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›› Editorial

Fêlures

Xi Jinping avec son allié, le vice-président Wang Qishan. Madré et habile manœuvrier, ce dernier s’est montré loyal au Président en ouvrant le feu avec détermination et efficacité contre les corrompus depuis son fief de la Commission de discipline. Mais dès le début, il avait signalé que la répression brutale ne soignait que les symptômes d’un dysfonctionnement du régime. Vice-Président depuis mars 2018, Wang est aujourd’hui silencieux, notamment sur un sujet que, lui l’ancien banquier, connaît bien : la guerre commerciale avec les États-Unis où il n’est pas certain que son talent pour le compromis approuve la confrontation nationaliste frontale avec Washington.


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Le président Xi jinping 习近平 est selon toutes les apparences fermement aux commandes de la Chine.

Supervisant directement ou par ses proches plusieurs « petits groupes dirigeants » - 领导小组- pilotant des réformes essentielles dans les domaines de la défense, de la sécurité intérieure, de l’économie et des finances, promoteur inflexible de la plus sévère lutte contre la corruption que la Chine ait connue durant son histoire moderne ; pour cette raison admiré par le peuple chinois qui le surnomme affectueusement Xi Da Da 习大大 (Papa Xi), le n°1 chinois contrôle, par le truchement de ses appuis directs placés aux points stratégiques du Parti-État, la propagande, l’armée, la sécurité d’État, ainsi que les commissions de discipline et d’organisation, cœurs névralgiques du Régime.

Dernière création de cette très rigide pyramide de pouvoir, la Commission Nationale de Surveillance, coiffant la Commission de discipline. A sa tête Yang Xiaodu fidèle depuis 2006 du Président auquel il doit sa carrière.

Pour faire bonne mesure et garder sous la main un allié fidèle, Xi Jinping a fait attribuer le poste de Vice-Président à l’un de ses plus proches mousquetaires Wang Qishan (70 ans) en retraite du parti depuis l’automne 2017, économiste de formation, ancien banquier, ouvert aux réformes, nationaliste et habile manœuvrier qui eut en 2012, à partir de son fief de la Commission de discipline, la charge d’ouvrir le feu contre les prévaricateurs, gangrène dont la prolifération toxique menaçait la survie même du régime.

Le ciel du n°1 barricadé de toutes parts derrière la censure, mettant sous le boisseau les universités, la presse, les intellectuels et les minorités au Tibet et au Xinjiang, menant une politique étrangère nationaliste de puissance articulée aux « nouvelles routes les soie », devenues l’outil d’une affirmation géopolitique globale articulée au « rêve et à la renaissance » calibrée à l’aune « des caractéristiques chinoises », matrice des tensions avec les États-Unis qui ne sont pas que commerciales, est-il pour autant serein ?

Rien n’est moins sûr.

Remontrances des intellectuels.

Xu Zhangrun très respecté professeur de droit à Qinghua formé à l’université de Melbourne en Australie a, le 31 juillet dernier publié un essai critique en 10 000 caractères dénonçant la personnalisation du pouvoir et la disparition de l’esprit d’ouverture et des réformes politiques. Publié sur le site de l’Institut économique de Pékin « 天则 经济研究 » l’article, intitulé « A l’heure de nos craintes et de nos espoirs » fustigeait le nationalisme ayant trahi les principes d’ouverture réformiste en vigueur depuis 1978. Au moment de sa parution Xu, en stage au Japon, était absent de Chine. Sa thèse de doctorat s’inspirait des réflexions du philosophe Liang Shuming (1893 – 1988) analysant les influences des cultures occidentales et orientales sur la vie et les idées.


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Propice aux remises en question, la période estivale où le Parti se ressource à la station balnéaire de Beidaihe fut en effet, cette année, l’occasion de secousses contestataires publiques venues de la mouvance des intellectuels dont le moins qu’on puisse dire est qu’ils sont agacés par la supervision normative dont ils sont l’objet.

A la manœuvre critique, se distinguent plusieurs professeurs de Beida (Beijing Daxue – Université de Pékin) et de Qinghua, premières universités de l’élite chinoise auxquels s’ajoutent des chercheurs de l’Académie des Sciences Sociales (ASS), le très puissant centre de recherche qui, depuis sa création en 1977, joue dans ce régime sans contrepouvoir, le rôle des ancestrales « remontrances » qui limitaient le pouvoir absolu de l’Empereur, il est vrai parfois aux risques et périls de ceux qui s’y aventuraient imprudemment.

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Le 31 juillet dernier, Xu Zhangrun, professeur de droit constitutionnel à Qinghua, écrivait que l’Assemblé Nationale Populaire devait revenir sur la suppression de la limitation des mandats présidentiels :

« Dans tout le pays, les Chinois y compris les membres de la bureaucratie, se sentant une fois de plus désemparés. S’interrogeant sur la direction prise par le pays, ils craignent pour leur sécurité, au point que l’angoisse commence à se transformer en panique » ( …) « Si ces tendances politiques se confirmaient, la question se posera tôt ou tard de savoir si les réformes et l’ouverture du pays sont mises à l’arrêt. A ce stade cette interrogation est de loin la plus lourde angoisse qui pèse sur la plupart des gens ».

