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›› Politique intérieure

Lutte contre la corruption ou « rectification maoïste » ?

Wei Fenghe, 魏凤和 70 ans, ministre de la défense à la retraite, photographié ici au Shangri-La dialogue à Singapour en 2022, est la dernière victime de haut rang en date de la campagne anti-corruption déclenchée par Xi Jinping contre l’APL. Comme son successeur Li Shangfu, il a été dépouillé de son siège de député à l’ANP.

Les deux sont accusés de corruption, Wei quand il était à la tête de la composante missiles de l’armée de Terre, que la Commission Centrale de discipline qualifie de « brûlant foyer de corruption » et Li quand il était responsable du département des équipements, financièrement richement doté dans le cadre du programme accéléré de modernisation des forces.

Mais, au milieu d’un important nombre de mises-à-pied, l’opacité des procédures de la Commission centrale de discipline génère logiquement le soupçon d’arbitraire politique.


*

S’il fallait un indice que « Les caractéristiques chinoises » de Xi Jinping [1] comportent aussi un arrière-plan révolutionnaire, il suffit de se souvenir de la fréquence à laquelle il réunit les hauts cadres de l’appareil à Yan’an, (2,5 millions d’habitants aujourd’hui) sous-préfecture du Shaanxi, 300 km au nord de Xi’an qui, portant le symbole mythique révolutionnaire, fut la destination finale de la Longue Marche et le cœur idéologique du pouvoir communiste de 1935 à 1949.

La dernière réunion en date a eu lieu le 17 juin 2024, au cours de laquelle Xi Jinping a tenu aux généraux de la Commission Militaire Centrale et aux commandants des différentes armées un discours dont la teneur rappelait celle du mouvement de « rectification 整風运动 » précisément lancé à Yan’an en 1942. Poursuivi jusqu’en 1944, sa racine politique fut d’abord une féroce rivalité de pouvoir durant laquelle plus de 10 000 dissidents avaient été physiquement éliminées.

Au cours de son adresse, laissant entendre que la subordination des armées au pouvoir politique n’allait toujours pas de soi, Xi a exhorté les responsables militaires à respecter loyalement la prévalence absolue du parti sur l’APL et à contribuer à construire un outil militaire moderne, immaculé (débarrassé de la corruption) et efficace.

La référence à la geste maoïste révolutionnaire n’est pas nouvelle. Déjà en 2014, Xi avait convoqué la haute hiérarchie militaire à Gutian 80 km au nord-ouest de Fuzhou dans le Fujian, province dont Xi Jinping avait été le gouverneur de 1999 à 2002. Dans ce lieu emblématique de l’histoire des relations entre le Parti et l’armée, en 1929, Mao, à l’époque Commissaire politique cautionné par le Komintern, dirigé par Staline, avait abordé le thème de la « correction des erreurs ».

Quatre-vingt cinq ans plus tard, dans ce même lieu, Xi Jinping, nº1 du Parti depuis deux ans, avaient invité les chefs de l’APL à réfléchir aux erreurs qu’il leur avait énumérées sans détour dont l’énoncé revoie aux inquiétudes politiques actuelles : « fautes disciplinaires », « tendances claniques et putschistes » ou « excès de démocratie ». Lire : Xi Jinping, l’APL et les mânes maoïstes.

Le 27 juin, dix jours après le dernier séjour à Yan’an, on apprenait par la télévision publique CCTV que les deux derniers ministres de la défense, Wei Fenghe et Li Shangfu avaient été exclus du Parti pour corruption.

Élimination de Wei Fenghe, déjà à la retraite et prédécesseur de Li Shangfu.

Si les conditions de l’élimination et la sanction qui frappe Li Shangfu sont connues (Lire le § « Mise à jour » de notre article Xi Jinping, l’APL et la trace rémanente des « Immortels » du Parti qui spéculait sur une possible crise de loyauté entre l’APL et l’Appareil), les circonstances de la chute du Général Wei Fenghe 魏凤和 70 ans, ancien responsable de la 2e artillerie, subdivision d’élite de l’armée de Terre qui fut ministre de la défense de 2018 à 2023, membre du Comité Central et de la Commission Militaire centrale, à la retraite depuis quinze mois, n’avaient pas été commentées avec la même insistance dans les médias occidentaux.

Pourtant, en Chine la rumeur de sa disgrâce commença à poindre en août 2023, six mois avant les nouvelles de la purge de la 2e artillerie, - selon la Commission Centrale de discipline, « un très corrosif foyer de corruption 腐败温床 » – dont il avait été le chef (lire : Purge à la tête de la composante missiles) Peu après, Wei était absent des célébrations du 74e anniversaire, le 23 septembre 2023, tandis que son nom avait disparu de la liste officielle des 130 hauts responsables politiques chinois.

