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La finance en ligne. Entre ouverture du marché et mise aux normes sociales

Dérapages et mesures de contrôle.

Qudian est une des sociétés de financement en ligne enregistrées en bourse aux États-Unis les plus controversées. Après une introduction en fanfare en octobre 2017 – 4e valorisation boursière de l’année -, la réputation de la société a été entachée par des rumeurs de suicide d’étudiants débiteurs incapables d’honorer leurs dettes et harcelés par Qudian. Depuis son introduction à l’automne 2017, le cours de l’action n’a cessé de baisser. Le 8 juin 2018, il était à 9,23 $ contre 33 $ le 20 octobre 2017 soit un baisse de plus de 70%.


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En Chine, si le contrôle social par la puissance publique n’a pas encore complètement investi la forêt des nouvelles sociétés financières du net, la tendance des entreprises dont les méthodes sont parfois loin d’être recommandables, à utiliser les données privées selon leurs propres règles et dans leur intérêt en dehors de tout contrôle légal, commence à poser de sérieux problèmes éthiques.

Loubere cite des expérimentations en cours à Shanghai et Hangzhou donnant à des sociétés recrutées pour l’occasion la mission d’enquêter – avec reportages photos – sur les clients sollicitant le crédit de sociétés financières en ligne comme 信而富- Xin Er Fu – (…).

On y découvre par exemple qu’en 2016, pour garantir leurs prêts à de jeunes étudiantes, certaines sociétés de crédit en ligne entre particuliers comme Jiedaibao 借贷 宝 n’ont pas hésité à réclamer en caution des photos nues de leurs clientes qui seraient postées sur le net si les traites de remboursement du crédit n’étaient pas honorées [2].

En septembre 2017, Ding Ning, président de Anhui Yucheng Holdings Group et son frère Ding Dian ont été condamnés à rien moins que la prison à vie et à 26 millions de $ d’amende pour « collecte illégale de fonds ». Utilisant une arnaque pyramidale à la Ponzi, baptisée e.租宝 (EZUBAO) les deux proposaient des intérêts allant de 9 à 14%. Lire : Effet pervers d’Internet, la mode virale des systèmes « Ponzi ».

Dans la jungle des initiatives financières privées contournant le système financier officiel dont les retours sur investissement sont insignifiants et auxquels les particuliers n’ont accès que par le truchement de passe-droits, la garantie publique n’existe pas et les particuliers (plus d’un million) qui se sont laissés berner ont tout perdu.

A leur décharge, signe d’une responsabilité publique directe dans cette escroquerie, probable symptôme d’une corruption de l’administration, e.ZUBAO avait pris soin de se ménager la caution officielle en obtenant le droit d’organiser sa réunion annuelle dans le « saint des saints » du Grand Palais du Peuple, avec la présence des caméras de CCTV et d’invités appartenant à la haute fonction publique。

Le risque social et politique véhiculé par de tels débordements explique la brutale sévérité de la sentence. Il a également initié de nouvelles mesures de régulation des activités financières en ligne.

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Après la publication en 2015 par la Banque de Chine d’un « guide pour le développement sain de la finance sur internet 关于促进- 互联网 金融健康发展 的指导意 » pour tenter de contrôler, par l’appel à la raison, les pires excès d’un net financier ouvert et libre, les pouvoirs publics ont progressivement alourdi les mesures restrictives.

Contraintes de déposer leurs avoirs dans une institution financière reconnue, les sociétés de crédit de particulier à particulier (en jargon anglais Peer to Peer – P2P) sont maintenant tenues d’ouvrir sans restriction leurs comptes aux régulateurs.

Nouvelles restrictions, venant directement de la tête du pouvoir, en août 2016, un document conjoint issu par le ministère de l’information, les bureaux de la sécurité publique et de la régulation d’internet, le tout chapeauté par la Commission de régulation bancaire aux ordres de Shang Fulin, 66 ans, lui-même placé sous la supervision du Commissaire politique de la Banque de Chine Guo Shuqing, irestreignait de manière drastique le champ d’action des plateformes de crédits de particulier à particulier, leur interdisant ou encadrant sévèrement leurs services financiers (investissements, crédits en ligne, gestion d’actifs) réduisant dans la plupart des cas, leur rôle à celui d’intermédiaire.

Dans le même temps, à côté de la régulation bancaire, resurgit l’intention de normalisation sociale.

La tentation de normalisation sociale et politique.

Exemples de scores de fiabilité sociale établis par le « système SESAME » piloté par ordinateur que les autorités considèrent « objectif », puisque la “note" est attribuée par une machine.En haut à gauche, en rouge un score jugé plutôt faible 较差 – jiao cha ; en bas à droite un score de fiabilité excellent 极好, ji hao. Juste au-dessus à 621, le score est jugé bon 良好, liang hao.


