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Les tensions psychologiques et sociales de l’extrême rigueur épidémique

Le 20 novembre, créant une tension à Pékin où, dans plusieurs districts, la population a à nouveau été invitée à rester chez elle, le Quotidien du Peuple mettait en garde contre les risques d’aggravation des contaminations Covid-19 dus aux « mutations du virus » et aux « facteurs saisonniers » de l’approche de l’hiver.

Alors que la Chine affiche officiellement l’un des taux les plus bas au monde de décès par million d’habitants (4 décès / 1M d’habitant, comparable à la Corée du Nord où il est de 3) et un total de 5200 morts depuis 2019 (contre 158 000 cas détectés et 2400 décès/Million d’hab en France), l’éditorial se voulait à la fois réaliste, combatif et optimiste : « La situation est sévère, mais nous devons rester confiants en notre victoire. Nos convictions viendront à bout des problèmes de compréhension de l’épidémie et de notre manque de préparation ».

Au moment des dernières alertes épidémiques de la capitale, le bilan des nouveaux cas détectés dans toute la Chine n’était que de 24 435 (1,7% de la population). Mais l’augmentation par apport aux 0,4% des derniers pointages était suffisamment préoccupante pour mettre à nouveau en alerte les autorités. Mises sous pression par l’appareil, les responsables locaux traquent, souvent de manière expéditive, la moindre résurgence afin d’étouffer aussitôt chaque foyer d’infection.

A Pékin, dans les districts les plus peuplés du centre-ville comme Dongcheng, Xicheng, Chongwen et Xuanwu, les écoles et les commerces ont à nouveau été fermés. A Chaoyang, l’école internationale a prévenu les parents que les cours seront dispensés en ligne jusqu’à nouvel ordre. Dans ces zones, la population a recommencé à faire des stocks de nourriture.

Pour nuancer les lourdes critiques qui depuis 2021 accablent les autorités chinoises, il est juste de préciser que pour les procédures de confinement et leur relâchement, les pouvoirs publics suivent strictement les avis des experts de santé publique chinois et étrangers.

Tous mettent en effet en garde contre un dé-confinement trop rapide en l’absence d’une couverture vaccinale complète (60 millions des plus de 65 ans ne sont pas vaccinés) et face à la résurgence de « variants » très contagieux. Pour le Dr Liang Wannian conseiller du gouvernement, l’objectif de zéro-covid reste souhaitable pour gagner le temps nécessaire à une meilleure couverture vaccinale.

Depuis Hong Kong, l’épidémiologiste Ben Cowling conseille aussi la prudence tout en poussant désormais à plus de réactivité en précisant qu’il existe des vaccins et des traitements qui permettraient d’aller de l’avant. Il reste que la fermeté assez souvent brutale des fonctionnaires chargés des mesures visant l’éradication totale du virus n’est pas sans effet sur l’état d’esprit de la population, sa santé mentale et la stabilité sociale.

Conséquences psychologiques et sociales.

A Canton, le 20 novembre, le total des nouveaux cas n’était que 8434 asymptomatiques ou avérés soit 0,4% des 19 millions d’habitants de la grande métropole du sud. Mais dans les écoles la municipalité a à nouveau instauré les cours en ligne.

Récemment, alors que le pouvoir, pressé par les mauvais chiffres de l’économie, vient de décider un très prudent relâchement des contrôles en se conformant aux conseils des experts, l’irritation publique s’est exprimée au nord de la ville, dans le district de Haizhu l’un des sept districts à nouveau confinés sur les onze que compte la ville, affectant au total six millions de personnes.

Il y a une semaine, dans ce quartier sensible, sévèrement bouclé par la police, peuplé de nombreux migrants intérieurs vivant dans des conditions de forte promiscuité, des protestations ont même eut lieu la nuit.

Faisant face à des agents anti-épidémie masqués et vêtus de combinaisons de protection blanches, les manifestants criaient « 启封, qifeng – déconfinez - ! ». La grogne se développait chez les migrants, mal informés et laissés pour compte, toujours relégués au bout des files d’attente : « Personne n’est venu s’expliquer et le téléphone du responsable de quartier est toujours occupé. Notre propriétaire se moque de savoir si nous allons mourir. Quoi faire d’autre (que de manifester) ? ».

Les effets psychologiques des confinements ont commencé à se faire sentir dans le pays. Fin octobre, les ouvriers de Foxconn, le géant taïwanais d’assemblage d’équipements high-tech basé à Zhengzhou, saisis de panique ou excédés par les confinements, ont fui leur usine obligeant la direction à affréter des bus pour les ramener au travail. Il s’en est suivi un retard mondial dans la livraison des commandes de téléphones portables.

Autre effet des confinements répétés, la montée générale du sentiment xénophobe qui évacue les désagréments vers les étrangers. Assez souvent, les expatriés noirs sont les premiers visés. Fin septembre, Zunyou Wu, chef-épidémiologiste du Centre de contrôle et de prévention des maladies infectieuses a publiquement conseillé d’éviter tout contact avec des étrangers. A Canton, on refuse aux étrangers et d’abord aux noirs l’entrée des restaurants. Beaucoup d’entre eux sont personnellement ciblés en ligne sur les réseaux sociaux.

Paranoïa.

