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« Le Goût de la liberté », Mémoires d’un indépendantiste formosan

4. Retour au bercail, dans le chaudron des élections.

Avec un tel passé on ne s’étonnera pas que Peng Ming-min ait été propulsé dans la course à la première élection présidentielle au suffrage direct, où il obtient 21% des voix avec l’étiquette indépendantiste, seulement trois années après son retour dans l’Ile. Ce dernier avait été favorisé par la tourmente politique des réformes de l’appareil sécuritaire et l’abrogation progressive des lois anti-indépendantistes initiées en 1988 par Lee Teng-hui, successeur constitutionnel à la mort de Chiang Ching-kuo, fils de Tchang Kai-chek.

Aujourd’hui, Peng est un conseiller écouté de Tsai Ing-wen, candidate du DPP contre Ma Ying-jeou à l’élection présidentielle de 2012. En dépit de l’âge, sa vigilance n’a pas perdu en acuité, puisqu’il vient d’accuser le KMT de manipulation électorale après que le gouvernement ait proposé de regrouper les deux scrutins des législatives et de la présidentielle. Une réforme cependant approuvée par la majorité des Taïwanais.

5. Clin d’oeil à la France.

L’édition française de cet hymne à la liberté s’ouvre sur un avant-propos du professeur Peng qui renvoie à ses références littéraires françaises et lève un coin du voile recouvrant quelques insolites télescopages et incohérences de notre IIIe République en Asie, confrontée aux divagations de l’empire chinois déliquescent.

Qui se souvient en effet que c’est sur la question de Formose, attaquée sur ordre de la République par la flotte de l’amiral Courbet, ayant à son bord le Capitaine Joffre et Pierre Loti, que Clemenceau interpella Jules Ferry à la Chambre pour critiquer la politique coloniale de la France ?

Que ces représailles impulsives contre les menées chinoises au Tonkin coûtèrent la vie à 800 marins français dont les restes reposent toujours sur les hauteurs de Keelung à Taïwan ?

Et que cette opération punitive contre Formose fut concomitante de la destruction en 1884, également par la flotte de Courbet, de l’Académie navale de Fuzhou, première université technologique en Chine, francophone et anglophone, établie en 1866 aux frais de la Chine par l’officier de marine français Prosper Giquel ?

Ou encore, que Tcheng Ki-tong, général francophile, formé par Gicquel à Fuzhou, connu dans les cercles à la mode à Paris - et dont la trajectoire personnelle croise à la fois l’histoire de la Troisième République, celle de la Chine et de Formose -, fut le ministre des Affaires étrangères de l’éphémère « République démocratique de Taïwan », la première d’Asie, qui, en 1895, au moment de la cession de l’Ile au Japon par l’empire des Qing, demanda l’aide de la France ?

En enfin, se rappelle-t-on, que, par un cruel retour des circonstances, pas tout à fait étranger aux rivalités franco-françaises, les héros de notre aventure coloniale en Asie, Francis Garnier et Henri Rivière, furent les victimes expiatoires des « Pavillons Noirs », dont le chef n’était autre que Liu Yung-fu - connu au Tonkin et dans la presse française comme Luu Vinh Phoc, en prononciation vietnamienne -, celui-là même qui fut en 1895 le chef de la résistance à l’abandon de Formose au Japon et le ministre de la Défense, en même temps que le compagnon de lutte du général Tcheng au sein de la même « République démocratique de Taiwan » ?

Pour le général Tcheng, il fallait une bonne dose de naïveté pour solliciter l’aide d’un pays dont la flotte avait, 10 années plus tôt, détruit l’école où il avait été formé et dont les ingénieurs avaient eux-mêmes jeté les bases quelques décennies auparavant.

Quant à l’opportunisme anti-impérial des « Pavillons Noirs », anciens rebelles Taiping expulsés de Chine vers le Vietnam, et recherchant 10 ans plus tard l’appui d’une puissance dont ils avaient proprement exécuté deux héros de notre imagerie d’Épinal, il fut une constante de leur épopée extravagante, dans un monde en complète et rapide recomposition.

Ce rappel des contradictions d’une histoire erratique, agitée par les conflits au sein d’une IIIe République confrontée aux réactions multiformes et confuses de la dynastie Qing en perdition, incite à l’humilité et à se méfier tout à la fois des nationalismes exacerbés qui poussent aux ambitions irraisonnées, matrices de crispations mortifères, et à se tenir à distance du radicalisme meurtrier des idéologies qui se nourrissent d’absolu.

C’est ce à quoi nous invite aussi le professeur Peng, en nous renvoyant à la lecture d’Ernest Renan, à qui il emprunte sa conception de l’idée de Nation, et à celle d’Anatole France qui, au travers de son admirable et inquiétant roman « Les Dieux ont soif », met en garde contre les terrifiants excès du manichéisme politique.


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