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« L’usage du Tao » par Patrice Fava

« Le tao est vide. Jamais l’usage ne le remplit. Gouffre sans fond, Il est l’origine de la multitude des êtres et des choses. Il émousse ce qui tranche, démêle les nœuds ; discerne dans la lumière ; assemble ce qui, poussière, se disperse. D’une profondeur invisible Il est là, enfant de l’inconnu, ancêtre des Dieux. » Lao Zi Extrait du « Dao De Jing. 道 德 经 - Livre de la voie et de la vertu »


*

Il y a ceux qui tentent d’expliquer le « Tao » et ceux qui s’appliquent à le vivre.

C’est le cas de Patrice Fava, sinologue et anthropologue. Réfugié dans son ermitage de l’Ardèche, au Bouchet, « vers le Mézenc et le Gerbier, endroit sauvage et loin de tout au-delà duquel le monde s’arrête », immobile et exilé en lui-même, au cœur de la montagne et des nuages, au milieu de ses livres et du silence, « dialoguant entre l’Orient et l’Occident », il entreprend pour nous un prodigieux voyage dans « une faille du temps », dans l’espace et la pensée chinoise du Tao.

Le livre « L’usage du Tao », J.C. Lattès, février 2018 est à la fois une plongée dans la dimension symbolique de la Chine, aujourd’hui occultée par l’obsession prosaïque et quantitative de la consommation copiée de l’Occident et une lumineuse pédagogie par la pratique d’une des plus profondes philosophies de la Chine ancienne, métaphysique de l’inépuisable battement des contraires, de l’univers et de l’homme, de l’éphémère et de l’éternel, fondamentalement enchevêtrés.

Au-delà de la prosaïque morale sociale confucéenne, cette philosophie de l’individu et de la liberté dont la dernière dynastie Qing (1644 – 1911) a tenté de se débarrasser, constitue, dit Marcel Granet, le « fond très résistant de la pensée chinoise ».

La puissance et le nombre des angles de vue et des évocations élégamment décrites au fil des idées surgies au pied des montagnes, au milieu des orages et des nuages dissipés par le vent ou en observant la lune et les étoiles rendent la synthèse difficile.

Une recherche de l’authentique.

Peinture de Shitao. Né à la toute fin des Ming, Shitao, auteur du traité sur la peinture intitulé « Les propos sur la peinture du Moine Citrouille-Amère – 苦瓜 和尚 语录, s’est distingué par son talent pour exprimer à l’encre de Chine et avec simplicité les thèmes complexes de l’immensité de la nature et de la beauté de la vie. Mêlant à sa peinture la poésie de l’écrit, il avait coutume de tenter de percer par de longues méditations silencieuses l’esprit authentique du paysage qu’il s’apprêtait à peindre. « Dans sa conception, sa peinture n’est pas une recherche basique du beau et de la ressemblance absolue, elle est avant tout une démarche spirituelle, une méditation qui vise à créer l’harmonie entre le paysage observé, le paysage peint sur le papier, la main du peintre, le peintre lui-même, puis en dernier lieu le spectateur. » Pierre Ryckmans.


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Mais le fil conducteur de ce périple animé par une intention puissamment poétique qui, depuis le silence de l’Ardèche paysanne et rustique presque désertée par les hommes, nous entraîne au cœur de l’antique pensée du « Tao », est la recherche de l’authentique ; une quête de repères, non par le verbe, mais par l’expérience ; une plongée dans le mystère des tréfonds de la pensée chinoise, non par le discours, mais par la pratique et le recueillement où le silence est d’or.

« Il est facile de parler du Tao », dit Tu Long au XVIe siècle. « Mais il est difficile de le pratiquer. Si on l’ignore on est comme un aveugle qui cherche son chemin, mais le comprendre sans le pratiquer c’est comme dessiner une galette pour apaiser sa faim ».

« Le Taoïsme apprend à vivre au lieu de subir ; à devenir le centre de soi-même, plutôt que la marionnette qui s’agite dans une heureuse ignorance ».

