›› Editorial
L’orgueil souverain et le poids des rancoeurs
Xi Jinping ne peut pas refuser disent les Chinois. Mais, il tarde à accepter. Dès lors la plupart des analyses focalisent sur les raisons de ce délai, alors même qu’à Anchorage, répondant aux féroces accusations de Blinken, Yang Jiechi avait, au milieu d’une très inhabituelle acrimonie dans une rencontre diplomatique, quand même montré l’intérêt de la Chine pour la restauration d’un dialogue de haut niveau.
*
Les premières raisons sont évidentes. La colère chinoise est réelle et l’agacement de Pékin difficile à nuancer. On n’imagine pas assez à quel point les réminiscences historiques des humiliations imposées à la Chine au XIXe siècle résonnent aujourd’hui dans la pensée de Xi Jinping.
Les Anglais d’abord, puis les « huit puissances » piétinèrent la souveraineté de l’Empire dont l’accès avait été jusque là étroitement contrôlé et limité à quelques petits comptoirs de la région de Canton et à la route de la soie vers Xian au nord.
Et voilà qu’aujourd’hui, alors même que l’appareil souffle à pleins poumons dans les cornes tonitruantes du nationalisme souverain, « les étrangers occidentaux – 西方老外 - » reviennent.
Derrière leur puissant chef de file, ils scrutent la Chine chez elle. Plus encore ils sanctionnent avec impudence les mesures qu’elle prend pour protéger l’intégrité de son territoire, au Xinjiang, au Tibet et à Hong Kong ; ils s’offusquent aussi qu’elle veuille reconquérir ce qui lui appartient, qu’il s’agisse de Taïwan la dissidente ou de la mer de Chine, son arrière cour stratégique où, comme dit l’appareil, les archipels sont « un territoire chinois depuis la nuit des temps 南海诸岛自古以来就是中国领土 ».
Fait aggravant, tous ces points chauds de la discorde avec l’Occident, sont des symboles politiques et nationalistes incandescents.
La manière dont l’appareil les protège renvoie à l’idée qu’il se fait de la légitimité de son pouvoir. Ce n’est pas nouveau. Mais, aujourd’hui sur ces sujets, le bouillonnement nationaliste allumé par Xi Jinping depuis 2013 est tel que l’opinion publique sévèrement contrôlée n’exprime aucune distance.
Dès lors, le geste d’une invitation à participer au milieu d’une quarantaine d’autres pays à une visioconférence sur le climat est très loin d’être à la hauteur de la colère de Xi Jinping et des attentes de l’opinion. A la rigueur, un tête à tête que l’appareil aurait pu instrumentaliser en interne comme gage de la puissance chinoise, aurait peut-être entraîné une réponse plus rapide.
Le climat ? Mais encore. ?
Les autres causes sous-jacentes des hésitations de l’appareil sont techniques et renvoient au défi écologique lui-même.
Alors que récemment, le 14e plan annonçait le très lointain objectif de la neutralité carbone pour 2060, en passant par un pic carbone en 2030, les récentes promesses de Biden de supprimer des financements publics pour l’exploration de ressources fossiles hors États-Unis, pose un problème à la Chine qui construit des centrales thermique le long des « nouvelles routes de la soie » et pour qui les hydrocarbures restent au cœur de sa relation avec plusieurs pays d’Afrique et d’Amérique latine.
Bien que Pékin soit déjà impliqué dans la promotion d’énergies renouvelables avec la promesse du plan quinquennal d’augmenter leur part dans le mix énergétique à 20% d’ici 2025, la rémanence du charbon restera lourde, comme le souligne Li Shuo, membre à Pékin de Greenpeace Chine.
Au-delà du climat y a t-il une perspective de réparer la relation ? A Pékin en tous cas, on est pessimiste.
Pour Shi Yinyong, 时殷弘, 70 ans, ancien conseiller du gouvernement jusqu’en 2011, Docteur en géopolitique à l’Université de Nankin où il est le Doyen des études internationales, en même temps qu’il est aussi le Directeur des études sur l’Amérique à l’Université Renmin à Pékin, même si Pékin et Washington décidaient de coopérer de manière substantielle sur le climat, il n’est pas possible que ce seul sujet puisse mettre fin à la spirale négative de la relation bilatérale.
Ce qui dominera dans l’avenir prévisible sera une féroce rivalité internationale pour l’influence et le prestige. En ligne de mire, la crédibilité comme modèle de gouvernance mondiale. En arrière-plan, la hantise des Occidentaux dont le modèle démocratique vertement critiqué par Pékin est passablement abîmé, que la Chine parvienne, par la force de ses finances, à élargir son empreinte.
Quelles angoisses ? Le pire n’est jamais sûr, mais mieux vaut s’y préparer sans pour autant céder aux catastrophisme. Serait-il possible que le modèle chinois remette en cause la marche des sociétés qui jusque là dominèrent le monde ? bouscule le droit international en contrôlant la mer de Chine du sud ? Et balaye à Taïwan, le symbole de la seule démocratie de l’espace asiatique ?
