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›› Politique intérieure

Le 4 mai, genèse du nationalisme chinois

Photo d’archives de la manifestation du 4 mai à Pékin au sud de la place Tian An men.


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Il y a 2 semaines, le Parti célébrait le « Mouvement du 4 mai 1919 - 五四运动- Wusiyundong » dont c’est le 100 ième anniversaire et dont la portée décisive est peut-être mal appréciée en Occident. En Chine, les « places du 4 mai » sont aussi nombreuses qu’en France celles du Général De Gaulle, du 18 juin 1940, de la Libération ou de la victoire.

Il y a un siècle, faute stratégique majeure peut-être favorisée par les penchants pro-japonais de Georges Clemenceau dont la maison de Saint-Vincent sur Jard est ornée de « Koinoburi » ces oriflammes en forme de carpe de la tradition nippone, le traité de Versailles attribuait à l’ennemi héréditaire japonais les concessions allemandes du Shandong.

La décision qui répondait à une des 21 demandes du Japon présentées à la Chine par Tokyo après sa victoire de 1895 sur l’armée impériale chinoise en déshérence qui s’était déjà soldée par l’annexion de Taïwan au Japon, arrivait au plus mauvais moment.

Analysant l’échec de la modernisation de la Chine au moment même où, au Japon, le « Meiji » (1868 – 1912) avait réussi la bascule à marche forcée du « Soleil Levant » hors du féodalisme et du Moyen âge pour projeter l’archipel dans l’ère industrielle, Jacques Gernet écrit qu’à la suite du traité de Shimonoseki scellant la défaite chinoise de 1895, « la Chine perdit son indépendance économique, politique, territoriale et militaire, entrant dans la période la plus tragique de son histoire au moment même où s’accélérait l’essor industriel des nations riches. » [1].

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Le 4 mai 1919, à Pékin plusieurs milliers d’étudiants manifestèrent devant la porte sud de la place Tian An Men, appelant à la mobilisation contre la cession du Shandong au Japon, au milieu de slogans clamant « l’inviolabilité du territoire chinois ». Le mouvement était aussi une virulente protestation contre le gouvernement chinois accusé de corruption et de collusion avec le Japon.

Très vite le mouvement se dilata en une immense émotion agitant les milieux des écoles, les intellectuels et une grande partie de la bourgeoisie ; progressivement il gagna toutes les grandes villes ; suivirent enfin un boycott des produits japonais, une grève de marins, des cheminots et des ouvriers des usines de coton. (Jacques Gernet)

De ces effervescences, conséquences de la collision brutale entre le « Vieil Empire » et l’occident lui-même traversé par les tensions de la révolution communiste est né l’esprit national chinois qui, comme l’écrit Jean-Pierre Cabestan, fut « la réaction élitiste d’une grande puissance humiliée », dont l’essence ne fut cependant pas arrêtée d’emblée.

La réaction flottait en effet entre plusieurs concepts et héritages intellectuels, pas toujours exclusifs les uns des autres.

D’abord celles des réformateurs comme Li Hongzhang, modernisateur de l’armée dont la pensée était mâtinée de conservatisme politique, partisan du maintien d’un confucianisme protégeant le pouvoir et diffusant l’idée de cohésion plus que celle du droit des individus et de Kang Youwei, militant pour une monarchie constitutionnelle, plus à même de défendre les droits des individus.

Tchang Kai-chek, le successeur de Sun Yat-sen, exprimait la vision militariste d’un pouvoir fort inspiré des mouvements nationalistes européen et japonais à tendance fasciste.

L’autre face du nationalisme chinois est traduite par la mouvance communiste, née en 1921, 2 années après le mouvement du 4 mai. Anti-confucéenne et d’obédience marxiste, exprimant une forte tendance centralisatrice, elle ne cessa de jouer sur des ambiguïtés qui furent à l’origine de puissants malentendus entre la Chine et l’étranger.

Ayant réussi, durant la guerre contre le Japon essentiellement menée par Tchang Kai-chek, puis tout au long de la guerre civile, à se présenter comme le meilleur défenseur des droits du peuple chinois, Mao qui ne reçut l’appui de Moscou qu’après la défaite japonaise [2] a d’abord entretenu le mythe d’une allégeance internationale à l’URSS, préférant parler de 爱国主义 – aiguozhuyi - patriotisme – plutôt que de 国家主义guojiazhuyi – nationalisme ».

En réalité, tout en mâtinant son amour de la patrie d’idées révolutionnaires venues d’ailleurs, qui ne furent que l’instrument de sa conquête du pouvoir [3], Mao était lui aussi un conservateur patriarcal férocement nationaliste, dont la trajectoire et surtout la trace laissée dans l’esprit des Chinois, montrent une imbrication étroite entre marxisme et nationalisme.

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Imbriquées par l’alchimie rebelle du 4 mai qui, aux yeux des intellectuels, fut le symbole de toutes les humiliations subies par la Chine depuis les premières guerres de l’opium, plusieurs figures complémentaires incarnent donc le nationalisme chinois.

Confucius symbole de l’harmonie morale au service du pouvoir ; Li Hongzhang adepte d’un effort technologique et modernisateur de l’armée ; Kang Youwei, le réformateur politique qui voulut rattraper le Japon en quelques années, mais manqua la marche de la modernisation réussie par le « Meiji » ; Marx, toujours cité par Xi Jinping fidèle à la geste révolutionnaire des années 1920 ; enfin Tchang Kai-chek et Mao tous deux convaincus que « le pouvoir était au bout du fusil », ayant été les faces armées et brutales de la révolution, l’indigence tactique du 1er, ayant facilité le triomphe du second.

Par la suite, l’évolution du nationalisme porte les stigmates des pressions occidentales et du Japon pour ouvrir le commerce chinois. Il se cristallise aujourd’hui presque uniquement en contraste avec les valeurs occidentales.

Notes :

[1L’appréciation n’est pas exagérée car entre 1895 et 1937, la Chine dut subir le démantèlement de son territoire en concessions attribuées au Japon : Taïwan, Pescadores, Suzhou, Hangzhou, Chongqing ; à l’Allemagne : Tianjin, Hankou, Shandong ; aux Anglais : Weihai – au Shandong -, s’ajoutant celles de Shanghai, Hankou, Zhenjiang, Amoy (Xiamen) et de Tianjin – ;

A la France : Zhanjiang et les quartiers de Xuhui et Luwan à Shanghai ; à la Russie : Tianjin, Dalian, Lüshun (Port-Arthur). En 1900 l’empereur dut s’enfuir à Xiamen ; en 1901, les alliés taxent la Chine d’une indemnité de guerre de 450 millions de $ d’argent. A partir de 1931 s’ajoutèrent en 1937 l’annexion de la Mandchourie et le bombardement de Shanghai par le Japon suivi du massacre de Nankin.

[2Encore faut-il préciser que l’occupation soviétique de la Mandchourie par Staline fut plus proche d’un pillage que d’une coopération.

[3Six ans avant la fondation du Parti communiste, la revue « Nouvelle Jeunesse – 新 青年 - » par Chen Duxiu, fils de mandarin, un des fondateurs du Parti et un des moteurs du mouvement du 4 mai, - à l’époque il était âgé de 40 ans -, diffusait une pensée en rupture avec la tradition chinoise et inspirée par l’Occident.

Ancien élève de l’arsenal de Fuzhou fondé par le marin français Prosper Gicquel, Chen prêchait à la fois les valeurs occidentales du droit des individus et celles du marxisme. Il reste qu’en Chine ce courant de pensée moderniste et révolutionnaire, n’a jamais réussi à éradiquer le Confucianisme.


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