Your browser does not support JavaScript!

Repérer l'essentiel de l'information • Chercher le sens de l'événement • Comprendre l'évolution de la Chine

›› Editorial

L’armée populaire de libération à Djibouti : une évolution notable des stratégies chinoises

Les intérêts internationaux de la Chine explosent.

A la fin mars, plusieurs bâtiments de la marine chinoise firent escale à Djibouti pour évacuer du Yemen plus de 500 ressortissants chinois et sri-lankais.

Face au déploiement de ses deux plus grands rivaux stratégiques dans une zone où ses intérêts sont au moins aussi importants que ceux de Washington, Pékin ne pouvait pas rester indifférent. Même si le Bureau Politique communique peu sur le sujet, l’évolution stratégique chinoise est à l’œuvre. L’entorse aux principes de non ingérence énoncés par Zhou Enlai à la conférence de Bandung il y a exactement un demi siècle, n’est cependant que théorique. Rappelons en effet que Mao les avaient constamment violés en apportant une aide systématique aux mouvements révolutionnaires dans le tiers-monde.

Aujourd’hui, le prosélytisme idéologique maoïste a disparu. Mais la motivation globale est toujours là et se renforce. Elle est attisée par la rivalité stratégique avec Tokyo et Washington à quoi s’ajoute l’explosion planétaire des intérêts chinois soulignés par la présence partout dans le monde de 5 millions d’expatriés et par l’augmentation des stocks d’investissements dont le volume a bondi de 3 Mds de $ au début du siècle à plus de 100 Mds aujourd’hui. Presque mécaniquement, la Chine est poussée à l’intervention pour protéger ses intérêts et ses ressortissants.

Alors que durant les 36 dernières années elle a soigneusement évité de se laisser entraîner dans un conflit armé, là voilà aujourd’hui engagée dans un affichage militaire outre-mer qu’elle a toujours affirmé vouloir éviter. Dans le même temps, l’image internationale de la Chine se modifie par l’attente qu’elle suscite chez nombre de rivaux de Washington qui la voient comme le principal pôle alternatif à la puissance sans partage des États-unis. Sans compter que la diplomatie américaine elle-même exhorte régulièrement Pékin à assumer ses responsabilités dans la conduite des affaires du monde.

Tel est le fond de tableau de la récente initiative chinoise pour installer une base militaire à Djibouti. Confirmée de manière sibylline par le porte parole du Waijiaobu, le 25 mai dernier [1], la décision de Pékin constitue le signal d’un changement stratégique dont il est impossible de minimiser la portée.

Pour autant, depuis le début des années 2000 Pékin avance en Afrique à sa manière qui n’est pas que militaire. Les stratégies de la Chine sont en effet articulées autour de coopérations d’infrastructures dont le but essentiel est d’augmenter son influence auprès du plus grand nombre possible de dirigeants africains. En même temps, miroitent les grands projets de voies ferrées trans-africaines capables de désenclaver des régions entières du Continent.

Entorse à la non ingérence militaire : Djibouti après le Sud-soudan.

L’APL s’installera à l’écart des Japonais, Américains et Français, à 10 km à l’ouest de Djibouti avec qui la France a toujours un accord de défense révisé en 2011 qui stipule que l’armée française assure la surveillance de l’espace aérien djiboutien et la défense de son territoire en cas d’agression extérieure.

Le territoire est une vieille empreinte française. A Obock de l’autre côté du golfe de Tadjoura et première capitale du territoire, on peut encore visiter les maisons d’Arthur Rimbaud et d’Henri de Monfreid. Achetée en 1862 par Napoléon III au sultan de Tadjourah pour 10 000 Thalers autrichiens (soit environ 80 000 € actuels), devenue indépendante en 1977, elle est une position stratégique convoitée dont l’importance augmente en même temps que se dégrade la situation de sécurité aux portes des gisements d’hydrocarbures du Golfe.

