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Le « Taïwan Relations Act » et les illusions du statu-quo

Le 10 avril dernier Taïwan célébrait les 40 ans du Taïwan Relations Act. Dans son essence, cette disposition du droit interne américain règle, en même temps que les 3 communiqués, les relations de Washington avec Taïwan et Pékin, depuis la reconnaissance de la Chine par l’administration Carter en 1979. Complétée par les « 6 assurances » offertes aux Taïwanais par Washington, elle impose à l’exécutif américain de ne pas rester inerte au cas où Pékin tenterait d’imposer une réunification par des voies non pacifiques. En même temps, elle stipulait que l’Île ne bénéficierait pas du soutien américain si elle déclarait unilatéralement l’indépendance. Depuis 40 ans, les situations et les relations entre les trois se sont dramatiquement modifiées au point que la question de Taïwan est aujourd’hui placée au centre d’un conflit de valeurs entre « les caractéristiques chinoises » et la démocratie.


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Cette année, sous la pression de Pékin ulcéré par la présence au pouvoir d’une mouvance indépendantiste rejetant le principe « d’une seule Chine » les Taïwanais célèbrent les 40 ans du Taïwan Relations Act (T.R.A), qu’ils considèrent comme un viatique de sécurité stratégique accordé par Washington à l’Île pour compenser la décision américaine du 1er janvier 1979 de transférer à Pékin son ambassade en Chine.

La bascule qui choqua les élites taïwanaises du Guomindang et installa dans l’Île un puissant sentiment d’insécurité fut l’aboutissement d’un processus commencé huit années plus tôt, le 15 novembre 1971, par l’entrée à l’ONU de la République Populaire à la place de Taïwan, en pleine guerre du Vietnam. L’événement appuyé non seulement par tout le bloc communiste de la guerre froide, les non-alignés dont l’Inde, mais également la France et la Grande Bretagne avait été précédé par des contacts d’abord secrets entre Kissinger et Zhou Enlai en 1971.

La visite en Chine de Richard Nixon l’année suivante marqua le début de la « normalisation » complète des relations encadrées par le Taïwan Relations Act – disposition de droit interne américain - et les « Trois communiqués » signés avec Pékin.

Lire : Dans l’œil du cyclone, veillée d’armes électorale.

En 40 ans, la situation de part et d’autre du Détroit a dramatiquement évolué, tandis les relations de Pékin avec Washington et Taipei alternèrent entre apaisement et tensions. Toujours considérée à l’ONU comme une province de la République Populaire, l’Île a connu une profonde évolution économique et politique. Lire : Chiang Ching-kuo, le fils du Generalissimo.

Le nouveau visage de Taïwan.

Parlant de Taïwan, un des 4 « Dragons asiatiques » devenu démocratique, les observateurs ont coutume de dire que l’Île jouit d’une indépendance de fait. C’est faux. Sa liberté de manœuvre est fortement contrainte par la Chine qui la convoite et Washington qui la protège. Tous deux lui interdisent de déclarer une indépendance de fait. Alors que certains affirment que son destin est à terme la réunification, cette perspective est aujourd’hui unanimement rejetée dans l’Île, soit par le Guomindang qui refuse de rejoindre un régime autocrate, soit par la mouvance indépendantiste qui porte un projet de rupture stratégique avec le Continent. En embuscade, n’ayant pour l’instant qu’une très faible audience dans l’Île a surgi un mouvement radical d’indépendance, prêt à défier Pékin et ses menaces.


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Un des « quatre dragons asiatiques », pays industriel développé au niveau de vie comparable à celui du Japon dont le PIB par habitant de 25 534 $, le place au 34e rang mondial et au 19e rang en parité de pouvoir d’achat (52 960 $), Taïwan a connu à partir de 1996, date de l’élection du président Lee Teng Hui au suffrage universel un développement démocratique exemplaire, initié peu avant sa mort par Jiang Jingguo, le fils de Tchang Kai-Chek. Ce n’est pas tout.

Le surgissement dans l’Île de la démocratie a ébranlé l’ancien paradigme de l’unité de la Chine. Dans l’Île, le mythe de la réunification, épine dorsale historique à la fois du pouvoir chinois et du Guomindang, a été mis à mal par le développement de l’idée d’indépendance récemment portée par deux fois au pouvoir en 2000 et en 2016.

Interdit jusqu’à la levée de la loi martiale en 1987, le mouvement indépendantiste d’inspiration sociale-libérale et anticommuniste revendique une identité séparée de la Chine continentale. En dépit de l’échec de la gouvernance du premier président indépendantiste Chen Shui-bian dont les deux mandats se sont abîmés en 2008 dans de multiples accusations de corruption, l’idée séparatiste n’a cessé de se renforcer au cours des années.