Publié sur le site de l’Institut de recherche économique Tianze « 天则 经济研究 », alors que Xu était en stage au Japon, l’article, intitulé « Nos craintes présentes et nos espoirs » fustigeait aussi le nationalisme ayant trahi les principes d’ouverture réformiste en vigueur depuis 1978. Pour Xu, la campagne anti-corruption menée par Xi Jinping installe une insécurité dans la société et augure un contrôle de la population proche de celui mis en place par KGB en URSS.

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Quant à Jia Qingguo, professeur de relations internationales à Beida, il a, dans un récent forum, reproché au pouvoir de créer une atmosphère de compétition exacerbée avec Washington au point de laisser croire que la Chine était sur le point de supplanter le modèle américain. Se référant aux déjà anciennes injonctions de prudence stratégique de Deng Xiaoping, il ajoutait que Pékin devait adopter un profil international plus discret.

Les plus critiques de la politique étrangère - signalant une fracture au sein de la haute direction citée par Reuters -, affirment en effet que l’excès de nationalisme de la Chine avait contribué à durcir la position de Washington dans la guerre commerciale.

Il n’est pas anodin que les remontrances surgissent alors que le Yuan et la bourse chinoise faiblissent. Nous n’en sommes pas encore à l’effondrement brutal de 2015, mais le krach a laissé des traces dans les esprits et le recul insistant du Yuan (-3% depuis le début de l’année – après l’avoir laissé filé la Banque Centrale tente aujourd’hui de le redresser -) et surtout l’affaissement de la bourse de Shanghai de 22% depuis janvier, créent un début de panique.

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Les mises en garde des intellectuels mûrissent déjà depuis quelque temps. Leurs premières salves discrètes furent tirées en décembre 2016 par Yu Jianrong, sociologue à l’Académie des Sciences Sociales qui, dans une série de recommandations au régime lui conseillait entre autres de :

1) Ne pas confondre assurance et arrogance ; 2) Ne pas considérer que le mépris des droits civiques pouvait être une méthode de gouvernement ; 3) Ne pas traiter l’Assemblée Nationale Populaire comme un ornement décoratif ; 4) Ne pas ostraciser les tenants d’une réforme politique dans le camp des ennemis ; 5) Ne pas considérer la constitution comme « du papier toilette » (en Chinois dans le texte :卫生纸).

Enoncée deux années avant la suppression en mars 2018 de la limitation constitutionnelle du nombre de mandats présidentiels, cette dernière recommandation résonne a postériori comme une alerte prémonitoire. Pour les élites chinoises qui, depuis Mao, craignent comme la peste les dérapages du culte de la personnalité, l’ajustement opéré par Xi Jinping renvoie aux très cruels souvenirs du grand bond en avant et de la révolution culturelle. Sur ce terrain de la politique intérieure, l’initiative tourne également le dos à Deng Xiaoping et à son précepte de gouvernance collégiale.

En arrière plan surnage, toujours vigilante, la vieille conscience politique à contre courant des « caractéristiques chinoises » courageusement exprimée par Zi Zhongyun, 88 ans chercheuse et traductrice, membre de l’Académie des Sciences sociales jusqu’en 1996. Défenseur de la « démocratie valeur universelle », elle s’est dès 2014, deux années avant Yu Jianrong, résolument opposée au repliement idéologique du Parti Communiste chinois sur des spécificités culturelles particulières qu’elle qualifie « d’obscurantistes. » Méngmèi zhǔyì 蒙昧主义.

Lire : Feu sur les « excroissances méningées du Parti » et reprise en main idéologique.

Résurgence collégiale et vents contraires.

Lors de la cérémonie d’ouverture du 19e Congrès Hu Jintao à gauche et Jiang Zemin à droite entouraient Xi Jinping. Zhu Rongji ancien premier ministre sous Jiang s’est joint à eux pour adresser une lettre critique au Bureau Politique.


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Peu après on apprenait de source interne que, revenant à la vieille tradition accordant aux anciens présidents et premiers ministres un rôle collégial dont Xi Jinping n’a, malgré ses efforts, pas réussi à se débarrasser, Jiang Zemin, Hu Jintao et Zhu Rongji avaient adressé une lettre au Comité permanent pour exprimer leurs préoccupations face à l’état très tendu des relations internationales de la Chine, notamment à l’égard des États-Unis, enjoignant, selon une source proche du sérail, l’actuelle Direction politique du pays de respecter le conseil de Yu Jianrong de « ne pas confondre assurance et arrogance ».

