrive à se demander si Pékin comprend bien ce qui se passe ?
De fait, mis à part brandir des slogans et des postures de principe (sur la fermeté et le refus de « négocier avec l’émeute », sur les luttes qui dans le passé ont forgé la résilience de la Chine, sur l’exemple que représente le voisin macanais…) ou de faire jouer la propagande à base d’images d’exercices et de parades des quelque 16000 hommes de l’APL et de la PAP massés à Shenzhen, on ne voit guère poindre un début de « plan d’action ».
Nombreux sont ceux qui estiment que Pékin fait le pari du pourrissement, mais est-ce vraiment une stratégie ou davantage le reflet d’une incapacité de définir un mode d’action ?
L’incapacité ainsi décrite peut avoir plusieurs causes :
1. Des dissensions en interne au pouvoir chinois à propos de la marche à suivre ;
2. L’impossibilité pour Pékin de définir quelle serait l’option la plus couteuse en termes de bilan et d’image (laisser la situation se calmer par usure ou intervenir en force) ;
3. La crainte de devoir gérer les suites de cette stratégie (le limogeage de Carrie Lam semble aisé mais existe-t-il un plan B ? Et comment gérer la très probable relance de la contestation quand le successeur de Carrie Lam sera « élu » selon les mêmes errements que Carrie Lam, c’est-à-dire désigné par Pékin ?).
La gestion de cette crise à Pékin est-elle le dernier round de la guerre entre Xi Jinping et la clique de Jiang Zemin comme on l’entend à Hong Kong et à Shanghai ces derniers temps ?
L’hypothèse mérite considération. Il est en revanche certain que la crise est une affaire personnelle pour Xi Jinping : Xi Zhongxun, son père après avoir été l’homme de confiance de Deng Xiaoping dans la transformation de Shenzhen est resté très proche des affaires hongkongaises dans les années 80 et Xi Jinping lui-même a occupé le poste de directeur du bureau des affaires de HK et de Taiwan.
Dans ce contexte et dans la mesure où il a lui-même tourné le dos au principe de direction collégiale du Comité permanent, il se retrouve en première ligne. Sa marge est étroite entre une impossible négociation et une intervention militaire particulièrement périlleuse.
Or, contrairement à l’image de force véhiculée par la propagande, le parcours du n°1 chinois ne l’a pas formé aux décisions difficiles. Il est en tous cas plus facile pour lui d’invoquer la dimension éthique pour éliminer sans risque les corrompus honnis par l’opinion publique et au passage d’écarter ses opposants que de décider d’une quelconque stratégie à Hong Kong dont le potentiel explosif est considérable.
D’autre part, même s’il est vrai qu’une crise n’intervient jamais au bon moment, celle-ci surgit à une période particulièrement difficile dans le mandat de Xi Jinping, où toute prise de risque est acrobatique. Le contexte est en effet - de plus en plus d’experts adhèrent à cette analyse - que le numéro un chinois traverse une phase de vulnérabilité ou, à tout le moins, de turbulences avec de possibles contestations venant du sérail lui-même, peut-être instrumentalisées par les derniers membres de la clique de Jiang.
Dans ces conditions, la façon dont Pékin, qui a encore répété lors des cérémonies du 1er octobre vouloir laisser la main au gouvernement de la RAS, laisse la situation « pourrir » ressemble davantage à une résignation face à un problème dont personne n’a la clé. On pense à Henri Queuille dont la conviction était qu’il n’est pas de problème dont une absence de solution ne finisse à venir à bout.
A Hong Kong pourtant la première conséquence de l’inertie est de monter policiers et citoyens les uns contre les autres.
En guise de conclusion provisoire.
Et si finalement, cette crise qui débouche 22 ans après la rétrocession s’avérait inévitable ?... En effet, si, en 1997, la Chine avait décidé de respecter ses engagements au regard de la Basic Law, tout montre qu’en 2047 il eut été impossible au régime qui, précisément, se déclare lui-même en rupture avec les valeurs de la démocratie par l’affirmation de « ses caractéristiques chinoises », d’incorporer la démocratie hongkongaise établie.
Donc Pékin n’avait d’autre choix que de renier les engagements et de réduire lentement mais surement les libertés en évitant au passage l’élection du gouverneur au suffrage universel direct, ne serait-ce que pour garantir le maintien de Hong Kong dans un système politique compatible a minima avec celui du Continent ;
En réalité, après la première alerte « d’Occupy Central » en 2014, la raison pour laquelle cette crise a attendu 22 ans se trouve vraisemblablement dans le fait qu’elle est portée par une génération précisément née aux alentours de 1997 et qui, désormais adulte et dotée d’une forte conscience politique, décide d’exprimer jusque dans la violence son désespoir et sa colère.