L’élection de Tsai Ing-wen en 2016 fut, à ce titre, une étape supplémentaire du mouvement d’arrachement à l’histoire jumelle des deux frères ennemis du Guomindang et du Parti Communiste chinois arrivé au pouvoir sur le Continent alors que, depuis 1945, après la défaite japonaise, les forces de Tchang Kai-chek malmenées en Chine par celles de Mao, investissaient l’Île pour la piller.

Pour plus de détails sur l’arrivée chaotique dès 1945 du parti nationaliste à Taïwan, auteur de la répression féroce du 28 février 1947 « 2-28 大屠殺 er - er ba da tusha, grand massacre du 28 février » justifiant le projet de Tsai Ing-wen d’une mise à plat de la mémoire, lire : Formose trahie.

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Première femme élue démocratiquement à la tête d’un pays du Monde Chinois, l’actuelle présidente fut portée au pouvoir en même temps qu’une forte progression législative donnant à son parti 60,17% des voix et 68 des 113 sièges au parlement. Surtout, ce surgissement à un niveau inédit de l’idée séparatiste était une réaction sans ambiguïté à la stratégie de rapprochement économique et commerciale des deux rives, initiée par le projet d’accord-cadre de Ma Ying-jeou.

Violemment contesté par la puissante réaction du mouvement des « Tournesol » qui occupa le Yuan législatif du 18 mars au 10 avril 2014, soutenu par la jeunesse et le monde universitaire, le prédécesseur de Tsai Ying-wen était accusé d’avoir voulu imposer à la hussarde et dans l’opacité, une stratégie en tous points conforme au projet politique chinois de réunification pacifique par le biais d ‘un rapprochement socio-économique. Lire : Taïwan : Craquements politiques dans l’accord cadre. Les stratégies chinoises en question.

Surtout, la transe politique à la racine de la 2e présidence indépendantiste, exprimait l’angoisse de la forte dépendance économique de l’Île à l’égard du Continent qui, si on compte Hong-Kong est la destination de plus de 40% des exportations de l’Île.

Pour autant, l’ambiguïté historique de l’actuel exécutif « indépendantiste » taïwanais se lit non seulement dans la désignation de Taïwan s’affirmant toujours comme l’unique « République de Chine » et dans les références historiques lourdes ayant conduit Tsai Ing-wen comme ses prédécesseurs, à prêter serment devant le portrait de Sun Yat-sen, fondateur du Guomindang, premier président de la République de Chine et référence commune de part et d’autre du Détroit.

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En réalité, à Taïwan, l’idée de rupture n’est plus portée par Tsai Ing-wen dont la marge de manœuvre diplomatique et économique est sévèrement réduite par Pékin et dont le projet politique de « statuquo » est un non-sens stratégique. Dans une situation où le régime chinois place la réunification à hauteur d’une mission nationale de l’ordre de la mystique existentielle et où les rapports de forces économiques et militaires dans le Détroit ont définitivement basculé en faveur de la Chine, la pérennité de la situation est en effet une utopie.

S’il est vrai qu’en désespoir de cause, la Présidente dont le réseau diplomatique est réduit à la portion congrue par la diplomatie chinoise du chéquier, en appelle à la solidarité des démocraties occidentales et en premier lieu à celle de Washington, rappelant sur fond de promesses du TRA que « la liberté de l’Île n’était pas négociable » (lire : Les défis de l’obsession réunificatrice.), il n’en reste pas moins qu’aujourd’hui c’est à l’aile extrême du parti indépendantiste que se développe la pensée iconoclaste d’un défi à la Chine et à ses menaces.

Emmenée par des indépendantistes purs et durs comme Huang Kuo-chang 黃國昌, 46 ans, animateur des « Tournesols », fondateur en 2015 du Parti du Nouveau Pouvoir, partisan de la « Taïwanisation » et Kuo Pei-horng, 郭培宏, 63 ans, l’un des plus anciens militants indépendantistes de l’Île, jadis sévèrement ostracisé par le KMT, cette mouvance dont l’audience est aujourd’hui encore marginale, est en embuscade prête à prendre le risque de défier Pékin.

Tout comme l’effervescence du « mouvement des Tournesols » était une réaction à la stratégie de réunification rampante de Pékin facilitée par l’accord-cadre de Ma Ying-jeou, il ne fait aucun doute que ce durcissement indépendantiste est le résultat mécanique des humiliations subies par Taipei depuis l’élection de Tsai.

Circonstance qui mérite attention, dans plusieurs pays occidentaux dont les États-Unis et l’Allemagne – l’attitude de Berlin, jusque-là très discrète quand il s’agissait de critiquer ouvertement Pékin, marquant un très remarquable changement de stratégie - ont publiquement dénoncé les menaces militaires chinoises contre l’Île, tandis que Donald Trump appelait à prendre en compte les missiles à moyenne portée chinois dans une renégociation du traité balistique intermédiaire que Washington a récemment dénoncé.


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