La stratégie du rail. Recherche d’influence par les infrastructures.

Essai des voitures du chemin de fer Djibouti – Addis Abeba construit par la Chine. la ligne devrait être mise en service en octobre.

L’installation des militaires chinois à Djibouti sur une base que Pékin louerait 20 millions de $ par an contre 63 millions payés par les Américains pour le Camp Lemonnier, fera suite à un accord stratégique signé avec Pékin dont une des clauses autorisait la marine chinoise à utiliser le port de Djibouti. En échange, l’APL a promis de participer à la formation de l’armée djiboutienne.

Mais l’initiative chinoise s’inscrit dans une coopération plus large commencée en 1979 au cours de laquelle Pékin a financé un stade de sport, le ministère des Affaires étrangères, le centre de conférences international du « Palais du Peuple » et un hôpital à Arta dans l’arrière pays à 80 km à l’ouest de Djibouti. Surtout, le 12 juin, le président djiboutien Ismail Omar Guelleh et le premier ministre éthiopien Hailemariam Desalegn ont inauguré la dernière portion de la voie ferrée de 750 km reliant Djibouti à Addis-Abeba construite et financée par la Chine.

Alors que les essais ont commencé, le premier convoi reliant les deux capitales est planifié pour octobre. Capable de transporter 3500 tonnes de fret (soit 3 fois la charge de la vieille ligne construite par la France en 1917), le nouveau train électrifié accomplira le trajet en moins de 10 heures au lieu des deux jours par la route. Il sera le cordon ombilical du commerce éthiopien et la principale voie d’exportation des produits de Djibouti vers le marché éthiopien, deuxième pays le plus peuplé d’Afrique (95 millions). Deux autres tronçons sont prévus, l’un vers Mekele, 500 km à l’ouest, sur la route du nord-Soudan, l’autre vers le sud Soudan.

Profitant de l’élan des autorités djiboutiennes qui veulent faire du territoire le principal nœud logistique de l’Est africain, - envisageant de construire 6 nouveaux ports et 2 aéroports - les spécialistes des constructions d’infrastructures du Groupe chinois de génie civil (中国土木工程集团) sont à leur affaire.

Déjà surgissent, en phase avec les grands projets chinois d’infrastructure, que Pékin développe ou envisage en Asie centrale et en Asie du Sud-est, des projets transafricains qui, selon Abubaker Hadi, Directeur du port de Djibouti pourraient voir le jour en moins de 10 ans.

Quoiqu’il en soit, en prenant pied sur cette partie stratégique de l’Afrique, la Chine ajoute un nouveau maillon à la chaîne de ses bases logistiques le long de ses lignes de communication vers le golfe. En même temps, elle se donne les moyens de participer à la lutte contre la piraterie, tout en marquant au plus près les Japonais et les Américains, développant par la même occasion, son emprise économique et son influence dans la zone.

En complément :
- La huitième perle
- Chine – Afrique, une autre vision
- Li Keqiang en Afrique. L’heure des bilans

Notes :

[1Interrogée sur l’installation d’une base militaire chinoise à Djibouti lors d’une conférence régulière du Waijiaobu, le 11 mai 2015, Hua Chunying la porte parole a répondu que la Chine était à la fois « prête et obligée » de contribuer à la stabilité et à la paix de région.


• Commenter cet article

Modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Ce formulaire accepte les raccourcis SPIP [->url] {{gras}} {italique} <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

• À lire dans la même rubrique

Forte inflexion morale de la politique intérieure et toujours la prévalence des « caractéristiques chinoises. »

Inquiétudes au sommet

Le 1er octobre, Pékin ouvre une « nouvelle ère de luttes », ne rassure pas l’Occident et compte ses amis

Chine, Iran, États-Unis : Avantage Pékin. Retour sur la longue histoire entre la Perse, l’iran des Ayatollahs et la Chine

Chine, Vietnam, Russie, ASEAN, États-Unis, les rapports de forces bougent