›› Chronique
Depuis que, fin mars, le Pakistan s’est imposé comme médiateur clé dans la guerre entre l’Iran et l’alliance Tel-Aviv-Washington, Pékin tente de revenir dans le jeu des facilitateurs par le truchement de ses liens avec Islamabad.
La carte est lourde depuis que son image de faiseur de paix, affichée en 2023 quand, son entremise avait rapproché Ryad et Téhéran (https://www.questionchine.net/un-vent-chinois-s-est-leve-au-moyen-orient) , a été écornée par l’attaque le 19 mars - sans dégâts majeurs - d’un drone iranien contre la raffinerie saoudienne de Yanbu détenue conjointement par Aramco et ExxonMobil.
Alors que la guerre du Golfe entre dans son deuxième mois, entraînant l’économie mondiale dans sa chute, pour l’instant sans perspective d’issue, la question se pose du rôle de la Chine, partenaire stratégique de l’Iran, mais, à l’évidence, également désireuse de ménager la réussite de sa stratégie « d’accommodement raisonnable » avec Washington.
A ce sujet, le fait que Pékin ait favorablement répondu à la proposition de D.Trump de reporter le sommet avec Xi Jinping de la fin mars à la mi-mai, montre que l’un et l’autre ont de bonnes raisons que la réunion ait lieu.
Le président américain souhaite avoir avec la Chine des relations sans secousse majeure, dont l’éventualité pourrait perturber l’engagement de l’Amérique sur le front du Moyen Orient ou même sa politique intérieure, à l’approche de l’élection générale de mi-mandat prévue le 3 novembre.
Quant à Xi Jinping, il souhaite montrer au monde et au moins autant à son opinion publique, qu’avec les États-Unis elle entretient des relations de puissance d’égal à égal. En poussant l’analyse plus loin, il n’est pas exclu qu’il se réjouisse du report du sommet dans l’espoir que l’Amérique s’embourbe dans le conflit contre l’Iran.
Plus concrètement, la domination chinoise presque sans partage du secteur des Terres rares donnera un avantage stratégique à Pékin à mesure que le Pentagone épuisera son stock de missiles qui regorgent de ces éléments critiques pour le guidage, les moteurs, les capteurs infrarouges et les systèmes de détection.
Alors que personne ne sait quel sera à la mi-mai l’état du conflit, dont Donald Trump a estimé le 1er avril qu’il durerait encore « deux ou trois semaines » sans perspectives claires sur l’éventualité d’un accord avec les Mollahs qu’il a promis de « ramener à l’âge de pierre » (1), Pékin prend les devants et, à son habitude, propose prudemment un processus d’apaisement dont les termes généraux ne disent rien de l’exigence des belligérants.
Les généralités de principe du plan de paix chinois
Le 31 mars, après la visite à Pékin du MAE pakistanais Ishak Dar, personnage clé de la médiation proposée par Islamabad, six semaines avant la rencontre entre Xi Jinping et D.Trump, le communiqué rédigé avec Wang Yi, prenait date pour marquer sans ambiguïté que Pékin était dans le camp de la paix, quand l’Amérique perpétuait une stratégie d’emploi de la force.
L’initiative était à cette date la vision la plus clairement exprimée par Pékin sur la manière dont le conflit devrait être résolu.
En plus de l’appel à un « cessez-le-feu immédiat » et à « des pourparlers dès que possible pour une paix durable sous l’égide de l’ONU », la proposition recommandait comme préalables non seulement la sécurisation des voies maritimes, mais également la fin des attaques contre les civils et les cibles non militaires. Elle fixait aussi comme condition non négociable « la sauvegarde de la souveraineté, de la sécurité et de la souveraineté de l’Iran et des États du Golfe ».
La position sino-pakistanaise, exprimée dans ses grandes lignes, soulève cependant des questions sur la nature des initiatives concrètes que Pékin serait prêt à prendre dans le processus.
Alors que sa proximité avec Téhéran jette un doute sur sa neutralité et que sa position de base reste quand même que « le conflit doit être dénoué par ceux qui l’ont déclenché - en Chinois « - 解鈴還須繫鈴人- mot à mot la cloche doit être dénouée par ceux qui l’ont accrochée [au cou du tigre] - », la plupart des observateurs s’interrogent sur les limites de l’implication de la Chine.
Par exemple pourrait-elle se porter garant d’un accord de paix qu’elle aurait initié. ?
La question fait débat.
Tong Zhao, chercheur à la Fondation Carnegie reconnaît que « La Chine a intérêt à mettre en avant son rôle de médiateur (…) tout en souhaitant, en même temps, que le monde prenne conscience du contraste entre d’une part les États-Unis qui sèment le trouble et le chaos et, d’autre part, la Chine, force de désescalade, de stabilité et de paix. »
Il reste que, n’ayant atout militaire, dans la région hormis la base navale de Djibouti située à 1800 km du détroit d’Ormuz, il est impossible qu’elle prenne le risque de déployer des unités navales ou terrestres dont la mission serait de participer à la sécurité du détroit d’Ormuz ou de garantir un cessez-le-feu et, éventuellement, à sanctionner un transgresseur, qui pourrait être l’Amérique.