*

Wei Fenghe et Li Shangfu s’ajoutent à la longue liste des 250 haut-responsables que Xi Jinping a fait condamner pour corruption depuis 2013. Les études sur les origines endémique du fléau lié au système politique de cooptation clanique, à la compétition intra-parti, à l’obligation de résultats, au mode de vie des cadres mal payés, ne manquent pas (lire : Guerre contre la corruption : le Parti s’interroge sur lui-même).

Durant toute l’année 2023, l’APL et plus spécialement la 2e artillerie furent, avec les réseaux d’achat d’équipements militaires à la fois sophistiqués et onéreux, au cœur des campagnes anticorruption de Xi Jinping. On ne compte plus les généraux, disparus puis sanctionnés et relevés de leur fonction toujours sans explications publique autre que l’accusation d’avoir « sérieusement violé les règles de fonctionnement du Parti ».

A la recherche illusoire de la perfection éthique et de la loyauté absolue.

Cette fois, la destitution de Wei Fenghe qui, comme Li Shangfu, a été expulsé de l’ANP, touche – c’est une première - un officier Général à la retraite signalant la volonté de Xi Jinping de fouiller le passé des responsables. Tout indique que, pour Wei, les prévarications dont on l’accuse datant de l’époque où il était à la tête de la 2e artillerie ont été – c’est ainsi que fonctionne la Commission de discipline [2] – révélées par des dénonciations, en échange de récompenses, souvent de promotions.

Mais il y a plus, qui semble signaler un autre grief que la simple corruption, peut-être de l’ordre d’un désaccord politique. La réunion du Comité Permanent de l’appareil qui a destitué l’ancien ministre, signalait en effet que sa « foi dans le Parti s’était effondrée et qu’il s’éloignait des principes de fonctionnement de l’appareil [NDLR : loyauté absolue au nº1], polluant par son attitude l’environnement politique des armées ». On ne saurait mieux dire.

La séquence, symbole emblématique du fonctionnement vertical de l’appareil sans contrepouvoir, commencée à Yan’an par le discours sur la loyauté des armées, poursuivie par l’élimination de deux anciens ministres de la défense, suggère que le Parti accélère la rectification politique des armées.

Il serait naïf de croire que son seul motif serait la lutte contre corruption dont la persistance obstinée est elle-même la conséquence d’une organisation politique opaque sans recours où Xi Jinping assure lui-même la promotion des cadres qu’il destitue à sa convenance, tandis que les « caractéristiques chinoises » rejettent becs et ongles l’exigence d’indépendance de la justice que le Parti tient rênes courtes.

Dans un article publié dans Asialyst le 20 juin, Alex Payette inscrit cette mise au pas de rectification dans le cadre de l’élimination de potentiels rivaux en vue de la préparation politique du Troisième Plenum du Parti, dont la tenue initialement attendue à l’automne 2023, aura lieu à la mi-juillet.

La longue liste des « rectifiés » par la Commission de Discipline compte un ancien vice-ministre de la justice et une quinzaine de cadres de plusieurs provinces, gouverneurs adjoints et secrétaires adjoint des assemblées locales.

Note(s) :

[1Grâce au remarquable travail de Théophile Sourdille auquel QC s’est plusieurs fois référé( lire : WANG HUNING :
L’ARCHITECTE DU « RÊVE CHINOIS »
.), nous savons qu’il s’agit en réalité d’un souverainisme nationaliste en rupture avec l’idéologie libérale occidentale.

[2La Commission Centrale de discipline du Parti (nom complet « Commission centrale de contrôle de la discipline - » - 中国共产党中央纪律检查委员会, ancienne Commission de contrôle central du Parti communiste chinois crée en 1927) est un l’exemple achevé d’une structure hors système judiciaire, directement sous le contrôle de l’appareil dont le fonctionnement opaque sans contrepouvoir est, au risque de l’arbitraire politique, utilisé par Xi Jinping à la fois pour lutter contre la corruption et écarter les dissidents critiques.

Sous Xi Jinping, parvenu à la tête du parti lors du 18e Congrès à l’automne 2012, son premier Président désigné lors du même Congrès fut Wang Qishan, 76 ans aujourd’hui. Banquier de formation devenu célèbre en Chine et en Occident pour avoir repris le contrôle à la volée de la mairie de Pékin après le scandale du SRAS en 2003, Wang est proche de Xi Jinping, dont il est l’aîné de six ans.

Les deux se sont rencontrés au Shaanxi au moment de l’exil à la campagne par Mao des jeunes citadins instruits (1968-1980). Lui-même étonné par sa nomination, Wang a d’abord tenu avec loyauté son poste de pourfendeur des cadres corrompus, avant d’être gêné par la confusion des genres entre la mise au pas disciplinaire des déviants éthiques et la rectification politique.

Alerté par ce reproche latent venant d’un homme respecté en Chine et en Occident, Xi Jinping a veillé à l’isoler politiquement. Promu vice-président en 2017 lors du 19e Congrès, Wang fut depuis 1998, et jusqu’au 20e Congres (2022) année de sa retraite à l’âge de 74 ans, le premier haut responsable chinois à occuper ce poste sans aucune autre fonction.


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