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Pressions chinoises (suite)

Tant que Tsai Ing-wen ne reconnaîtra pas la politique d’une seule Chine, Pékin qui ne tient pas compte de la subtilité de la présidente de se tenir éloignée de l’idée d’indépendance qu’elle n’évoque jamais, continuera ses pressions inflexibles.


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Alors que les derniers sondages de janvier font état d’une nouvelle chute de plus de 4% de la popularité de Tsai Ing-wen (Taipei Times du 29 janvier) qui lui laisse une maigre marge d’opinions favorables inférieure à 30% que la Fondation pour l’opinion publique taïwanaise, auteur de l’enquête, interprète comme une préoccupante hémorragie des soutiens à la présidente au sein du DPP, le Continent dont le régime rigoureusement vertical ayant puissamment renforcé le pouvoir de Xi Jinping ne laisse pas la moindre place à la contestation de l’exécutif, augmente ses pressions sur l’Île.

Compliquant encore une éventuelle riposte de Taipei, le sondage révèle que l’opinion est partagée sur la politique adoptée par Tsai Ing-wen à l’égard de Pékin. Si à peine un tiers de personnes interrogées la juge adaptée, près d’un quart la trouve trop dure, tandis que 29,8% la considère trop faible.

Une chose est certaine, Pékin fait aujourd’hui feu de tous bois pour affirmer à la face du monde sa souveraineté indiscutable sur l’Île et affaiblir la solidarité et la capacité de résistance des Taïwanais.

L’éventail des harcèlements chinois

Récemment, tirant profit de la force de son marché et de l’intérêt des groupes internationaux à développer leurs affaires en Chine, Pékin a chapitré plusieurs marques commerciales célèbres comme la chaîne d’hôtels Mariott, Delta Air Lines, le couturier Zara, l’Américain Medtronic fabriquant d’équipements médicaux, Mercedes et quelques autres pour avoir sur leurs sites internet identifié Taiwan, le Tibet, Hong Kong et Macau comme des « pays séparés ».

Si la correction pourrait, d’un point de vue strictement nationaliste, être considérée comme appropriée, la méthode utilisée, exprimant une brutale mise aux normes par la fermeture des sites incriminés et l’exigence implicite d’excuses publiques, l’est beaucoup moins. Elle renvoie à la tendance du régime à exporter sur la scène internationale les « caractéristiques politiques chinoises » mêlant la menace de répression à l’ancestrale tendance moralisatrice exigeant des prévenus qu’ils se battent publiquement la coulpe.

La vigilance nationaliste dont les Taïwanais font les frais en dépit des scrutins affirmant depuis plus de 20 ans leur quête d’une identité séparée à défaut d’indépendance que la majorité juge explosive, s’accompagne depuis quelques temps d’une stratégie plus subtile de Pékin visant à plus long terme la jeunesse et les talents de l’Île attirés par la nouvelle attractivité économique de la Chine.

Séduire les jeunes talents.

Pékin tente de séduire les étudiants taïwanais et les jeunes entrepreneurs. Pour Yang Tzu-ting chercheur à l’Institut d’économie de l’Academia Sinica, la manœuvre de Pékin constitue un risque de sécurité nationale.


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A l’été dernier, un article du Times explorait la question dans le détail expliquant à quel point les 420 000 jeunes Taïwanais vivant sur le Continent tiraient désormais profit de meilleurs salaires que sur l’Île, dans un contexte où, à Taiwan, les mauvaises conditions de l’emploi avaient obligé plus de 700 000 jeunes diplômés à s’expatrier. Du fait de la proximité culturelle et des facilités d’acclimatation offertes par la langue commune, la majorité est partie en Chine.

Ayant clairement perçu cette opportunité, Pékin a récemment augmenté les incitations destinées à attirer les jeunes talents. A la manœuvre Wang Yifu, ancien conseiller de Xi Jinping pour les affaires taïwanaises.

Auteur d’une opération de séduction à l’intention des étudiants dont les règles d’admission dans les universités chinoises auraient ont été assouplies – une initiative ayant éveillé la suspicion du Bureau taiwanais des Affaires continentales -, Wang est aussi la tête chercheuse d’emplois de haut niveau pour les jeunes PDG de l’Île par le truchement de la Fédération en charge des « compatriotes taïwanais » dont il est le secrétaire général.

Ses invitations touchent également les élites locales à Taïwan conviées en Chine pour des visites de zones de développement au cours desquelles ils sont accueillis avec les meilleurs égards.

Tout le monde s’y met. En 2015, Jack Ma le fondateur d’Alibaba annonçait la création d’un fond doté de 330 millions de $ pour aider les entrepreneurs taïwanais. Depuis quelque temps, un prix doté de 400 000 $ récompense la meilleure « start-up » taïwanaise, dont le gagnant est traité comme une star.

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A Taipei, l’appréciation du risque posé par les stratégies chinoises divergent. Certains y voient une menace immédiate directe sur l’équilibre socio-économique de l’Île perturbé par l’hémorragie des jeunes cerveaux à quoi s’ajouterait le danger d’érosion à long terme de l’attachement des jeunes à leur Île.

Un récent article du magazine « The Economist » faisait état d’un sondage exprimant une préférence des jeunes Taïwanais en Chine pour Xi Jinping mieux apprécié par eux que Tsai Ing-wen. Ce qui fait dire à l’auteur que Pékin aurait réussi à créer chez les expatriés une réticence à « mordre la main qui les nourrit ».

L’analyse recoupe celle déjà ancienne de Oxford Economics qui, en 2012, prédisait qu’en 2021 le déficit de talents dans l’Île serait plus élevé qu’ailleurs dans le monde développé. Enfermés dans le dilemme des trop petits salaires et l’absence d’opportunités dans une économie dont la croissance est trois fois moins rapide que celle du Continent, les meilleurs hésitent à fonder une famille et s’expatrient, aggravant le phénomène de dénatalité et le déséquilibre du système des pensions.