Ainsi observateurs et experts auraient failli dans leurs études en ne comprenant pas que les réflexes radicaux de cette génération « Millénium » entrant en collision directe avec la rigidité dogmatique de Pékin pour qui Hong Kong est un symbole de souveraineté chargé des pires humiliations historiques, le tout compliqué par une profonde crise sociale dans la R.A.S, portait une forte probabilité d’explosion à tendance suicidaire dans une version asiatique du « jeu du poulet » [2].
Au-delà de cette image, il est certain que 22 ans après les cérémonies de la rétrocession, la force et la durée de la crise marquent un tournant dans l’histoire des relations entre le pouvoir central et la R.A.S et plus largement entre le régime chinois et la démocratie.
Quelle que soit l’issue de la crise en cours, le symbole de Hong Kong, où vient de naître un courant « localiste » qui n’avait jamais existé dans l’ancienne colonie britannique, est, dans l’imaginaire centralisateur chinois, sur le point de rejoindre la catégorie « séparatiste subversif ».
Figurant dans la pensée politique du Parti au tout premier rang des menaces, elle est en dehors de toute autre considération, l’épine dorsale indépassable et catégorique des préoccupations du régime au Xinjiang, au Tibet et à Taïwan, ces « périphéries » ethniques ou religieuses désillusionnées par la Chine communiste (pour reprendre l’expression récemment utilisée par Dorian Malovic, dans La Croix).
Est-ce l’effet de sa rigidité dogmatique léniniste qui croise l’obsession centralisatrice du Premier Empire devenu un modèle pour le régime autocrate de Pékin, force est de constater que, depuis sa création il y a 70 ans, la République populaire s’est montrée bien moins capable que l’empire mandarinal auquel on la compare souvent, d’intégrer ses marges, qu’elles soient en rupture culturelle ou politique.
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Pour l’heure en tous cas, c’est bien l’indécision qui domine à Pékin. Un article du WSJ du 27 septembre révélait, citant Reuters, que Carrie Lam avait, le mois dernier confié à des hommes d’affaires à Hong Kong que le Parti n’avait pas l’intention de faire intervenir l’armée.
Pour autant, la présence à proximité de milliers de forces de la Police Armée Populaire suscite des commentaires inquiets. « En dernière analyse » dit un membre du Legco pro-Pékin, « la décision sera celle d’un seul homme ».
C’est bien le problème de Xi Jinping qui depuis son avènement en 2012, dit le WSJ, tourne le dos à la gouvernance collégiale prônée par Deng Xiaoping et ne cesse d’attiser la flamme nationaliste qui conduit à l’escalade, sans tenir compte de la réalité politique de la R.A.S.
Le potentiel de catastrophe se lit dans les enquêtes qui sondent le cœur des Hongkongais. Alors que jusqu’en 2008, le pourcentage de ceux qui se sentaient Chinois était encore proche de 40%, tandis que ceux qui disaient être d’abord Hongkongais n’était que de 18%, en 2019 les réponses sont radicalement inverses. Ceux qui privilégient l’attachement à l’ancienne colonie britannique dépassent 50%. Chez les jeunes de 18 à 29 ans, cette proportion atteint 75%.
Signe du désarroi, homothétique du pouvoir solitaire dans lequel le n°1 s’est enfermé, le WSJ révèle quelques inquiétudes exprimées en privé par les cadres du Parti. S’il est vrai qu’officiellement ils accusent la main de l’étranger, en privé, ils admettent des ratés de la communication interne de la machine politique fermée aux critiques. « Nous n’avons pas perçu les frustrations provoquées par l’érosion des libertés publiques depuis que Xi Jinping est à la tête du Parti ».
Note(s) :
[2] « Le jeu du poulet » est un concours d’obstinations figuré par deux conducteurs jetant leurs voitures l’une contre l’autre. Le perdant est celui qui, tournant le dos à la rigidité, dévie sa route pour éviter la collision. En amont du jeu, le plus déterminé ou le plus fou, cherche à persuader l’autre que, pour lui, toute déviation est impossible.
Lire cette très éclairante vidéo : Le jeu du poulet