La mise en garde répondait aux signaux venant de toutes parts exprimant des tensions avec la Chine. Non seulement des États-Unis et d’Europe sur les questions commerciales, ou de la part des rivaux historiques que sont l’Inde qui refuse d’endosser les « nouvelles routes de la soie » pour cause de contestation territoriale au Cachemire et le Japon dont la relation avec Pékin est enkystée dans un profond déficit de confiance, les rivalités territoriales et le souvenir amer des agressions de l’empire nippon contre la Chine à partir de 1937.

Des crispations contre Pékin sont en effet également nées au Pakistan, en Malaisie, en Indonésie, au Vietnam et épisodiquement aux Philippines. Partout, elles sont attisées par la désinvolture intéressée des stratégies chinoises et l’affirmation sans nuance de sa particularité idéologique culturelle à l’écart du Droit international (Voir la note de contexte).

Au point qu’un fonctionnaire proche du pouvoir cité par Reuters aurait récemment déclaré « s’il est vrai que la Chine, devenue partout visible ne peut plus se conformer aux conseils de discrétion stratégique de Deng Xiaoping, au moins peut-elle se présenter d’une manière moins arrogante ».

Bref, le vent tourne. A l’extérieur, les séductions chinoises fonctionnent moins bien, brouillées par l’attitude de suzerain arc-bouté à ses certitudes qui indispose presque tous les voisins à commencer par l’Inde et le Japon.

Quant à la Russie avec qui la Chine a un contentieux depuis le choc d’envergure tectonique des monstrueux ego de Staline et Mao dans les années 60, elle n’avance – avec une grande méfiance - dans le sillage de Pékin presque uniquement animée par la méfiance et les frustrations antiaméricaines à l’aune des risques posés par les « révolutions de couleurs » qu’à Pékin et Moscou on perçoit comme une stratégie de déstabilisation fomentée par Washington.

Depuis 2014, s’ajoute la puissance du cordon ombilical gazier apportant à Gazprom, au milieu d’incessants marchandages sur les prix et le trajet des gazoducs, les puissants subsides financiers que Pékin amasse en grande partie grâce à la force de son commerce international. Mais, comme le souligne Isabelle Facon dans Le Monde diplomatique du mois d’août 2018, les méfiances demeurent

« La Russie attend que Pékin donne des gages de sa volonté de dépasser les asymétries économiques — à travers des coopérations industrielles, des contributions au développement d’infrastructures qui lui font tant défaut. Mais il n’est pas certain que la Chine le voie ainsi : tout en respectant son partenaire, elle ne se sent pas obligée de caler son rythme sur le sien, quel que soit le sujet. », sans compter que, pour Pékin comme pour Moscou, l’axe de leur politique étrangère passe toujours par Washington.

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A l’intérieur, si l’opinion continue à aduler le Président dont la lutte contre les corrompus est populaire, les intellectuels frustrés commencent à donner de la voix, parfois sur un mode dont le ton très pessimiste, tranche avec les hyperboles de la propagande.

Le 15 août, Deng Yuwen qui fut le rédacteur en chef adjoint de la revue de l’Ecole Centrale du Parti, Study Times (Xuexi shibao 学习时报), limogé en 2013 pour avoir exprimé ouvertement des vues critiques sur l’efficacité de la politique socio-économique du Régime et la politique de Pékin à l’égard de Pyongyang [1], publiait dans le South China Morning Post un article très alarmiste intitulé « A la faveur de la guerre commerciale resurgit le spectre de l’effondrement de la Chine. Pékin devrait s’en inquiéter ».

Deng fustigeait notamment la concentration des pouvoirs, l’effritement de la confiance publique - citant le récent scandale des vaccins - et l’autisme politique ayant conduit à une incapacité de la haute direction à réagir efficacement aux attentes de la société.

Nombre de chercheurs attribuent la paralysie de la bureaucratie et la chute de la confiance aux brutalités de la lutte anti-corruption dont les victimes ne sont, selon Wang Qishan lui-même ancien patron de la Commission de discipline du Parti, que les symptômes d’un mal généré par le système où s’enchevêtrent sans aucun cloisonnement, les affaires, la politique et la justice aux ordres du pouvoir.

Notes :

[1A l’époque, Deng fustigeait les ratés des restructurations industrielles de l’équipe Hu Jintao - Wen Jiabao, l’écart des revenus entre urbains et ruraux, les errements de la politique démographique, la bureaucratisation et la vénalité des universités et des centres de recherche et l’aggravation des pollutions. Surtout, il dénonçait la faillite idéologique, les retards de la démocratisation et l’incapacité du régime à faire surgir une système de valeurs auquel tous pourraient adhérer. En politique étrangère, il critiquait le manque de vision de stratégies uniquement destinées à « éteindre les incendies et préserver la stabilité ». En 2013, inacceptable critique publique adressée au Régime par le creuset intellectuel et idéologique du Parti, Deng Yuwen signait dans le Financial Times une tribune mettant en cause la logique de la politique nord-coréenne de Pékin.


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