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Munich : Misère de l’Europe-puissance et stratégie sino-russe du chaos

Cette année, la conférence de sécurité de Munich du 16 au 18 février était, contrairement à l’habitude, plongée dans une ambiance très morose.

Elle était marquée par quelques mauvaises nouvelles tactiques venant d’Ukraine confrontée à la pression croissante de la résilience russe sur plusieurs points du front et l’inquiétude du possible désengagement de l’Amérique dans l’hypothèse d’un retour de Donald Trump, aux élections du 5 novembre prochain.

L’abattement des Européens, sonnés par l’avalanche de leurs déboires et la prise de conscience de leurs fragilités avait été aggravé par le ton à la fois placide, déterminé et, à l’occasion, menaçant de Vladimir Poutine interviewé à Moscou, le 6 février par l’animateur américain Tucker Carlson, proche de D. Trump.

Très populaire dans la mouvance des conservateurs américains agacés par l’incapacité de l’Europe à se défendre elle-même, son échange a permis au maître du Kremlin de répéter la thèse de l’agressivité de l’OTAN, ayant bafoué sa promesse non-élargissement. « Ce n’est pas nous qui avons déclenché cette guerre (…). Nous nous défendons, nous défendons nos compatriotes, notre patrie, notre avenir.  »

Dix jours après l’interview, et six mois après l’élimination de Prigojine dont, selon la CIA, le Jet privé avait été piégé à l’explosif, le 16 février, premier jour de la conférence de Munich, décédait le principal opposant de Poutine, Alexeï Navalny qu’il avait déporté il y a trois ans à Kharp dans une prison ascétique et glacée de haute sécurité au nord du cercle polaire où ses jours étaient comptés.

Au total, face à l’agression russe, l’Europe, toujours mal remise des grands massacres qui la déchirèrent du XXe siècle, ayant exprimé l’épouvantable spasme de destruction totale des Juifs dont l’horreur a été réveillée à l’ouest de Gaza, le 7 octobre 2023, et désormais réfugiée dans l’humanitaire et le Droit supranational, semble philosophiquement et moralement incapable de s’affirmer en puissance stratégique.

Début décembre 2023, lors de la brève réunion Chine-Europe à Pékin, qu’à l’évidence l’appareil communiste, conscient que Bruxelles était hors-jeu, avait considéré comme une formalité annexe, Josep Borrel avait exprimé les frustrations européennes d’une impossible Europe-puissance.

Reprochant à ses interlocuteurs chinois « de ne pas considérer l’Europe comme une « puissance stratégique » à l’égal des États-Unis », il avait en réalité fait un aveu d’impuissance (lire : Chine-UE. Misère de l’Europe puissance, rapports de forces et faux-semblants->4091]).

Pendant la conférence de Munich, François Heisbourg, conseiller à la « Fondation pour la recherche stratégique » et à « l’Institute for Strategic Studies de Londres », auteur en 2020 du livre « Le temps des prédateurs, la Chine, la Russie, les États-Unis et nous » (Odile Jacob), en somme un appel urgent aux Européens pour qu’ils se ressaisissent, avait résumé ainsi la situation de l’Europe « C’est le retour de flammes des sous-investissements de défense des “trente paresseuses” des dividendes de la paix de l’après- guerre froide. »

Alors que la guerre en Ukraine entrait dans sa troisième année, c’est le moment choisi par Moscou et Pékin, qui tiraient ensemble opportunément profit du désarroi politico-militaire de l’Europe pour déclencher leur « stratégie du chaos » sur les arrières de la France et de l’Europe (lire : A Pékin, avec Vladimir Poutine, Xi Jinping met en scène en fanfare leur stratégie commune de rupture avec l’Occident).

Vladimir Poutine, soutien des Comores contre Paris.

En avril dernier, au moment où à Mayotte se déroulait la première « opération Wuambushu » destinée à renvoyer les migrants comoriens chez eux, Andrey Vladimirovich, ambassadeur extraordinaire et de la Fédération de Russie aux Comores et à Madagascar faisait savoir que la Russie serait prête à aider les dirigeants des Comores à ramener Mayotte à l’archipel.

A cet effet, Moscou s’appuie d’une part sur la jurisprudence internationale qui reconnaît pleinement le principe de l’indivisibilité des entités coloniales et, d’autre part, sur la Résolution 31 (IV) du 21 octobre 1976 de l’Assemblée Générale des NU stipulant que « L’occupation par la France de l’île comorienne de Mayotte [devenue par référendum un département français en 2011] constitue une atteinte flagrante à l’unité nationale de l’État comorien ».

Paris, en revanche, qui a organisé plusieurs referendum (en 1976, interrogeant les Mahorais sur leur volonté de se maintenir au sein de la France ; en 2009, pour confirmer leur volonté de devenir un département français – après un statut intermédiaire de « collectivité départementale » -) se réclame du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes). Bruxelles est sur cette ligne : depuis 2014, Mayotte est devenue une « région ultrapériphérique » de l’UE, lui donnant accès aux fonds d’aide européenne.

Aujourd’hui, en pleine crise migratoire, Moscou, répliquant la stratégie africaine du groupe Wagner, attise le ressentiment national et anti-français de Moroni. Avec les forts contrastes de développement [le PIB / habitant est de 1300 € dans l’archipel contre 11 579 € à Mayotte - chiffres 2022 - ] et l’espoir d’un accès au système social français, il est une des origines de la submersion chaotique des Mahorais par les migrants comoriens à qui Moscou répète que Mayotte est leur terre.

Xi Jinping avec Viktor Orban contre l’Europe et l’OTAN.

De son côté, Pékin dont l’audience à l’Est de l’Europe s’est notablement affaiblie, creuse un peu plus le sillon de sa proximité avec Budapest, principale épine dans le pied de la cohésion politique d’une « Europe démocratique libérale » (lire le § « Le cas hongrois » de notre article : En Europe Centrale et Orientale, pour la Chine, le vent a tourné).

Signes que les lignes sont brouillées, à Munich, aucun haut responsable hongrois n’était présent et le message de Pékin s’est limité à la promotion de son initiative de sécurité globale 全球安全倡议 et à prévenir les Européens contre les risques d’un « découplage  » avec la Chine décidé dans le sillage de Washington.

Mais les deux se sont quand même retrouvés sur le terrain de la sécurité en marge du sommet. Pékin a en effet fait une proposition inhabituelle sur ce théâtre stratégique où, jusqu’à présent, la Chine avait limité ses initiatives aux questions économiques et commerciales.

Alors qu’à la mi-octobre 2023, Viktor Orban en froid avec Bruxelles, fut le seul dirigeant européen à assister en Chine au forum sur les Nouvelles routes de la Soie, dont Vladimir était l’hôte d’honneur, Wang Xiaohong, le ministre chinois de la sécurité intérieure, en visite à Budapest le 17 octobre, à l’occasion du 75e anniversaire des relations diplomatiques Pékin-Budapest, a proposé à la Hongrie, membre de l’OTAN depuis 1999, un partenariat en matière de sécurité publique.

L’initiative de Pékin au milieu de la guerre en Ukraine vers un pays européen de l’alliance, mais proche de la Russie, s’inscrit en riposte aux critiques des responsables de l’Alliance qui, en 2023, avaient accusé la Chine de « menacer ses intérêts et ses valeurs par ses ambitions et ses politiques coercitives. » A l’époque les médias chinois avaient qualifié l’OTAN de « défi grave à la paix et à la stabilité mondiales. »


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