Pour Yang Tzu-ting chercheur à l’Institut d’économie de l’Academia Sinica, l’augmentation de la main d’œuvre qualifiée taïwanaise expatriée en Chine constitue « une menace pour la sécurité nationale » pouvant faire basculer l’opinion en faveur de la réunification pacifique.

Logiquement la mouvance politique du DPP tente de relativiser les risques. Lo Chih-cheng, député indépendantiste, considère que la stratégie de séduction chinoise ne fonctionnera pas, du fait que les jeunes taïwanais parviennent à déconnecter leurs intérêts économiques directs de leur identité insulaire.

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Un facteur pourrait jouer en faveur de Taïwan est la détermination inflexible de Pékin à faire rentrer Tsai Ing-wen dans le rang de la reconnaissance du « consensus de 92 ». Comme le souligne Mathieu Duchâtel, dans un article paru en avril 2017 dans la revue du Council on Foreign Relations traitant des relations entre Tsai Ing-wen, Xi Jinping et Donald Trump, la stratégie de pressions contre l’Île ne tient pas compte des efforts de Tsai Ing-wen pour se tenir à distance des déclarations d’indépendance dont elle connaît le caractère toxique pour la relation dans le Détroit.

Tant que la Présidente ne se sera pas pliée au rituel de la reconnaissance d’une seule Chine, Pékin augmentera ses chantages, ses intimidations et ses humiliations, quelles que soient les conséquences sur l’opinion de l’Île.

C’est peut-être dans cette obstination que réside une des fragilités des stratégies chinoises. Le 16 janvier dernier Annie Wu diplômée de journalisme de l’Université de Columbia décrivait dans Epoch Times le harcèlement chinois contre les entreprises taïwanaises sur le Continent, dont le moins qu’on puisse dire est qu’il ne fait pas le lit d’un amour immodéré des entrepreneurs taïwanais pour le Continent.

Alors que la propagande chinoise cache la réalité, des informations confidentielles font état d’incessants harcèlements contre les entreprises de l’Île allant des coupures d’eau prolongée à des ordres de fermetures temporaires toutes articulées au prétexte de la lutte contre la pollution provoquant de sévères pertes financières ou même des faillites. Ces nouvelles avanies s’ajoutent aux plus anciennes, chantages, extorsions et même passage à tabac perpétrés par les mafias locales, parfois alliées aux bureaucrates, dans le cadre de rivalités d’affaires locales.

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Les dernières pressions exercées sur Taïwan participent de la création dans l’Île d’un malaise de sécurité, ayant récemment fait surgir l’angoisse d’une attaque militaire du Continent.

Le 23 janvier 2018, une dépêche de Reuters faisait état de la crainte de Tsai Ing-wen d’une agression des armées continentales, suggérée par l’augmentation du nombre des exercices militaires dans les parages du Détroit. C’est dans cette phobie sécuritaire que s’inscrit la polémique récemment amplement commentée dans les médias autour de la route aérienne M. 503.

La question est examinée dans le détail par Hugo Tierny qui, sur ce sujet s’est entretenu avec le Professeur Kuo Yujen, universitaire taïwanais. Directeur exécutif de l’Institute for National Policy Research (INPR) à Taipei, Kuo est également professeur à l’Institut d’études de la Chine et de l’Asie-Pacifique à l’Université Nationale Sun Yat-sen à Kaohsiung. Il est aussi un expert des alliances militaires et des enjeux de défense en Asie du Nord-Est proche de l’exécutif taïwanais.

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Il convient cependant de noter que la polémique est enchevêtrée dans quelques malentendus. Les zones aériennes de défense et d’identification (ZADI) ne sont pas règlementées par la Convention de Chicago (CCH) signée en 1944 et entrée en vigueur en 1946.

Leur établissement est donc libre et, à ce jour, une vingtaine de pays, dont les États-Unis, le Canada, la Russie, le Japon, la Corée du sud, Taïwan, le Vietnam, la France, la Grande Bretagne en possèdent, aux limites de leur espace aérien. Compte tenu des vitesses d’approche des avions, ces zones sont conçues comme un « espace tampon » donnant à la défense aérienne d’un pays le temps de réagir face à un appareil hostile se dirigeant vers son espace aérien national.

Il arrive parfois que les ZADI se chevauchent comme c’est le cas des zones de la Chine et du Japon, ou même qu’elles empiètent sur un espace aérien national voisin comme c’est le cas de la ZADI taïwanaise chevauchant l’espace du Continent. La plupart du temps, dès lors quelles ne mordent pas sur un autre espace aérien national, elles sont considérées comme un espace aérien international.

Abattre un aéronef à l’intérieur d’une de ces zones, même s’il ne répond pas aux demandes d’identification, constituerait une infraction flagrante au droit international. Enfin, selon les habitudes internationales en vigueur, seuls doivent s’identifier les appareils qui se dirigent vers l’espace aérien national du pays à qui appartient la ZIA. Ceux qui ne font que transiter ne sont tenus à rien.

Dans le cas du Détroit de Taïwan la route M. 503 transversale n’impose pas aux aéronefs qui l’empruntent de s’identifier, même quand ils transitent dans la zone d’identification taïwanaise d’autant que son trajet reste au-delà de la ligne médiane du Détroit.

En revanche tous les appareils empruntant les routes transversales W 121, 122 et 123 se dirigeant initialement vers l’Île devraient s’identifier. Rien ne dit qu’ils le feront. C’est bien ce qui inquiète les Taïwanais.


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