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Les errements du Quai d’Orsay en Chine. René Viénet met en perspective les mémoires de l’Ambassadeur Claude Martin

Les longues racines des rendez-vous manqués.

Bas relief chinois symbolisant la révolte étudiante du 4 mai 1919 protestant contre l’aberrante attribution au Japon de la concession allemande du ShanDong par le traité de Versailles.


*

Il est vrai que la France revient de loin : lorsque Jules Ferry, alors ministre des Affaires étrangères, décida de lancer - sans la déclarer ! - une guerre franco-chinoise aux funestes conséquences, celle de 1883-85. Ce fut sans grande logique, si ce n’est l’enrichissement de ses proches grâce aux mines de charbon du Tonkin.

Et même cette péripétie relève de l’anecdote plus que d’une explication fondamentale : Jules Ferry dont la citation la plus connue demeure celle stipulant que « Les races supérieures avaient un devoir d’éducation à l’égard des races inférieures », était mû par son irrésistible pulsion de détruire l’université technologique, laïque et francophone, de Ma Wei au FuJian, établie - aux frais de la Chine - par Prosper Giquel avec quelques douzaines d’enseignants ou d’ingénieurs français et adossée à un chantier naval qui fut à son époque le plus moderne à l’est de Suez.

(Lire Confusions, erreurs de jugement et faiblesse des perspectives.)

Cet ensemble fut espionné - avant même la guerre franco-chinoise - par un diplomate français, le consul Ernest Frandon qui en détailla les accès et les défenses en prévision de ce conflit, avec une prescience qui en dit long sur ce que les diplomates français avaient en tête, et avant même que Jules Ferry n’improvise dans l’incohérence une riposte armée à la mort du Commandant Rivière tué par les « Pavillons Noirs » eux-mêmes en rébellion contre Pékin.

Enfin, si l’on devait, pour faire court, monter en épingle un seul épisode, contingent, aux redoutables conséquences, montrant ainsi la nécessité de bien choisir ses diplomates, il faudrait évoquer le « Mouvement du 4 mai » (1919).

La révolution chinoise communiste commença bel et bien ce jour-là, il y a moins d’un siècle, deux années avant la fondation du PCC, avec l’implication des deux premiers marxistes chinois, Chen DuXiu et Li DaZhao, dans un mouvement de protestation estudiantin contre l’attribution au Japon, par les Alliés, des territoires à bail de l’Allemagne vaincue dans la province maritime du ShanDong. C’est Georges Clemenceau qui en décida sur les conseils de son ami et ministre des Affaires étrangères, Stephen Pichon.

Et ce diplomate français conçut cette stratégie également aberrante (Rappelons que la Chine devenue républicaine en 1911 avait été au coté des Alliés lors de la Grande Guerre, avec 150 000 travailleurs chinois creusant les tranchées) pour une raison futile que les historiens français ont balayé sous le tapis. Lors de la révolte des Boxeurs et le siège des légations, sous l’Empire mandchou, les fameux « 55 jours de Pékin » en 1900, sa réserve de grands Bordeaux avait été vidée par les défenseurs des légations européennes.

On trouve la trace de ce drame de cave affreux dans les Archives diplomatiques de La Courneuve. Ne pouvant pas en vouloir au sinologue et futur professeur au Collège de France Paul Pelliot qui avait fait le coup de feu pour défendre ses meubles, ni aux autres défenseurs qui s’étaient désaltérés sans autorisation, l’ambassadeur (et son épouse) avaient reporté leur rancœur sur les Chinois en général ; d’où la décision de faire, aux dépens de la Chine devenue républicaine entre-temps et une alliée face à l’Allemagne, un cadeau somptueux mais illégitime au Japon impérial - moins de vingt années après la rébellion des Boxeurs -, avec les conséquences que l’on sait pour l’avenir du communisme en Chine.

Ce cadeau n’empêchera pas le Japon impérialiste, une vingtaine d’années plus tard, de chasser la France de ses concessions en Chine, de s’emparer du Vietnam, alors colonie française et de décapiter au sabre.

Inutile de préciser que la diplomatie française refusa d’interrompre le paiement par la jeune République chinoise de la très lourde « indemnité Boxeurs » imposée à l’empire mandchou et, quand elle s’y résolut - plus tard que les autres puissances occidentales -, ce fut essentiellement en avantageant la Banque industrielle de Chine, où le frère d’un diplomate célèbre, Philippe Berthelot, avait planté ses doigts dans le pot d’une célèbre déconfiture financière !

En 1979, au moment de transférer son ambassade à Pékin, Washington décida d’y substituer à Taipei une représentation non diplomatique officieuse, dans le cadre d’une loi, le Taiwan Relations Act. Peu après mon entretien à cette occasion pour l’Express (alors dirigé par Jean-François Revel) avec le président Chiang Ching-kuo, j’en avais porté un projet (alors qu’il n’avait pas encore force de loi) au directeur d’Asie de l’époque Jean-François Noiville, afin que le Quai étudie l’option d’en faire autant. A cette époque, et depuis 1964, la France était totalement absente de Taiwan.

