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Le dangereux face-à-face entre Pékin et Washington

Pour la mouvance critique des intellectuels chinois, le raidissement de Pékin face à Washington comporte un risque pour le Parti.


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Il y a quelques jours Bloomberg publiait un article intitulé « la Chine hésite sur la manière de traiter Trump et se prépare à une nouvelle guerre froide ».

Alors que courent les rumeurs d’une crise politique à Pékin, tandis qu’à la veille d’accueillir la mission de bons offices du Vice-ministre du commerce Wang Shouwen, la Maison Blanche dit ne pas vouloir relâcher ses pressions douanières, Deng Yuwen, ancien éditeur adjoint du Xuexi Shibao à l’Ecole Centrale du Parti, limogé en 2013 signait dans le South China Morning Post un article intitulé « A la faveur de la guerre commerciale resurgit le spectre de l’effondrement de la Chine. Pékin devrait s’en inquiéter ».

Cette prédiction néfaste énoncée par un ancien membre du sérail politique chinois doit être mise en perspective par un retour sur le passé des relations sino-américaines souvent heurtées, mais qui, jusqu’il y a peu, étaient articulées à la nécessité d’un accommodement réciproque en dépit des crises et des divergences.

Télescopage de dynamiques contraires.

Les hésitations ou la perplexité à Pékin comme dit Bloomberg traduisent un trouble politique interne récemment exprimé par des intellectuels chinois accusant Xi Jinping d’avoir augmenté exagérément la voilure face à la tempête Trump, risquant un coup de tabac. Cette tension politique est le résultat de la conjonction de deux phénomènes :

1) La première occurrence est l’arrivée au pouvoir en Chine d’une génération plus « audacieuse » - certains diront plus « arrogante », affirmant par un nationalisme agressif et sans nuances appuyé à un mélange de réalité et de propagande, la puissance de l’économie et la force d’influence de la culture chinoises – exprimées par l’affirmation des « caractéristiques chinoises » -.

Depuis le 19e Congrès l’appareil affirme que son modèle politique pouvait constituer la matrice exemplaire d’un nouveau type de gouvernance politique projetable notamment dans les pays en développement, en particulier en Afrique ou dans certains pays d’Asie [1].

Confronté à la critique des intellectuels et des anciens, le Bureau Politique nie sa surenchère nationaliste. Pourtant le 19 juillet encore, en visite au Guizhou, fief de son protégé Chen Min’er, Xi Jinping enjoignait aux représentants du Front Uni de faire sans relâche la promotion de « la supériorité du “multipartisme“ chinois » dont chacun sait bien qu’il confine au magistère d’un seul Parti.

2) La 2e conjoncture à l’arrière-plan des actuelles controverses est le surgissement de Trump dont la vision commerciale articulée à la négociation en vue de l’intérêt maximum possible à courte vue, sans vision stratégique, est à l’exact opposé des théories de Kissinger, Brzezinski, mentors de Nixon et Carter.

Spéculant que le rapprochement sino-américain était la seule option stratégique possible de Washington pour rester maître du jeu à la fois en Asie et en Europe, la connivence entre la Maison Blanche et Pékin prônée par l’Allemand et le Polonais fut l’axe stratégique des États-Unis depuis Nixon jusqu’à Obama [2]. Ce choix a cependant entretenu de lourds malentendus.

Un arrière plan de malentendus.

En favorisant l’entrée de la Chine à l’OMC en décembre 2001, alors qu’elle n’en remplissait pas les conditions Washington lui a conféré un avantage considérable. Pékin et ses entreprises en ont tiré profit pour se tailler un important surplus commercial.


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Par naïveté ou cynisme les « Docteurs stratégiques » gravitant autour du pouvoir américain nourrissaient publiquement l’espoir, sans cesse alimenté par la vaste mouvance des « politiquement corrects » et des activistes politiques des droits de l’homme que la Chine dont on voulait se faire un allié, finirait par accorder sa musique à la symphonie politique occidentale dirigée par le chef d’orchestre américain.

Cette crédulité candide et hasardeuse – peut-être cynique – s’ajoutant à l’attrait irrépressible du « grand marché chinois », fut depuis 1972, l’arrière plan de la bienveillance américaine à l’égard de la Chine.

Au-delà des crises parfois violentes mais résorbées à plus ou moins long terme, la complaisance de la Maison Blanche finissait toujours par renouer le fil des relations sino-américaines, les concessions de l’instant étant justifiées par l’objectif à long terme d’une sorte de duopole stratégique Washington - Pékin sur le dos de l’Europe, la manœuvre pouvant également être présentée aux conservateurs américains comme une des expressions machiavéliques de leur objectif global : « Roll back Russia, contain China ».

La liste des accommodements est longue, mais le plus emblématique est probablement l’appui américain donné en 2001 à l’admission de Pékin à l’OMC, après de laborieuses négociations. A l’époque, Robert Zoellick, ministre du commerce américain qui deviendra président de la Banque Mondiale, s’en était officiellement réjoui.

Mais il ajouta que les efforts que devraient faire la Chine pour se conformer aux lois du commerce international seraient pour elle « un considérable défi ». Aujourd’hui encore, près de 20 ans après, le pouvoir politique chinois garde le contrôle de ses services financiers, surveille sa monnaie comme l’huile sur le feu et interdit une dizaine de secteurs aux investissements étrangers.

Ces passe-droits accordés à Pékin à propos de l’obédience aux sacro-saintes lois du marché auxquelles la Chine ne se plie que de manière aléatoire (ni Bruxelles ni Washington ne lui reconnaissent le statut "d’économie de marché"), furent en partie à l’origine de son succès commercial et de ses excédents ces 15 dernières années. Les Américains font remarquer que si jusqu’en 2000 leur déficit commercial avec Pékin était inférieur à 90 Mds de $, il bondit dès 2002 à plus de 100 Mds, pour ensuite progresser au rythme moyen de 20 Mds de $ par an pour atteindre 375 Mds de $ en 2017.

Notes :

[1En octobre 2017, au 19e Congrès, Wang Yi, le ministre des Affaires étrangères chinois affirmait que « les “nouvelles routes de la soie“ étaient la force la plus active pour l’instauration d’une gouvernance globale propre à résoudre les défis de la planète ». Dans la foulée, il ajoutait que la Chine avait « augmenté son droit de poser les règles du fonctionnement des Affaires du monde », (…) et était désormais « capable de proposer un modèle de modernisation efficace aux pays en développement ».

[2Sous l’influence de Hillary Clinton, Obama avait infléchi la politique de connivence à long terme avec Pékin en lançant une bascule stratégique vers le Pacifique occidental (« Pivot »), assorti du Transpacific Partnership (aujourd’hui abandonné par Trump, mais dont la Chine était exclue) les deux étant destinés à faire contrepoids à l’influence de la Chine.


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