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Une navigation acrobatique.
Dans l’état actuel des crispations, le retour de la « politique d’embellie » au niveau d’il y a 20 ans, paraît, au moins pour l’heure, une perspective chimérique.
Après les secousses politiques internes liées aux affaires de corruption qui conduisirent au suicide du président Roh après son mandat en 2008 et à la destitution de Madame Park 8 ans plus tard, l’autorité de Moon dépendra d’abord de sa capacité à exercer le pouvoir de manière « intègre, compétente et responsable », slogan de la société civile puissamment mobilisée pour chasser du pouvoir la fille du général Park.
Cet arrière plan définit les priorités internes de la nouvelle présidence et son attention à l’opinion. Une première indication de l’ajustement de la nouvelle « Maison Bleue » aux réalités est l’abandon de la promesse de réouvir le complexe industriel de Kaesong, mis en sommeil durant 5 mois par Pyongyang en 2013 et définitivement fermé par Park en 2016.
Un récent article de Troy Stangarone, membre de l’Institut d’économie coréenne dont il est le correspondant au Congrès des États-Unis, souligne que le projet de réouverture de la zone économique spéciale ne serait possible qu’à long terme.
Au fil du temps, le complexe était en effet devenu un des canaux du contournement des sanctions contre Pyongyang. Aujourd’hui les échappatoires sont rendues plus difficiles par les récentes résolutions 2049 et 2321 des NU interdisant notamment les subsides publics qui tenaient la tête du projet frontalier hors de l’eau.
Tenir à distance les pressions de Washington et Pékin.
Moon a bien compris le défi. Synthèse minimum entre les idées conservatrices et celles de son mouvement, sa première et très prudente prise de position politique réaffirme la priorité de la sécurité du pays face aux programmes nucléaire et balistique nord-coréens. Elle appelle aussi à la reprise des réunions des familles séparées par la ligne de démarcation et évoque la participation de Pyongyang aux jeux olympiques d’hiver de Pyeonchang en 2018.
Pour le reste, le nouveau président dont l’attention sera aussi fixée sur les défis internes, dont le plus important sera de réduire le pouvoir d’influence des « Chaebols », devra naviguer à vue entre les pressions rivales de Pékin et Washington, auxquelles se joignent celles du Japon contre qui les Coréens nourrissent encore de profondes rancunes datant de la guerre.
Retrouver une marge de manœuvre autonome.
Dans cette acrobatie, Moon dont le surgissement auréolé de l’image positive laissée par l’héritage de Kim Dae-jung, bouscule les cartes stratégiques de la zone et ne manque pas d’atouts.
Aux Chinois, obsédés par la concurrence américaine du THAAD qui semble passer par pertes et profits la sécurité de son pays, il peut opposer la réalité de la menace missile et le risque nucléaire ; aux Américains, désormais confrontés à un allié moins docile, il a, durant sa campagne, répété que les sanctions même aggravées n’avaient jusqu’à présent conduit qu’à renforcer la détermination de Pyongyang à accélérer son programme nucléaire que le régime considère sans esprit de recul comme sa principale garantie de survie.
Enfin, compte tenu l’héritage laissé par « l’embellie », Moon et sa mouvance démocrate s’estiment les mieux placés pour convaincre Pyongyang de revenir à la table des négociations. Se référant aux deux précédentes réunions au sommet auxquelles se rendirent Kim Dae-jung (2000) et Roh Moo-hyun (2007), Moon a naturellement avancé l’idée d’une rencontre avec Kim Jong-un.
Plus que d’autres et tout en ménageant Pékin, il n’oublie pas que l’objectif de Pyongyang est d’abord la signature d’un traité de paix avec Washington qui garantirait sa sécurité. La paix signée dans la péninsule après 64 ans d’un armistice qui s’éternise c’était aussi le grand rêve de Kim Dae-jung.
Sur son chemin Moon trouvera cependant la méfiance subversive de Kim Jong-un dont les tests missiles et nucléaires nourrissent la rigidité des conservateurs américains appuyés par le Japonais Shinzo Abe pour qui toute négociation ne serait possible que si Pyongyang abandonnait au préalable et sans conditions ses programmes nucléaires et balistiques.
Alors que le nouveau chef de l’État tente de tenir à distance les pressions de ses grands voisins et des États-Unis – s’il est vrai que ses professions de foi éloignent le pays de la stratégie intransigeante et conflictuelle de Washington, Moon n’a jusqu’à présent donné aucune garantie à la Chine qu’il ferait démanteler le THAAD [4] - son état d’esprit est le mieux illustré par cette déclaration de campagne où, après avoir condamné la brutalité du régime nord-coréen, il a appelé ses compatriotes du nord à un projet de réunification pacifique.
« A cet effet » a t-il ajouté « nous devons reconnaître Kim Jong-un comme le dirigeant légitime et un partenaire de dialogue (…) Le but des sanctions est favoriser la reprise des négociations ».
Dans ce contexte, le pragmatisme virevoltant de Donald Trump ayant lui-même récemment lancé, à la surprise de son propre camp, l’idée d’une rencontre avec Kim Jong-un, pourrait constituer un allié inattendu.
La douleur des familles séparées.
Enfin l’image de Moon ne serait pas complète si elle ne renvoyait pas à la sensibilité émotionnelle et romanesque du peuple coréen qui fonde une de ses principales caractéristiques. Interrogé il y a un mois par le Dong-A Ilbo, sur ce qu’il ferait en cas de réunification – un projet qui hante tous les Sud-coréens – il a répondu qu’il « prendrait sa vieille mère par la main pour lui montrer son village natal et ce qu’est devenue sa famille »…Ajoutant qu’il pourrait peut-être y prendre sa retraite.
Note(s) :
[4] Sur ce sujet ultra sensible qui divise les Coréens Moon a promis de mettre sur pied un commission consultative.
