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›› Editorial

Dans le sillage scabreux des routes de la soie

Au cours d’une longue visite de 5 jours commencée le 16 juin, le général Wei Fenghe, 魏凤和, 64 ans, nouveau ministre de la défense chinois (ici avec le général Tea Banh 72 ans, ministre de la défense en poste depuis plus de 20 ans), a promis une aide directe 100 millions de $ à l’armée royale. La rencontre a eu lieu alors que l’armée royale est, comme en Chine, devenue l’armée du parti au pouvoir et que nombre d’officiers généraux se présentent aux élections générale de juillet.


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Il est des lieux où les discours généreux de Pékin sur les « nouvelles routes de la soie » présentées comme une vertueuse initiative mise sans contraintes économiques ni conditions politiques à la disposition de la planète par une Chine ouverte adepte du libre échange, ne correspondent pas à la réalité de ce qui se trame réellement.

Lire 一带 一路,le projet pharaonique des routes de la soie à 1700 milliards de $.

Dans le vieux Royaume Khmer indépendant depuis 1954, ancien protectorat français délivré en 1989 d’une longue occupation vietnamienne après une succession de drames catastrophiques, commencés dans la guerre civile au milieu des années 1960 et achevés dans l’épouvante khmère rouge de 1975 à 1978, l’influence chinoise, essentiellement commerciale, datant de plus de 8 siècles (fin de la dynastie mongole des Yuan et début des Ming), avec un puissant renouveau à l’avènement des Qing en 1644, exprime aujourd’hui la face sombre des « routes de la soie ».

Conjuguant les pires comportements de prédation minière, les effets pervers de l’intrusion massive des compagnies de construction à la main d’œuvre chinoise importée, l’appropriation de zones empiétant parfois sur des parcs naturels protégés, lieux d’une extraterritorialité chinoise dédiée aux casinos et aux jeux d’argent, à quoi s’ajoute le soutien apporté à un régime violent et prévaricateur dérivant vers un totalitarisme militarisé à parti unique articulé à la prévalence d’une famille dont tous les tenants seraient en prison en Chine pour corruption, la présence invasive chinoise commence à provoquer dans le Royaume des réactions adverses. Si elles s’amplifiaient elles pourraient mettre Pékin en porte à faux.

La longue présence chinoise en pays khmer.

Une famille sino-khmer d’origine Teochew dont les racines familiales sont au sud du Fujian. La tradition des congrégations plongeant leurs racines dans la Chine reste vivace.


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Cette partie l’article doit beaucoup à Jean-Michel Philippi, professeur de linguistique à l’Université Royale de Phnom-Penh.

Héritière des paysans de la région de Canton, parlant une version du dialecte Minnan de la région de Chaoshan près de la frontière du Fujian, le « Teochew » - en Chinois 潮州话 – chaozhouhua », la première vague de migrants chinois arriva au Cambodge vers le XIIIe siècle. Mais leur présence éparse par petits groupes ayant fondé une famille en épousant des femmes khmères date du premier siècle, à l’époque du Royaume du Funan du Ier siècle au sud du Cambodge et du Vietnam actuels.

Le gros des arrivées chinoises eut lieu à partir du milieu du XVIIe après la chute des Ming chassés par le Mandchous dont les administrateurs et les militaires prêtèrent main forte à la dynastie vietnamienne des N’Guyen pour repousser les Khmers hors du delta du Mékong. A la même époque, d’autres Chinois exilés remontèrent le fleuve et s’installèrent le long de ses rives pour devenir paysans, pêcheurs et commerçants.

Ainsi se créèrent des congrégations avec des langues différentes aux activités spécialisées n’ayant pas de communication entre elles. Les Teochew venant du sud du Fujian, faisaient des affaires ; les Hokkien également originaires du Fujian commerçants dans l’âme comme tous les Chinois, avaient en plus une préférence pour l’administration, les Cantonais étaient pêcheurs et bateliers. Plus tard la nécessité des affaires et de la solidarité chinoise face aux persécutions obligèrent les uns et les autres à adopter la langue commune du Mandarin.

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A leur arrivée au milieu du XIXe siècle les Français trouvèrent une communauté chinoise bien implantée. Propriétaires terriens, commerçants puissants, membres de l’administration, proches du pouvoir politique, ils formaient la majorité de la population de Phnom-Penh. Protégés par des groupes paramilitaires indépendants ils étaient aussi à la tête du trafic d’opium, du jeu et de la prostitution que l’administration du protectorat chercha soit à éradiquer soit à contrôler à son profit.

La méthode française qui désigna des chefs de congrégations chargés de représenter leurs intérêts et de négocier avec le protectorat, contribua à perpétuer les frontières anciennes entre les divers groupes linguistiques, tandis que la diffusion du Mandarin opérait le mouvement inverse de solidarité sinisée par la langue.

En 1949, l’avènement de la République Populaire installa une fracture idéologique au sein de la communauté chinoise d’autant plus mal à l’aise que Pékin développait dans le Royaume une propagande procommuniste qui s’accentua dans les années 60 – époque de la révolution culturelle – en appui au mouvement communiste local dont le bras armé devint plus tard le mouvement Khmer Rouge. L’appui chinois à la mouvance révolutionnaire s’accentua encore après le coup d’état d’avril 1970 contre Sihanouk.

