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L’impasse énergétique de Tsai Ing-wen

Note de la rédaction.

Angelica Oung, taiwanaise-américaine revenue depuis Los Angeles à Taipei, en 2020, contributrice au Taipei Times, passionnée d’énergies renouvelables, très impliquée dans les projets éoliens offshore, également auteur d’analyses politiques précises et talentueuses sur son blog « Taipology », citée par Question Chine à la fois sur les questions d’énergie (lire : Pannes à répétition et sécurité énergétique) et la situation politique de l’Île, en amont des présidentielles (lire : Élections présidentielles du 13 janvier 2024. Revue des candidats), signe ici un article très personnel sur la Présidente Tsai Ing-wen dont le 2e mandat prendra fin en mai 2024, à la prestation de serment de son successeur.

Angelica Oung explique sans détours qu’après avoir éprouvé une sincère admiration pour la première femme élue en 2016 à la tête de l’Île, où elle a apporté un vent de renouveau politique tout en rehaussant avec courage le statut international de Taiwan, elle a été déçue par Tsai Ing-wen, tout en continuant à éprouver pour elle une sincère affection.

La grave erreur de Tsai aura d’abord été de céder au lobby anti-nucléaire sans avoir clairement mesuré la faiblesse des capacités alternatives de production d’électricité décarbonée et de s’être, par opportunisme politique, laissée aller à fixer des objectifs de « mix énergétique » irréalistes, dont aucun n’a été tenu.

Alors que le Continent exerce sur l’Île de lourdes pressions stratégiques pouvant aller jusqu’au blocus et que sa dépendance aux sources fossiles importées est de 98%, la fragilisation de la filière nucléaire seule source décarbonée fiable dont la part dans le mix énergétique de l’Île est passée de 12 à 8% fut, dit Angelica Oung, un choix idéologique « imbécile ».

Dans la conclusion de son article, elle revient sur l’illusion des « énergies vertes » pouvant, hors nucléaire, remplacer les sources fossiles.

La prise de conscience n’est pas nouvelle, mais elle est contrainte par la double pression des anti-nucléaires très actifs à Taïwan et du radicalisme écologique ou « deep ecology – écologie profonde - » dont la pensée prône la « décroissance » dans un monde où les ressources naturelles sont finies. /FD

*

En 2020, s’exprimant à l’exposition sur l’énergie de l’Île (photo), la Présidente Tsai Ing-wen avait déclaré que Taïwan allait devenir le cœur régional de l’énergie renouvelable.

En tant qu’Américaine d’origine taïwanaise, je me considère appartenir à deux pays qui sont également les miens. Ainsi, lorsqu’en mars 2020, il est devenu évident que l’un des deux allait bien mieux gérer la crise du COVID-19 que l’autre, je n’ai pas réfléchi trop longtemps avant de quitter Los Angeles pour Taipei.

Pourtant, lorsque j’ai réalisé que le déménagement n’allait pas seulement durer un mois ou deux, j’ai vécu une sorte de « mini nuit noire de l’âme. » Combien de temps allais-je rester à Taïwan ? Qu’allais-je y faire ? A cette époque de profonds questionnements personnels, la seule personne qui m’avait constamment mise en joie était Tsai Ing-wen, la présidente de Taïwan.

Sans me lasser, je regardais ses délicieuses apparitions dans les médias sur YouTube qui montraient les deux faces de sa personnalité. S’exprimant dans un anglais clair à l’accent britannique, à la fois décontractée et courageuse, elle semblait en même temps parfaitement charmante, capable de plaisanter avec les jeunes influenceurs en ligne et en prise avec le concret.

Au total, j’avais le sentiment d’être en présence d’un « nouveau Taïwan  » soumis à une énorme pression et en même temps plus en prise avec la réalité et de mieux en mieux connecté avec le reste du monde. Un pays qui pourrait être un refuge où je pourrais envisager de m’installer.

Après avoir obtenu ma carte de journaliste économique couvrant, entre autres, l’énergie verte, mon admiration pour elle n’a fait qu’augmenter. Et, pour le Taipei Times, persuadée qu’elle était sincère, je notais consciencieusement quand elle affirma que « Taïwan était en passe de devenir le cœur des énergies renouvelables de la région Asie-Pacifique ».

A ce moment, un de mes collègues journalistes qui pointait du doigt mon trop grand enthousiasme pour le discours sur la transition énergétique de Tsai, m’accusa de faire preuve « d’une incorrigible naïveté. »

Un plan vers nulle part.

Revenons à l’année 2016. J’étais à Los Angeles quand, c’était important pour moi, Tsai Ing-wen a été élue, en partie sur un programme d’élimination du nucléaire.

« D’ici 2025 », avait-t-elle promis, « pas un seul kilowattheure d’électricité ne sera produit par la fission nucléaire à Taïwan ». Restait une question : comment serait comblé le vide laissé par l’abandon du nucléaire ? Pour elle, il était évident qu’il le serait par « les énergies renouvelables. »

Alors qu’à cette époque [2016], l’éolien et le solaire représentaient chacun moins de 1% de la production d’énergie, elle promettait de porter leur part à cumulée 20% d’ici 2025.

Et la décarbonation ?

« En même temps », disait-elle, « on réduirait la part du charbon à 30%, tandis qu’on porterait à 50% celle du gaz, deux fois moins émetteur de gaz à effet de serre. » En somme, elle énonçait comme un slogan publicitaire une succession de pourcentages à la fois séduisants et bien ronds « 20-30-50 » qui auraient pu être ceux d’une propagande projetée à l’échéance de 2025.

