Your browser does not support JavaScript!

Repérer l'essentiel de l'information • Chercher le sens de l'événement • Comprendre l'évolution de la Chine

›› Politique intérieure

Pour l’appareil, « Noël » est une fête occidentale dont la célébration est à proscrire

La bataille de Changjin, une « veille de Noël » sacrificielle.

A 100 km au sud de la frontière du Yalu, la bataille fut la première grande offensive lancée le 27 novembre 1950 par l’armée chinoise, un mois après son entrée dans le conflit coréen, contre des éléments du 10e Corps d’armée américain et du 1er Corps d’armée sud-coréen.

Sur WeiBo, le message de BTV disait : « Le 24 décembre n’est pas une nuit de paix. C’est le 73e anniversaire de la victoire de Changjin « 12月24日不是“平安夜”, 是长津湖战役胜利73周年的日子 ! »

Alors que l’appareil présente les combats comme une victoire contre l’armée des États-Unis, pour que les choses soient bien claires, la communication sur WeiBo du 24 décembre ajoutait : « Pendant “ces nuits de paix” 和平夜, [Les soldats] ont lutté 争取 au prix de leur sang et de leurs vies 用鲜血和生命 pour la nouvelle Chine. 为新中国 »

La chaîne a ensuite diffusé un clip vidéo d’une dizaine de secondes, extrait du film chinois « 长津湖战役 – La bataille du Lac Changjin » désignant les combats connus dans les récits américains de la guerre de Corée sous le nom de « La bataille du réservoir de Chosin ».

Le film relate l’engagement fin novembre 1950, de la 9e armée de marche chinoise forte d’environ 120 000 hommes envoyée par Mao sous le commandement du général Song Shilun, 宋时轮, (aussi connu sous le nom de Song Zhiguang 宋之光) contre des troupes américaines et sud coréennes localement fortes de 30 000 hommes.

Au passage, rappelons qu’en juin 1989, le Général Song a fait partie d’un groupe de cinq officiers généraux à la retraite qui, avec le Général Zhang Aiping, ministre de la défense, exprimèrent dans une lettre à la Commission Militaire Centrale présidée par Deng Xiaoping, leur opposition à la Loi martiale qui conduisit le 4 juin 1989 à l’engagement de l’APL contre les manifestants de la place Tian Anmen.

Il est vrai que le 27 novembre 1950, les forces chinoises surprirent le 10e Corps américain du major général Edward Almond dans la zone du réservoir Chosin. Mais la vérité est qu’après l’engagement, les troupes américaines réussirent à briser l’encerclement et à se replier vers le port de Hungnam à 100 km au sud, sur la côte pacifique, 150 km au nord du 38e parallèle.

L’épisode prit fin le 13 décembre 1950. Du fait de la violence des combats, du froid glacial et de l’âpreté rocailleuse du terrain très montagneux, il mit hors de combat 18 000 hommes des forces américaines et sud-coréennes, tués au combat, morts de froid, gravement gelés et blessés, et un nombre mal connu de Chinois de la 9e armée, estimé à près de 60 000 par l’historien américain Patrick C. Roe, ancien officier de renseignement du 7e Régiment de Marines.

Au total, comme le reconnaît l’historien chinois Yu Bin, ancien de l’APL, la 9e armée chinoise, devenue un « gigantesque hôpital », qui n’a pas réussi, comme l’avait prescrit Mao, à « détruire » les forces de l’ONU, a été mise hors de combat pendant trois mois, ce qui poussa le général Song, son chef à proposer sa démission.

Pourtant, stratégiquement, la bataille qui sonna le glas des espoirs des forces des NU de réunifier la péninsule, a pu, pour cette raison, être considérée comme une victoire chinoise, même si après la bataille, le général Zhang Renchu commandant le 26e Corps chinois traumatisé par son échec et les reproches du « Grand Timonier » qui le blâmait d’avoir laissé s’échapper le 10e Corps américain vers le sud, avait lui-même menacé de se suicider.

Propagande épique à gros budget à la gloire du Parti.

Quand, croisant les sources, y compris celles des historiens chinois eux-mêmes, on tente de tracer les vrais contours de la bataille, on ne peut manquer d’être frappé par les affabulations héroïques du film « la bataille du lac Changjin - 长津湖 战- », sorti dans les salles chinoises au printemps 2021.

Commandé à grands frais par le département de la propagande, pour le 100e anniversaire de la création du parti, le film à 200 millions de $, le plus cher jamais produit en Chine, a rapporté les bénéfices record de 913 Millions de $. Il a été dirigé et produit par trois cinéastes chinois connus, spécialistes des films à grand spectacle et gros budgets.