L’ombre de Pékin plane sur les Khmers Rouges.

Le 28 septembre 1977, « le camarade Polpot » rencontrait Deng Xiaoping à Pékin. A cette date – Mao et Zhou En Lai décédés -, Deng écarté en 1968 avait retrouvé une bonne partie de ses pouvoirs, comme Vice-Premier, vice-président du Bureau politique du Comité central, vice-président de la Commission militaire et chef de l’Armée populaire de libération. Quant à Polpot, il mettait en œuvre au Cambodge sa stratégie autarcique de collectivisation forcée et brutale assortie de l’élimination arbitraire à la moindre incartade, parfois sans autre raison que celle d’être un citadin ou un intellectuel, d’une partie importante de la population.


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De nombreux livres ont été écrits pour expliquer les facteurs internes et externes du dérapage meurtrier des Khmers Rouges. Les causes décrites sont multiples. Elles vont des intenses bombardements américains contre les bases Viêt-Cong au Cambodge aux « facteurs culturels internes profondément ancrés dans la civilisation khmère » (Ben Kiernan « External and Indigenous Sources of Khmer Rouge Ideology pg 3 ») [1], en passant par l’appui idéologique et matériel de la Chine qui s’accentua après le renversement de Sihanouk et continua même après les premières exactions contre la population de Phnom-Penh en 1975.

Dans son livre « Le Procès des Khmers rouges » - Gallimard 2009 – Francis Deron documente amplement la proximité directe entre Pékin et les Polpotistes. « Polpot ?, mais c’est un patriote » s’était exclamé Deng Xiaoping au moment où, en 1978, s’exacerbaient les tensions entre Hanoi et Phnom-Penh.

La même année, Deng Yingchao, veuve de Zhou Enlai, vice présidente de l’ANP (Janvier 1978) et Wang Dongxing, membre du Bureau Politique, chef de la police secrète sous Mao, accompagné par Hu Yaobang, futur n°1 du Parti (novembre 1978) effectuèrent le voyage à Phnom-Penh. La visite chinoise à Phnom-Penh faisait suite à celle un an plus tôt à Pékin du « Camarade Polpot » comme l’avait désigné un communiqué de l’agence Chine Nouvelle du 28 septembre 1977 (Francis Deron, Le procès des Khmers rouges, p.14).

L’année 1978 marquée par la visite au Cambodge de l’héritier de Deng Xiaoping – ce qui montre l’importance que Pékin y accordait – fut cruciale à plusieurs titres. Elle marquait le basculement de la Chine hors de l’idéologie radicale maoïste et la victoire du pragmatisme prôné par Deng lors du 3e plénum du 11e Comité Central (12 – 18 décembre 1978) à peine une semaine avant l’invasion du Cambodge par les troupes de Hanoi. Un mois plus tôt, l’un des buts de la mission à Phnom-Penh citée plus haut avait précisément pour but de tenter d’adoucir le radicalisme des KR.

Plus tard, ajoute F. Deron, « du jour de la chute des KR, le 7 janvier 1979 à la désagrégation finale du mouvement, l’investissement de la Chine à ses côtés aura été particulièrement lourd ». Pékin qui, contre l’occupation vietnamienne défendait le « légalisme du pouvoir en place » quels que soient les crimes commis par les Polpotistes, reçut à l’ONU le support insolite de l’Amérique de Carter qui s’était pourtant fait élire en 1977 sur un programme de politique étrangère de « défense des droits de l’homme ».

Au Cambodge, après la chute des KR en 1979, ponctuée par l’attaque chinoise contre Lang Song et l’occupation du Cambodge par l’armée de Hanoi, les Sino-Khmers furent considérés par l’occupant vietnamien au mieux comme des traitres potentiels. Pour cette raison, les onze années d’occupation du Royaume par Hanoi constituèrent une des périodes les plus noires pour la mémoire des Chinois dans le Royaume. Ils furent interdits de politique, cantonnés hors des villes et tenus à l’écart de toute activité commerciale.

Tout changea en 1989 – année de la chute du mur de Berlin, prélude à l’effondrement du « sponsor soviétique » premier allié de Hanoi - quand la République Populaire du Cambodge devenue « l’État du Cambodge », autorisa à nouveau l’investissement et la propriété privés, favorisant ainsi le retour au premier plan des commerçants chinois.

Par la suite, leur influence ne cessa de croître. Elle s’accéléra à partir de 1997 quand l’actuel Premier Ministre reprit, par un coup de force, le pouvoir qu’il avait perdu aux élections organisées par l’ONU en 1993.

Notes :

[1Il faut nuancer l’analyse de certains historiens, même les plus respectés, attribuant aux Cambodgiens des particularités culturelles ayant favorisé la catastrophe khmère rouge (racisme, volonté d’expansion, idéalisation de la paysannerie et du retour aux sources de « l’homme ancien » etc.).

Dans les zones sous leur contrôle, les KR exprimaient déjà une politique radicale qui fit fuir au moins 25% de la population. Une fois au pouvoir, exprimant une férocité répressive tous azimuts, il devint difficile de les déloger.

Surtout, dans la dernière année avant la prise de Phnom-Penh, la passivité de la population et de l’armée de Lon Nol s’explique aussi par les appels du Roi Sihanouk qui, depuis son exil pékinois, exhorta les Cambodgiens à déposer les armes.


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