Your browser does not support JavaScript!

Repérer l'essentiel de l'information • Chercher le sens de l'événement • Comprendre l'évolution de la Chine

›› Politique intérieure

Harcèlement d’artistes critiques de Mao

Très iconoclaste, « L’Exécution du Christ » met en scène six statues en bronze de Mao mettant en joue avec leurs fusils à baïonnettes, un Christ désemparé. En arrière, une septième statue de Mao, qui semble hésiter ou exprimer un désaccord, renvoie aux divergences internes à l’appareil.


*

Dans la Chine de Xi Jinping, la critique de Mao autrefois tolérée dans certaines limites, est devenue un exercice politiquement dangereux.

La volte-face idéologique prenant le contrepied de l’appréciation négative du maoïsme par l’appareil lui-même est d’autant plus insolite que de 1962 à 1976, Xi Zhongxun, 习仲勋 le propre père de l’actuel nº1, connu pour son aversion aux idéologies et son pragmatisme, avait lui-même été durement malmené par le démiurge qui l’avait « purgé » plusieurs fois et emprisonné durant 15 années pour avoir critiqué les outrances idéologiques meurtrières du « grand bond en avant. »

A ce sujet, lire 墓碑 mu bei de Yang Jisheng, est paru en Français, hallucinant compte-rendu du « Grand Bond en avant », publié par QC en novembre 2012.

Au tout début de son règne, en 2012, Xi Jinping naviguait en apparence entre les deux extrêmes de l’appréciation de Mao. Il semblait chercher sa voie dans l’appareil dont la mémoire restait choquée par les outrances ayant provoqué la mort de Liu Shaoqi, Président de la République et de Peng Dehuai, ministre de la défense, ancien commandant des volontaires chinois en Corée du Nord, tous deux critiques du Grand Bond en avant.

D’une part, sur les traces de son père qui se battait pour la liberté de parole, la vérité historique et la critique des outrances tyranniques de Mao dont les épouvantables excès avaient été révélées sept années avant sa désignation à la tête de l’appareil, par Jung Chang, la fille d’un seigneur de la guerre émigrée à Londres en 1978 aujourd’hui âgée de 72 ans, et John Halliday son mari, dans « Mao, the unknown story » paru en anglais en 2005 et l’année suivante en français chez Gallimard.

D’autre part, la conscience de la gloire assidument vénérée et entretenue par le peuple chinois que le « Grand Timonier » avait rétabli la fierté de la Chine et lavé les humiliations infligées au pays au XIXe siècle par les Occidentaux.

Au milieu des controverses du Parti qui, « globalement », avait jugé qu’à côté des 70 % de ses contributions positives à la Révolution chinoise, la part négative du règne de Mao atteignait la proportion de 30 %, infamante pour un régime totalitaire, Xi Jinping avait cependant une conviction qu’il n’a cessé de répéter depuis 2012.

Aujourd’hui, en pleine rupture avec l’Occident, elle est plus présente que jamais à son esprit.

Le grand risque de couper les racines historiques de l’appareil.

Directement liées à la survie du Parti Communiste à la tête de la Chine, les convictions de Xi Jinping font référence à l’ère Khrouchtchev et à la déstalinisation dont il juge qu’elle fut la racine profonde de la chute de l’URSS. « La raison essentielle de la chute de l’Union Soviétique fut la négation de l’histoire du Parti Communiste de l’Union Soviétique, de Lénine ainsi que des autres figures du Parti, accompagnée par un nihilisme historique qui installa la confusion dans l’esprit des populations ».

Ce jugement accompagne toujours le rejet en bloc de la démocratie à l’Occidentale, la défiance à l’égard de ses principes de primauté de la Constitution, de prévalence du Droit et de l’indépendance de la justice, auxquelles le Parti préfère le « socialisme aux caractéristiques chinoises », qui prône toujours l’immuable « rôle dirigeant du Parti ».

En 2012, année du 18e Congrès qui intronisa Xi Jinping à la tête de l’appareil, l’École Centrale du Parti avait entériné l’idée qu’il était dangereux de trancher dans le vif des racines historiques du Parti et rejeta toute tentative de « démaoïsation ».

Mais, parallèlement à ces prises de positions, laissant flotter une ambiguïté idéologique, elle autorisa aussi les idées des défenseurs d’un État de droit. En juillet 2013, par exemple, son journal, le « Study Times 学习时报 » avait publié un article faisant l’apologie de la société civile, dont l’auteur jugeait qu’elle était tout autant que le Comité Permanent, partie prenante du pouvoir politique.