Dès les premières pages de ce « journal en forme de promenade intellectuelle », on croise l’essence même du Taoïsme, à la jonction de la concentration, de la méditation, du mysticisme, de la solitude et de la retraite, par une réflexion sur le concept de « Wuwei », opposé à l’agitation des hommes : « Tous sont pris dans leurs occupations respectives. (…) Les hommes du commun ont besoin d’être occupés du matin au soir (…). Ils fatiguent leur corps et ne font jamais de retour sur eux-mêmes ».

« Non agir » est la traduction française de Wuwei – 无为- qui, dit Patrice Fava, « ne sonne pas très bien ». Simon Leys propose « pas de zèle » et Jean Levi « nonchaloir », mais pour l’auteur la meilleure traduction est celle de Bokenkampf « sans artifice ».

La notion nous ramène à la recherche de l’authenticité par la « plus difficile des pratiques, conduisant à la maîtrise de soi, contraire de l’agitation aveugle (…). Ce n’est pas le “quiétisme“ grec, mais l’apprentissage du “vide“ qui permet d’accéder spontanément à toutes les formes de vie.

La puissance de la nature.

Paysage du Mt Mézenc, ayant inspiré à Patrice Fava une réflexion croisée sur la philosophie du « Dao » vue de l’Ardèche.


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L’autre épine dorsale de l’ouvrage est le face à face de l’homme avec la puissance de la nature qui l’enveloppe et le submerge. « Ici s’arrête la parole » écrit un ermite sur un rocher à l’entrée d’une montagne du Shanxi. « Il a choisi de se consacrer à l’essentiel et d’éviter les vains bavardages ».

Ce sentiment mystique, exercice spirituel de retour à la nature par le silence et la méditation à l’instar de « Lao Zi qui de son ermitage regarde la vallée encaissée », Patrice Fava l’a trouvé en Ardèche : « l’esprit de la vallée - 谷 神- dont parle Lao Zi est devant moi tous le jours ». Il nous en parle avec simplicité et une délicate force poétique par d’incessants aller-retours entre les vallées au pied du Mézenc « qui lui aussi a ses légendes » et les montagnes chinoises noyées dans les nuages.

Au passage, parmi les chemins de traverse auquel nous convie l’auteur, où on croise une longue suite de figures célèbres ou inconnues, auteurs, philosophes et peintres des rives de l’Orient et de l’Occident [1], allant de Zhuangzi à Balthus en passant par Shitao cher à Simon Leys ou de Tao Yuanming grand poète taoïste des Tang cultivant ses chrysanthèmes à ses voisins de la vallée, les Chassignole, les Michon ou les Vernet en passant par Lü Jitang, maître du Qigong ou Nicolas Bouvier auteur de « L’usage du monde », il est une flânerie qui mérite attention.

Touchant à l’une des grands contrastes avec l’Occident chrétien, le détour rappelle par le truchement de la peinture, d’abord que le « matérialisme agnostique » des chinois est une fable, ensuite que leur esprit mystique, différent du nôtre est enchâssé dans la puissance de la nature que la peinture sacrée occidentale a abandonné jusqu’à la renaissance.

Dans le chapitre « La sortie de la nature », Patrice Fava explique comment, après les philosophes grecs et latins amoureux de la nature, les penseurs chrétiens craignaient que la contemplation de la nature les éloigne de Dieu. « Aucun penseur chinois n’a probablement autant barré la route, comme l’a fait Saint-Augustin à l’admiration de la nature ».

Suit une longue évocation de Zong Bing, lettré, calligraphe, musicien et peintre de la nature mort en 443 et auteur du premier traité de peinture des paysages 画山水序 (Hua Shanshui Xu). Pour qui « les paysages par leurs formes, expriment la beauté du Tao ».

Premier à dépasser l’obsession de la ressemblance, « Zong cherchait à percer « l’esprit 神 insaisissable de la nature habitant l’intérieur de la forme des choses », justifiant l’idée de Philippe Descola, ethnologue, professeur au Collège de France que le « peintre chinois avait pour vocation d’établir un lien substantiel entre lui et le cosmos ».

Notes :

[1La longue liste de ceux que Patrice Fava a choisis pour l’accompagner dans cet étonnant périple, figure page 289 de l’ouvrage. Elle précède une impressionnante bibliographie de philosophes, peintres, historiens, sinologues et traducteurs.


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