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Les nouvelles règles de régulation du net financier exigent en effet que les plateformes « P2P » mettent leurs données à la disposition du Centre de références nationales d’accès au crédit 征信中心 qui détermine si un particulier est qualifié ou non pour accéder à un crédit bancaire.

Calqué sur le système de « crédit social » en cours d’expérimentation qui classe les citoyens en tenant compte de leur comportement public, social et économique, le Centre national d’accès au crédit participe de la création d’une gigantesque base de données accumulant des informations privées sur chaque individu et chaque organisation dont le but sera de contrôler leur « fiabilité ».

Les règles en cours d’expérimentation restent vagues sur le sens véritable de la « fiabilité » individuelle ou collective, mais, précise l’étude de Nicholas Loubere, elles détaillent amplement les sanctions auxquelles s’exposent ceux classés dans la catégorie « non fiable ».

Les mesures vont de l’interdiction à exercer certaines professions à la privation du droit d’utiliser la première classe en avion, de voyager à l’étranger, de séjourner dans un hôtel de luxe ou d’inscrire ses enfants dans des écoles onéreuses, en passant par l’empêchement de postuler au poste de PDG d’une entreprise ou même de construite une maison pour son usage personnel.

Initialement ce système de contrôle social en gestation a pour but officiel de susciter une société de « confiance » et d’améliorer la qualité 素质 des segments les moins développés de la population.

Mais, outre le caractère utopique d’un projet qui, chevauchant la tendance globale du monde entré, par le truchement des nouvelles technologies, dans une ère de surveillance et de violation des secrets personnels, en Chine, l’exemple normatif venant d’en haut, l’initiative a fait des émules dans la sphère de la finance en ligne.

Ainsi les nouvelles féodalités d’internet investies dans la finance en ligne comme Alibaba, Tencent, Sina, Baidu, sans parler de la nébuleuse des plateformes financières évoquées plus haut qui, préoccupées de la « fiabilité » de leurs clients et de la sécurité de leurs créances, ont collecté et partagé les données privées de leurs clients débiteurs, sont-elles, par la force des choses, devenues les premiers vecteurs de la mise en œuvre d’un très chimérique projet de normalisation sociale, visant à la non moins illusoire « harmonie » confucéenne remise à l’honneur par le Parti au temps du mandat de Hu Jintao, lors de la réunion de l’ANP en 2005.

Le slogan était une réponse doctrinale aux tensions sociales et à la quête d’ouverture politique à l’occidentale de certains intellectuels chinois. Par la référence à la philosophie ancestrale de Maître Kong, l’utopie d’une « société harmonieuse » spéculait sur le mythe d’une absence de conflits dans la société confucéenne. La normalisation forcée qui fait mine d’ignorer les inévitables tensions des sociétés modernes, prend le risque de créer un retour de flamme venant des secteurs politiquement les plus conscients de la société chinoise.

En conclusion de son étude, Nicholas Loubere se demande si le dynamisme de la finance digitale chinoise sur internet devenue un levier de la normalisation par le biais du « crédit social » aboutira à un partage plus équitable de la richesse et à un meilleur contrôle des citoyens sur leur destin. Ou si, au contraire, il consolidera les rigidités et les clivages sociaux déjà existants.

Signe que tout le monde n’est pas convaincu de la justesse du choix laissant proliférer les plateformes de finances privées devenues les petits soldats de la normalisation sociale et politique, sur la chaîne nationale CCTV, le commentateur financier Niu Wenxin avait, en 2014, traité Yu’ebao, 余额宝, le plus grand gestionnaire de fonds du marché monétaire chinois, filiale d’Ant Financial Services d’Alibaba, de « vampire suceur de sang ».

Notes :

[2Le marché du crédit de particulier à particulier est entré dans le collimateur des régulateurs financiers, à la fois du fait du risque sociétal posé par ces pratiques illégales et de la dimension du phénomène. Selon des statistiques de 2016, 5800 plateformes financières ont prêté jusqu’à 2000 Mds de Yuan (260 Mds d’€). Certaines sociétés comme le groupe Paipaidai 拍拍贷 (6500 employés) domicilié à Shanghai qui cible aussi le marché des particuliers aux États-Unis, compte 65 millions clients réguliers (prêteurs et emprunteurs).

En novembre 2017, la première offre d’introduction au NYSE était à 13 $ l’action. Le 27 avril 2018, sa valeur avait chuté de plus de 49% à 6,57 $. Lire : Chinese Peer-to-Peer Lender Ppdai.com Plans U.S. IPO


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