L’article mettait notamment en exergue les avantages du respect de la constitution, véritable fondement, écrivait-il, du « nouveau rêve chinois » de Xi Jinping. Avec le recul, on s’accordera qu’il s’agissait au mieux d’une hésitation idéologique, au pire d’une dissimulation politique digne de Machiavel.

Onze années plus tard les doutes sur le Maoïsme ont disparu. Non seulement toute remise en cause historique est interdite, mais encore l’inquisition de l’appareil recherche chez les artistes les traces anciennes de la critique de Mao pour les sanctionner.

Les frères Gao, artistes iconoclastes, dans le collimateur pour leurs œuvres passées.

« Miss Mao s’essayant à l’équilibre sur la tête de Lénine », œuvre de Gao Zhen qui montre Jiang Qing munie d’un bâton de funambule sur une énorme tête de Lénine.


*

Toute la presse occidentale en parle. Fin août, Gao Zhen, 68 ans, artiste connu pour ses critiques acerbes de Mao et de la Révolution culturelle a été arrêté au cours d’une descente de police dans son studio d’art à la périphérie de Pékin. Accusé d’avoir calomnié les « héros et martyrs » de la Chine, il est passible d’une peine pouvant aller jusqu’à trois ans de prison.

Il y a plus de quinze ans, à une époque où l’expression artistique était bien plus libre qu’aujourd’hui, lui et son frère Gao Qiang désormais exilés aux États-Unis, dont les messages d’alerte alimentent la presse occidentale, avaient créé le scandale avec des sculptures iconoclastes mettant symboliquement en scène les outrances Maoïstes.

Parmi elles, des moulages en bronze grandeur nature créés en 2009, trois années avant l’arrivée de Xi Jinping à la tête de l’appareil. L’un d’entre eux, intitulé « La culpabilité de Mao », représente l’ancien nº1 chinois agenouillé, la main sur le cœur, en signe de repentance ; un autre s’appelle « L’exécution du Christ » que la Galerie Benamou de la rue Froissart avait accueillie en 2013, l’année où l’Assemblée Nationale chinoise avait en mars, promu Xi Jinping à la Présidence, quatre mois après sa désignation au sommet du Parti.

L’œuvre dont le réalisme crée un malaise, met en scène un peloton d’exécution composé de sept statues de Mao dont six pointent leurs fusils à baïonnette sur un Jésus miséreux et famélique, les mains ouvertes en signe d’interrogation. La septième statue de Mao, en retrait pointe son arme vers le ciel et semble s’interroger.

Si ces deux œuvres majeures exprimaient la noirceur de drames que les intellectuels chinois martyrisés par Mao n’ont pas oubliés, d’autres exhalent un humour noir et cynique. Ainsi le buste de Jiang Qing, à plusieurs couleurs, toute rouge ou toute blanche, affublée d’un nez de Pinocchio à la poitrine nue et rebondie ; et cette autre sculpture monumentale représentant la même « Miss Mao », héroïne des « Dix Mille marches » de Lucien Bodard, (Grasset, 1991).

La sculpture la montre, minuscule, en équilibre sur une vaste tête de Lénine, tenant un bâton de funambule.

Depuis cette époque rageusement provocatrice, les dernières œuvres des frères Gao étaient moins politiquement sensibles. Prudemment elles se gardaient de critiquer directement la Direction politique. Mais, en 2022, effrayé par le durcissement répressif, Gao Zhen avait fini par déménager à New-York au moment où son jeune fils, citoyen américain, né aux États-Unis, a atteint l’âge scolaire.

En juin dernier, bravant sa crainte d’être harcelé, il était rentré en Chine avec son épouse et son fils, pour rendre visite a ses parents.

Le 26 août une trentaine de policiers ont investi son atelier d’art qu’il partage avec son frère à Yanjiao, dans la conurbation de Sanhe, au Hebei à une heure au nord-est de Pékin. Gao Zhen est ressorti menotté après avoir refusé de donner son passeport et son téléphone portable.


• Commenter cet article

Modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Ce formulaire accepte les raccourcis SPIP [->url] {{gras}} {italique} <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

• À lire dans la même rubrique

Mise à mort de Xu Yao exécuté par injection létale

Brutalité inédite des jugements contre deux anciens ministres de la défense

Effondrement d’Evergrande. Le procès de Xu Jiayin et les longues racines de la crise immobilière

Réglées au cordeau et sans aspérités, les « Deux réunions 两会 ». Pragmatisme et prise de conscience des défis extérieurs et intérieurs

Jimmy Lai condamné à 20 ans de prison. Chute d’un symbole