Je fus éconduit, diplomatiquement. De même que par Roger Vaurs, le directeur des relations culturelles du Quai, lorsque je lui suggérai, le même jour, d’établir un minimum de représentation universitaire et scientifique à Taipei et, pour le moins, une Alliance française pour diffuser notre langue vers les futurs partenaires économiques taiwanais de la Chine (aujourd’hui deux millions de Taiwanais ayant investi et travaillant en Chine contribuent à plus du tiers des exportations chinoises, et le groupe taiwanais Foxconn, fabricant de produits électroniques, y emploie un million d’ouvriers chinois).

On m’expliqua que tout Français était libre de ses initiatives, que la mienne était bien comprise, mais que la République n’y donnerait jamais suite. Quelques années plus tard, une cinquantaine d’employés (dont plusieurs diplomates) seront cependant salariés dans la représentation française à Taipei, officieuse, mais qui dépend très directement du Quai et - bien sûr - sans la feuille de vigne d’un institut hors-les-murs qui respecterait les convenances diplomatiques.

Quelques années après la rebuffade infligée par ces deux diplomates, mais à la suite de la signature d’un très important contrat de combustible nucléaire que j’avais initié et négocié pour la Cogéma, ce qui rehaussait ma crédibilité, le directeur adjoint du Centre d’analyse, de prévision et de stratégie du Quai, Jean-Louis Gergorin, accepta néanmoins de rencontrer un vice-ministre taiwanais de passage en France pour une visite de La Hague. C’était ce ministre qui avait lancé le concept d’ « un pays deux systèmes », que reprendra Deng XiaoPing et qui reste le dogme des dirigeants chinois.

Ce diplomate français timoré n’acceptera pas ce que proposait son visiteur, que son Centre planche sur le sujet des relations économiques à venir entre Taiwan et la Chine (dont on mesure aujourd’hui l’importance décisive pour la paix en Asie), mais il deviendra quelques années plus tard - ayant pris de l’assurance et pantouflé dans l’industrie - l’un des principaux vendeurs à Taiwan d’armes françaises très sophistiquées, les missiles Matra-Lagardère.

J’avais prévu de rappeler ces quelques épisodes comiques, ou tragiques, ou simplement incohérents, et une ribambelle d’autres aussi significatifs, lors d’un numéro de duettistes que je devais assurer avec l’ambassadeur de France Claude Martin (dont l’exposé était plus sobre pour analyser l’actualité politique à Pékin) lors d’un récent débat dans un amphithéâtre parisien (le club Politique autrement).

Retenu en Asie, j’avais dû me décommander in extremis et je suis donc heureux de pouvoir citer ici - succinctement - ces incohérences « helzapoppinesques » en préliminaire de la recension d’un ouvrage, fouillé, copieux et passionnant, de Claude Martin : les mille pages des Mémoires de notre plus célèbre ambassadeur de France en Chine.

Le lecteur l’aura compris, dans mon appréciation très négative de la diplomatie française en général, je prends soin de reconnaître que nombre de fonctionnaires y travaillent avec compétence et sérieux : ils tranchent avec leur administration et, surtout, avec les ministres qui la manipulent. Parmi ces exceptions, l’auteur de La diplomatie n’est pas un dîner de gala qui a mis à profit les années passées depuis son ultime ambassade à rédiger ses Mémoires sous ce titre très pertinent dans son cas. Il aurait même pu, reprenant Boby Lapointe, en intituler la partie chinoise « Avanies et azeroles sont les mamelles du destin ».

*

Qu’il me soit permis d’avouer ma partialité : Claude Martin est un ami, croisé fréquemment au gré de parcours et sur des esquifs différents mais dans les mêmes eaux, depuis nos études de langue chinoise aux Langues orientales, puis un premier séjour en Chine presque aux mêmes dates.

Pour moi, sur le chemin de l’Université de Nankin, ce fut (après avoir entrevu Mao ZeDong en haut de la tribune de la porte de la Paix céleste, Tian An Men) la première de l’Orient est rouge, avec ses centaines de choristes, pour célébrer trois évènements majeurs en ce matin d’octobre 1964 : la chute de Khrouchtchev, l’anniversaire d’Enver Hodja et l’explosion de la première bombe atomique chinoise.

Pour Claude Martin ce fut, en cette même année 1964, son premier stage de jeune énarque à l’ambassade de France à Pékin et le début d’une vie consacrée à ce pays, de Paris ou en Chine même, où il fut l’ambassadeur français le plus remarqué - et sans doute le plus remarquable - à ce jour.

Des mille pages de ces Mémoires, je n’évoquerai pas ici sa participation active à la construction européenne, ni son ultime ambassade en Allemagne. Un autre pan entier du livre se dérobe également sous ma plume faute de compétences directes pour en parler : l’amitié et les relations intimes, confiantes, de l’auteur avec le monarque Sihanouk - qu’à la suite de Jean-François de Fuentes [Commentaire n°143], je juge sévèrement -, même si j’ai lu avec intérêt dans le livre de Claude Martin sa relation des efforts du Quai d’Orsay (après avoir jeté Sihanouk dans les bras de Kim Il-sung, puis de Pol Pot) pour soutenir les Khmers rouges contre le Vietnam et ainsi ne pas déplaire à Washington et la Chine, alors ligués contre Hanoï.

J’en viens donc à la partie la plus passionnante pour moi, comme, je le pense, pour beaucoup d’autres lecteurs : l’histoire d’amour complexe - et en grande partie contrariée dans le cadre de ses fonctions - de Claude Martin avec la Chine.


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