Voyons maintenant comment les choses se sont passées dans la réalité. Sans aller jusqu’à 2025 qui nécessiterait une machine à voyager dans le temps, d’ailleurs au-delà du mandat de Tsai, contentons-nous de comparer 2016 avec 2022, la dernière année pour laquelle nous disposons de chiffres complets.

S’il est vrai que la part du gaz est passée de 32 à 39% et celle du solaire montée à 4%, celle du charbon n’a en revanche été réduite que de 46 à 43%. Quant à l’énergie décarbonée du nucléaire, seule source stable non importée, elle a également été réduite de 12 à 8%. Au total, la part de la puissance installée « bas carbone » a stagné à un pourcentage voisin de 16%.

On le voit l’objectif des 20% d’énergies renouvelables d’ici 2025 ne sera pas atteint. En raison de l’insuffisance des capacités de stockage des terminaux, celui des 50% de gaz non plus. Par conséquent, la réduction à 30% du charbon est tout aussi improbable.

Que s’est-il passé exactement ?

Quelques réacteurs ont fermé, principalement remplacés par des panneaux solaires. Mais, compte-tenu de l’exiguïté de l’Île et de l’insuffisance des sites solaires, plus aucune transition dans ce secteur n’est possible.

Taïwan a donc consenti un effort considérable et très coûteux en faveur des énergies renouvelables, dont le résultat n’est pas probant.

Pour encourager le développement du solaire et de l’éolien offshore, le gouvernement a notamment proposé d’exorbitantes remises de rachat sur 20 ans de l’électricité offshore [NDLR : Alors que le prix moyen du KwH dans le monde varie entre 0,179 et 0,186 US $, à Taïwan il est compris entre 0,088 US $ pour les ménages et 0,112 US $ pour les entreprises.]

En même temps, l’élan en faveur d’une plus grande dépendance au gaz semble dangereusement hasardeux, à la fois en raison des importantes fluctuations des prix sur le marché du gaz et des risques de sécurité énergétique posés par les menaces chinoises de blocus.

La vérité est que durant les mois d’été, les réserves disponibles de gaz naturel liquéfié ne dépassent pas huit jours. Même sans un blocus chinois, il suffirait de deux cyclones consécutifs pour priver d’électricité la société TSMC.

En admettant que la décarbonation serait la priorité absolue, le moins qu’on puisse dire est que toutes les gesticulations depuis 2016 n’ont abouti qu’à l’immobilisme puisque la part d’énergie à faibles émissions de carbone a stagné à 16%.

Pire encore, compte tenu de la croissance du réseau, chaque fois qu’on ferme un réacteur, on annule les progrès relatifs des renouvelables. L’année prochaine, à la fin du mandat de Tsai, Taïwan émettra donc plus de CO2 qu’en 2016.

Au-delà des promesses de décarbonation, se pose désormais la question essentielle de la capacité énergétique du réseau qui, au fil des présidences de Tsai, n’a cessé de se fragiliser.

Au cours des trois dernières années, j’ai, dans ma fonction de journaliste, couvert trois pannes majeures du réseau (lire : Pannes à répétition et sécurité énergétique).

Chacune d’entre elle aurait dû donner lieu à une analyse complète des causes profondes des pannes et conduire à repenser les sources d’approvisionnement du réseau pour en préserver la capacité. Au lieu de quoi, chaque échelon responsable s’est évertué à désigner un bouc émissaire subalterne accusé de « fausse manœuvre  ».

Pour se rassurer mes amis journalistes se mirent à émettre des hypothèses. « Tsai est trop intelligente pour laisser ainsi l’Île aller dans le mur ». « Elle aurait certainement un plan B dans sa manche. Par exemple, faire marche-arrière et revenir sur sa promesse d’une Île totalement débarrassée du nucléaire. »

Avec mes amis nous avions tort.

Au lieu de trouver le moyen politique d’une volte-face et de revenir sur la promesse de sortir du nucléaire en 2025, Tsai a, en 2021, au contraire férocement milité contre la remise en route des réacteurs de Longmen.

Pour faire bonne mesure, bien qu’il s’agisse de réacteurs à eau bouillante parmi les plus modernes, elle les a qualifiés « d’antiques » et de « terrifiants » [1].

En même temps, Tsai s’est battue pour la construction du terminal de gaz naturel liquéfié de Taoyuan. Entendons-nous bien, compte-tenu des priorités gazières de la politique énergétique de Tsai, il serait irresponsable de ne pas construire le terminal, mais – preuve que ses choix sont électoralistes - il faut se souvenir qu’avant 2016, elle militait contre le terminal en prétextant la nécessité de protéger les récifs d’algues à Taoyuan.

C’était l’époque où elle déclarait que Taïwan atteindrait « Zéro émission » de carbone en 2050. Comme tous mes collègues je ricanais de son audace tout en ayant conscience que l’urgence climatique exigeait des efforts.

Le fait est qu’en 2024, au moment de son départ, elle aura manqué tous ses objectifs, tandis que Taïwan émettra PLUS de carbone qu’à son arrivée en 2016.

Note(s) :

[1La remise en service des deux réacteurs 7 et 8 de la centrale de Longmen 龍門發電廠 de 3e génération à eau bouillante dont la construction avait été mise en attente sine die en 2015 par le Président KMT Ma Ying Jeou après le tsunami de Fukushima, avait fait l’objet d’un référendum organisé le 18 décembre 2021 à l’initiative du KMT. Le vote avait doublement rejeté la proposition de reprise de la construction. Non seulement les électeurs avaient voté contre, mais, de surcroît, le taux d’abstention supérieur à 50% avait invalidé le scrutin.


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