Tong Zhao convient que, dans le secret de ses discussions internes, l’appareil s’interroge depuis longtemps sur l’opportunité de déployer ses capacités de manière plus active pour élargir son influence et consolider son statut de première puissance mondiale qu’il revendique. Pour autant, malgré ses récents efforts, son influence et ses atouts au Moyen Orient restent trop faibles pour prendre le risque de s’impliquer militairement.
Mais s’il est exact que Pékin n’a pas les moyens d’imposer et de garantir un cessez-le-feu entre deux belligérants dont tout indique qu’ils ne sont pour l’instant pas prêts à composer, il n’en reste pas moins que le Waijiaobu s’active et tente d’anticiper la suite pour modeler l’après-guerre à son avantage.
Alors qu’en parallèle de la visite à Pékin du MAE pakistanais Ishak Dar que Wang Yi cultive avec une assiduité exemplaire, (Lire notre article : https://www.questionchine.net/sur-son-flanc-sud-pekin-revisite-ses-tensions-avec-l-inde-et-cherche-le-chemin-d-une ) Islamabad recevait des émissaires d’Arabie Saoudite, de la Turquie et de l’Égypte, la diplomatie chinoise s’efforçait des rester dans le jeu.
Soulignant à quel point Islamabad et Pékin se coordonnent en temps réel, à l’issue de la réunion, le président pakistanais Asif Ali Zardari s’est rendu en personne à l’ambassade de Chine.
Notes.
1.- Dans la confusion des déclarations de D.Trump, la Lettre de Léosthène du 1er avril, d’Hélène Nouaille explique que le changement de posture du président américain prêt, dit-il, à négocier avec une équipe supposée moins radicale à Téhéran, est en réalité motivé par le guêpier des tensions pesant sur l’équilibre financier de la première puissance mondiale.
En bref, l’augmentation des dépenses de guerre accroit les pressions sur le budget, dont le déficit a atteint 1800 milliards de $ en 2025 et tire la dette vers le haut. Selon le « Committee for a Responsible Federal Budget », l’augmentation envisagée du budget de la défense à 4,5% du PIB soit 1500 milliards de $ en 2027, pourrait, sur dix ans, ajouter 6900 milliards de $ à la dette nationale déjà exorbitante.
Alors qu’elle est aujourd’hui à 38 500 milliards de $ (120% du PIB), elle se monterait d’ici 2036 à plus de 45 000 milliards de $.
Du coup, l’attrait de la dette américaine qui permet à Washington de fonctionner à crédit, est entré dans une phase d’incertitude, marquée notamment à la fois par la baisse des engagements chinois tombés entre 2014 et 2025 de 1200 à 638 mds de $, le plus bas niveau depuis 2008 et l’accélération du retrait des investissements japonais - toujours en tête en janvier 2026 avec 1225 milliards de $, mais sur le départ, pour compenser le choc énergétique de la guerre.
Selon la lettre du GEAB (Global Europe Anticipation bulletin) du 30 mars, citée par Léosthène, « les prochaines enchères du Trésor US à 10 et 30 ans - les 8 et 9 avril - s’annoncent comme l’épicentre du séisme. (...) Avec des Primary Dealers - institutions autorisées à traiter directement avec le Trésor - déjà saturés (24% d’absorption le 24 mars) et le retrait des acheteurs japonais en particulier lors des dernières enchères, nous guettons le « Failed Auction », à savoir le moment où la dette américaine ne trouverait plus preneur à prix raisonnable ».
Le choc serait le point d’enclenchement d’un effet domino marqué par « l’envolée brutale des taux US, la dépréciation des portefeuilles obligataires des banques mondiales, la vente de leurs actifs (immobiliers, actions et or) pour couvrir leurs pertes et, par effet de prudence, le gel du crédit interbancaire » (dispositif permettant, en temps normal, la fluidité du système financier par les prêts - de 24 h à un an - que les banques s’accordent entre elles pour respecter les exigences de la Réserve Fédérale - minimum de fonds propres ; minimum d’actifs liquides de qualité -
Le tableau est sombre et l’alerte de la GEAB est sévère.
Il est cependant possible de tempérer l’imminence du risqueen soulignant que la dette américaine est détenue à environ 58 % par des investisseurs privés (qu’ils soient étrangers ou américains - fonds de pension et de placement, banques commerciales et sociétés d’assurances -) et à 42 % par des investisseurs officiels (gouvernements, banques centrales qui investissent dans les obligations du trésor mais pas seulement ).
https://www.europarl.europa.eu/RegData/etudes/BRIE/2026/773732/ECTI_BRI(2026)773732_EN.pdf (consulter le document en inscrivant le lien dans une fenêtre de recherche)