La sévérité des pouvoirs publics alimente les peurs et crée des réactions paranoïaques. Depuis le 17 novembre, sur Weibo, circulent les images, aujourd’hui censurées, de deux jeunes femmes agenouillées, les mains liées dans le dos dans une rue de Haizhu.

Âgées de 23 ans, ces migrantes ordinaires, originaires de la province du Heilongjiang, étaient accusées de ne pas s’être strictement conformées à la discipline épidémique et d’avoir insulté des agents masqués qui les empêchaient de récupérer une livraison de repas. « Elles ne portaient pas de masque et insultaient les équipes de tests » dit un de leurs de tortionnaires. « Elles n’ont que ce qu’elles méritent » dit un autre.

Tout le monde n’est pas d’accord. Sur son compte Weibo, Hu Xijin, célèbre commentateur politique du Global Times, a vigoureusement condamné ce lynchage public « Qu’est-ce qui ne va pas chez vous ? ».

*

Sans tenir compte du risque de tumultes sociaux dont les prémisses sont visibles, en dépit du faible taux national de contamination et malgré la récente décision du gouvernement de commencer à prudemment relâcher les restrictions, le Quotidien de Peuple n’a pas abandonné son ton de catastrophe nationale. Appelant à la discipline collective et à la rigueur des mesures de contrôle, il continue à alimenter la pression psychologique pesant sur la population des grands centres urbains.

Mise à jour le 25/11/2022.

Conditions de travail et craintes épidémiques. Foxconn au cœur de l’anxiété politique.

Le 23 novembre à Zhengzhou, 郑州, capitale du Henan, 11 millions d’habitants, siège de la plus grande usine d’assemblage des téléphones portables les plus vendus de la planète opérée par le Taïwanais Foxconn, une partie des 200 000 ouvriers travaillant à la chaîne s’est révoltée. Transmises malgré la censure par les réseaux sociaux, les images ont, avant d’être effacées, montré de sévères affrontements avec la police antiémeute.

Ce n’est pas la première fois que les conditions de travail du groupe font la une de l’actualité. Le 30 septembre 2014, un ouvrier s’était jeté du haut d’une usine de Shenzhen. Le drame avait rappelé que, déjà en 2010, 13 ouvriers s’étaient suicidés de la même façon en à peine quelques semaines.

Aujourd’hui, le PDG Terry Gou, Tai Min-gou 郭台铭 72 ans, classé dans les 250 premières fortunes mondiales qui avait été candidat malheureux à la présidence du KMT en vue de la présidentielle taïwanaise en 2020, est à nouveau confronté à une puissante révolte sociale. Attisée par les conditions de confinements successifs, la grogne télescope l’inhumanité du travail à la chaîne au profit d’une vingtaine de grandes marques mondiales dont Apple, Sony, Motorala, HP, Microsoft, Samsung, LG, Amazon, Dell, Huawei, Nokia, ZTE.

Le schéma industriel de travail à la chaîne sous-payé de ce groupe tentaculaire qui emploie plus d’un million de personnes en Chine est le symbole des errements du système de production chinois que l’appareil peine à réformer.

Valorisant la foule des travailleurs migrants pour amasser des profits que, par le biais d’un système social de soins et de retraites encore très inégalitaires, l’oligarchie redistribue mal, le schéma de production dont la valeur ajoutée est très faible, qui, avec l’immobilier et les investissements d’infrastructures constitue l’essentiel de la croissance chinoise, touche à ses limites.

Confit, dans un affichage de puissance destiné à montrer la supériorité socio-politique de la Chine, face aux errements des sociétés démocratiques, la tête du régime d’où a été évacuée la moindre nuance politique, reste, en dépit des alertes, arc-boutée à des réponses où jusqu’à présent prévalent la répression et la censure.

A Zhengzhou, la rigidité de la réflexion de l’appareil, articulée à « l’urgence de produire », s’est traduite par la fébrilité des recrutements pour remplacer les personnels fuyant la sévérité claquemurée des confinements où la logistique élémentaire n’était plus assurée, et, selon le journal local du Henan, par une hausse des salaires décidée sous la pression de l’événement.

Surtout, adoptant une stratégie d’absolue fermeture, destinée à tuer dans l’œuf un mouvement social contredisant le slogan politique d’harmonie et de « prospérité pour tous », les autorités ont décidé d’appliquer à compter du 25 novembre, un confinement épidémique de plusieurs quartiers du centre de Zhengzhou – au moins six millions de personnes -.

Dans un premier temps, il devrait durer jusqu’au milieu de la semaine prochaine. Officiellement le prétexte évoqué est une recrudescence des nouveaux de cas Covid-19 observés ayant, pour toute la Chine, atteint +28 883 le 23 novembre.

Si au regard des 1,4 Mds de Chinois la proportion reste très modeste, avec un nombre de décès très faible, - le 21 novembre Pékin faisait état de trois décès, les premiers depuis six mois (en France, le 25 novembre, pas de décès, mais 869 personnes étaient en réanimation et 1400 en Allemagne) –, pour l’appareil qui vise l’éradication complète, l’augmentation même faible du nombre de cas ajoutée à la contestation sociale, est une angoisse à l’origine du durcissement.

La fébrilité des cadres locaux dont les réactions sont souvent brutales, est encore attisée par le fait que leur capacité à contrôler l’épidémie est désormais un des critères de leur notation au milieu des craintes qu’un relâchement prématuré des restrictions provoque une recrudescence nationale de l’épidémie.


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