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Chine - France : Commission mixte scientifique 2024, vers une partie de poker menteur ?

Les malheureuses expériences du laboratoire P4 de Wuhan et de l’Institut Pasteur.

En janvier 2020, l’installation du laboratoire de biosécurité de Wuhan construit avec le savoir-faire et des technologies françaises venant du P4 de Lyon a été mise sous la tutelle de l’Armée chinoise, en totale contradiction avec l’Accord intergouvernemental de 2004 sur les MIE (AIMIE) qui prévoyait une utilisation civile.

Ce revers majeur pour la France qui avait consacré au P4 des millions d’euros sur plus de 15 ans, donne rétrospectivement raison à tous les détracteurs (organismes scientifiques, services de sécurité) de cette « collaboration » qui plaidaient au contraire pour un contrôle accru de tout projet conjoint avec la Chine.

Courant 2023, un autre fleuron de la coopération vola en éclats. l’Académie des sciences de Chine renvoya les chercheurs français de l’Institut Pasteur de Shanghai (IPS), mettant unilatéralement fin à 20 ans de présence française.

Au final, il ne reste plus rien des grands projets scientifiques franco-chinois lancés au milieu des années 2000 ! De part et d’autre, on comprend qu’il faut faire profil bas. Même une organisation comme le CNRS, qui se présentait en 2018 dans tous ses documents publics comme réalisant plus de 70% des échanges scientifiques franco-chinois, n’a plus produit aucune donnée sur l’activité scientifique bilatérale depuis cette date [3].

Il en va de même du service scientifique de notre Ambassade à Pékin ou du Ministère de la recherche (MESR). Le COVID et la politique sont passés par là.
Aujourd’hui la coopération scientifique n’est pas revenue à son niveau de 2019, et cette situation semble satisfaire les décideurs et financeurs publics des deux pays.

Contrôles renforcés et nouvelles priorités.

En évoquant les politiques chinoises de la France, il est important de se souvenir que le contexte français de la coopération scientifique avec Pékin a lui aussi défavorablement évolué depuis 2019.

C’est ce qui fera de la COMIX 2024 une véritable séance de poker menteur parce que l’une et l’autre partie prôneront la mobilisation et la reprise des échanges en passant sous silence les obstacles que chacun des deux pays ont installés pour que précisément cet objectif ne se réalise pas.

Pour la France, les blocages correspondent à des non-dits dont il est impossible de trouver une trace écrite.

Ils forment cependant un système organisé bien connu des chercheurs qui freine ou empêche l’émergence ou le développement de projets avec la Chine : contrôle a priori de toute collaboration bilatérale par le Fonctionnaire de défense (FSD/HFD) ; domaines exclus de la coopération (y compris dans les sciences fondamentales, comme la fusion) ; limitation des durées de mission en Chine ; contrôle accru des doctorants chinois ayant un financement de leur gouvernement ; pression de notre renseignement intérieur pour limiter voire interdire l’accueil de Chinois dans certains labos civils classés en « zone restrictive » (ZRR), etc..

S’y ajoute, dans de nombreuses institutions françaises (EPST, universités…), le redéploiement des budgets de la coopération scientifique dédiée à la Chine vers d’autres pays.

Ce changement est également imputable à une tendance plus générale se détournant de la priorité chinoise en matière coopération scientifique, y compris au sein de nos plus grands établissements où l’on incite désormais les porteurs de projet à se détourner de la Chine.

Ce mouvement anti-chinois heurte cependant une contradiction. Dans la course globale à la connaissance, la Chine, seconde puissance scientifique mondiale, est le premier pourvoyeur d’étudiants en doctorat accueillis par les pays occidentaux.

Des circonstances encourageantes ?

On en revient aux enjeux de cette COMIX à venir. Les deux parties qui cachent leur jeu et dont les objectifs ne sont pas tout a fait les mêmes, pourront-elles malgré tout avoir un dialogue constructif ?

En France en tous cas, les acteurs le souhaitent. Après tout, l’édition 2024 ne peut pas être pire que celle de 2019, même s’il ne faut se faire aucune illusion sur l’impact concret des COMIX ou de l’idée que peut se faire la Chine de la Science française.

Un interstice d’espoir est en tous cas que dans le contexte d’ostracisme dans lequel la Chine s’est elle-même enfermée, sur fond de difficultés économiques, l’appareil à Pékin verra sans doute son intérêt à faire bonne figure pour marquer de manière positive le soixantième anniversaire des relations diplomatiques France-Chine.

Autre élément encourageant, la réunion précèdera de deux mois le lancement du satellite astrophysique franco-chinois SVOM - (lire : (Space-based multi-band Variable astronomical Objects Monitor), grand projet scientifique de plusieurs dizaines de millions d’€ décidé en 2014.

Le projet qui baigne dans la confiance réciproque et un excellent esprit d’échange et de coopération réciproque est un parfait contre-exemple opposable aux lamentables échecs de certaines entreprises conjointes, preuve que la Chine peut se montrer loyale lorsque les circonstances et les enjeux l’exigent [4].

Enfin, en tenant à Paris cette COMIX, on peut imaginer que les autorités chinoises auront à cœur de missionner des interlocuteurs à l’image des ambitions qu’elles affichent en matière scientifique et technologique, c’est-à-dire à la fois capables d’aborder les grands enjeux de l’humanité et de redessiner les contours de la future coopération scientifique et technologique entre franco-chinoise.

Note(s) :

[3Voir « La coopération du CNRS en Chine, un état des lieux » (2018) : 1 500 missions de chercheurs CNRS en Chine par an, 1 400 doctorants chinois dans les unités CNRS, plus de 100 projets en cours, etc.

[4Dans le domaine spatial, qui relève en Chine de la sphère militaire, les États-Unis ont interdit la coopération avec Pékin. Dans une autre coopération satellitaire avec la Chine (CFOSAT), la France s’est trouvée entravée par la législation extra-territoriale des États-Unis quand le projet avait exigé l’introduction de composants américains.

L’auteur, Henri Clairin est un économiste au sein d’une grande organisation de recherche. Dans ses fonctions il a, pendant plus d’une dizaine d’années, été au plus près des échanges scientifiques et technologiques avec la Chine.

Il est également un bon connaisseur des réalités de la Chine contemporaine où il vit une partie de l’année. En 2022, il a fait paraître un recueil de chroniques évoquant la diplomatie culturelle et scientifique française en Asie (« Voyage au Ministère des Affaires étranges », Edilivre, 310 pages)


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