Chen Kaige, 72 ans, réalisateur en 1984 du film épique « Terre jaune » dont la puissance des images est impressionnante, palme d’or à Cannes en 1993 avec « Adieu ma concubine », seul cinéaste chinois à avoir obtenu ce prix ;

Tsui Hark, 73 ans, sino-vietnamien, émigré à Hong Kong, acteur, producteur, une fois primé au « Golden horse » de Taïwan (1981) et quatre fois dans l’ancienne colonie britannique comme meilleur film, meilleur chorégraphe (1981) et meilleur metteur en scène (1992, 2011 et 2016) ;

Dante Lam, 59 ans, acteur, producteur, chorégraphe et metteur en scène, meilleur metteur en scène au festival de Hong Kong en 2008 et en 2018 et, cette même année, au « Festival des cent fleurs » en Chine.

Notons au passage qu’a la suite des émeutes de 2019-2020 à Hong Kong, Lam a été engagé par la police de Hong Kong pour produire « Guarding Our City - », vidéo de 15 minutes, diffusée le 23 janvier 2021, destinée à réhabiliter l’image publique de la police de la R.A.S.

*

Avec dans le rôle principal d’un Commandant de compagnie de l’APL, Wu Jing, 49 ans, acteur à succès des films de la série des Loups guerriers « Wolf Warrior » 1 et 2 (2015 – 2017) - parmi les plus grosses recettes du cinéma chinois avec 800 millions de $ en seulement un mois pour Wolf Warrior 2 -, le fait est que le film de la bataille Changjin est truffé d’inexactitudes historiques.

La plus criante est qu’il présente la guerre de Corée comme le résultat d’une agression américaine directe en oubliant de mentionner qu’elle a débuté le 25 juin 1950 par l’invasion de la Corée du sud par les troupes de Pyongyang.

Un article du New York Times notait que le film parrainé par le Parti avait trouvé un large écho auprès du public chinois, précisément au moment où les relations sino-américaines étaient à vif. En substance, le journal analyse qu’en exploitant le sentiment nationaliste nourri par Xi Jinping, le film montre à quel point, l’appareil est déterminé à façonner l’opinion, sans égard pour la vérité historique.

Le jugement croisait celui également critique du professeur Sun Hongyun, de l’Académie du cinéma de Pékin. Faisant allusion au très gros budget du film, il notait que la production commandée par Xi Jinping à l’occasion du 100e anniversaire de la naissance du Parti symbolisait « une extraordinaire et parfaite collusion du capital avec la propagande politique » (lire notre article : La gloire du Parti et de Xi Jinping).

En cohérence avec le discours de Xi Jinping qui, lors des cérémonies du 100e anniversaire du parti, mettait en garde contre les « forces étrangères qui tenteraient d’intimider, d’opprimer ou de subjuguer la Chine », le film classe systématiquement dans la catégorie des « méchants » les soldats et les commandants américains, dont le général Douglas MacArthur, joué par James Filbird.

En revanche, avec au passage un épisode mettant en scène la mort héroïque de Mao Anying, le fils de Mao tué à 22 ans par un bombardement américain alors qu’il était parti récupérer une carte oubliée au PC du Général Peng Dehuai, les héros, sont les « volontaires chinois » lancés en masse et sans grands moyens contre une force alors considérée comme l’armée la plus puissante de la planète.

On y voit par exemple, une colonne des Marines américains en retraite découvrir un groupe de soldats chinois morts de froid restés à leur poste. Impressionné par leur sacrifice, le général Oliver P. Smith commandant la 1re Division de Marines, les salue, tandis qu’une « voix off » constate qu’avec en face d’eux des combattants aussi déterminés, les États-Unis n’avaient aucune chance de gagner la guerre.

Les scènes finales du film montrent une fosse commune américaine à Hungnam alors que la ville en flammes est évacuée en catastrophe par les forces de l’ONU.

En surimpression, le commentaire explique que la bataille de Changjin, « exemple parfait d’anéantissement d’un régiment américain a permis de stopper le plan “présomptueux” de MacArthur de mettre fin à la guerre avant Noël. » (…) « Commençant à repousser les forces de l’ONU au sud du 38e parallèle, elle a, en soutien de la Corée, préparé la victoire finale contre l’agression américaine. »

La surimpression finale qui évalue le nombre de morts de l’APL à 197 000, chante la gloire des « grands martyrs de l’armée des volontaires chinois dont l’esprit de résistance à l’agression américaine sera éternellement renouvelé. »


• Commenter cet article

Modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Ce formulaire accepte les raccourcis SPIP [->url] {{gras}} {italique} <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

• À lire dans la même rubrique

Lutte contre la corruption ou « rectification maoïste » ?

Modernisation des forces, exigence d’allégeance à Xi Jinping et purge anticorruption

L’appareil fait l’impasse du 3e plénum. Décryptage

A Hong-Kong, l’obsession de mise au pas

Décès de Li Keqiang. Disparition d’un réformateur compètent et discret, marginalisé par Xi Jinping