›› Editorial
La bataille des terres rares et des microprocesseurs.
Le 20 novembre, le département de la Justice américain a inculpé quatre personnes (deux Chinois et deux Américains) pour exportation illégale de puces d’intelligence artificielle par le biais de contrats frauduleux. Il s’agit de 400 GPU Nvidia A100 et 50 GPU Nvidia H200 expédiées vers la Chine via la Malaisie et la Thaïlande entre octobre 2024 et janvier 2025. Ce qui a incité le parti républicain à appeler à l’adoption urgente d’une loi bipartisane sur le suivi des puces. L’incident symbolise l’extrême importance que Washington accorde à sa suprématie dans le domaine des puces d’extrême finesse.
Il entend d’autant plus en contrôler l’exportation vers la Chine qu’elles constituent le meilleur levier de riposte contre les pressions exercées par Pékin dans le secteur des terres rares.
Toutefois, selon le groupe Nvidia lui-même et son PDG Jesen Huang, Américain d’origine taiwanaise (photo), qui, selon le Figaro du 7 novembre, assure que Nvidia n’avait pas l’intention de vendre à la Chine ses puces utilisées pour le développement de l’IA générative, l’utilisation de produits de contrebande disponibles sur le marché noir chinois pour les centres de données est techniquement et financièrement inefficace puisque le groupe n’assure pas ses services de mise-à-jour pour les microprocesseurs vendus en fraude.
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L’autre volet des tensions avec l’Amérique par lequel Pékin entend affirmer sa résilience face à la guerre des taxes déclenchée par D. Trump est celui du numérique, industriellement et techniquement lié aux Terres Rares, dont l’appareil a fait son principal levier de riposte aux pressions de la Maison Blanche (à ce sujet lire la genèse de cette stratégie de riposte : Retour de la fièvre sino-américaine autour des terres rares).
Selon des sources proches du gouvernement chinois, relayées par CNBC, début novembre, le Parti aurait, pour affirmer sa résilience face à Washington, ordonné aux centres de données financés par l’État de se débarrasser des microprocesseurs étrangers dotés d’une capacité d’Intelligence Artificielle.
L’initiative spectaculaire affichant aux regards de l’opinion publique une défiance bravache face à l’Amérique, posera dans l’immédiat de sérieux problèmes aux concepteurs de puces américains comme Nvidia, AMD, ou Intel. A moyen terme cependant, elle pourrait avoir de graves inconvénients pour le secteur chinois de l’intelligence artificielle.
Le pari est risqué. La Chine, engagée avec Washington dans une partie de bras de fer sur les terres rares dont elle n’a levé les contrôles que temporairement (selon la partie américaine jusqu’à la fête du Thank’s Giving le 27 novembre) semble partir du principe qu’elle pourrait se permettre de subventionner son industrie des microprocesseurs jusqu’à ce qu’elle se mette au niveau des champions américains.
C’est là que le bât blesse.
Selon nombre d’experts, le rattrapage chinois accéléré par les embargos américains sera sans doute une réalité à terme. La question reste cependant dans quels délais ? Dans l’intervalle, l’avance américaine constitue un levier efficace de riposte au contrôle chinois des terres rares.
Pour Xingqiang (Alex) He, expert chinois du G.20 et de la gouvernance chinoise, membre du CIGI, (Center for International Governance Innovation), Docteur en Sciences Politiques de l’Académie chinoise des sciences sociales (CASS), Huawei et SMIC représentent aujourd’hui le meilleur espoir de la Chine en matière de production de puces d’IA avancées.
Cependant, dit-il, rattraper les États-Unis ne sera pas chose aisée, même avec un soutien étatique important.
Alors que les meilleures puces du marché fabriquées par TSMC pour Apple, Qualcomm, AMD, Nvidia, MediaTek, Intel ou Amazon Web Service (AWS), sont aujourd’hui gravées avec une finesse de 3 nanomètres (nm), tandis que les 2 nm, sur point d’entrer en production de masse, pourraient être commercialisées en 2026, SMIC (Semiconductor Manufacturing International Corporation), le champion chinois n’a entamé la production à grande échelle de puces 14 nm qu’en 2022.
Aujourd’hui, il produit certes des puces de 5 nm, mais pour une plus grande finesse, il n’en est qu’aux annonces faisant état d’un plan de développement d’une gravure en 3 nm, tandis que sa production courante reste, pour l’instant constituée par des puces de 28 nm, soit, au moins, une génération de retard.
Huawei, longtemps un acteur majeur du marché mondial grâce à ses puces 5G (cinquième génération), propose aujourd’hui sa puce ASCEND 910 C de 7 nm. Non seulement elle est à la traîne comparée à la GPU 4 nm de Nvidia, mais sa conception qui est un assemblage de deux ASCEND 910 B, ne constitue pas une avancée technologique.
Le développement futur se joue autour des logiciels de conception assistée par ordinateur (CAO), secteur hautement concurrentiel, dominé par un petit nombre d’acteurs majeurs dont les champions sont l’Américain Autodesk et le Français Dassault Systèmes, respectivement 39,19%, et 16,63% de parts du marché mondial. D’autres acteurs son présents comme SketchUp, Américain racheté par Google puis par Trimble, champion de la modélisation 3D, avec 21,13% du marché.
La concurrence est un symptôme du dynamisme du secteur dont l’évolution qui n’a pas de cesse, nécessite d’importants capitaux d’où les Chinois ne sont pas absents – (notamment ZWCAD et GstarCAD, dont les logiciels sont respectivement vendus à 800 et 500 $).
Les plus idéalistes des observateurs rêvent d’un monde parfait où la Chine et les Etats-Unis mettraient en commun leurs talents d’innovation dont les produits seraient librement profitables à tout le monde. Ils se souviennent même de l’époque des années 1990 – 2007, où la relation commerciale était profitable aux deux parties.
Globalement, pour la Chine, les gains tirés du commerce avec les États-Unis et le reste du monde ont certes été considérables. Depuis 2001, son économie, devenue la 2e de la planète a, même corrigée de l’inflation, plus que quintuplé. Grâce à cette croissance, des centaines de millions de personnes sont sorties de l’extrême pauvreté.
Mais la relation n’était pas sans bénéfices pour l’Amérique. Dans une étude de 2019, les économistes Xavier Jaravel et Erick Sager constataient qu’entre 2000 et 2007, l’intensification des échanges commerciaux avec la Chine avait augmenté le pouvoir d’achat annuel moyen des ménages américains de 1 500 dollars.
En 2023, un rapport de l’US-China business Council révélait même que les exportations vers la Chine soutenaient plus d’un million d’emplois américains.
En même temps, alors que la Chine détient toujours aujourd’hui 700 Milliards de $ de bons du trésor américain, ce qui, au passage, ne représente qu’une infime partie des 38 000 Milliards de sa dette, les entreprises américaines réalisaient chaque année des centaines de milliards de dollars de chiffre d’affaires en Chine, qu’elles pouvaient réinvestir aux États-Unis. Simultanément, les entreprises chinoises ont engagé des dizaines de milliards de dollars aux États-Unis.
La spéculation vertueuse manque cependant la partie de l’image dessinée par leur rivalité systémique qui prend en écharpe l’Asie-Pacifique et la question de Taïwan, dont les tensions commerciales et technologiques ne sont qu’un aspect.
L’appareil communiste n’a jamais envisagé d’abandonner son pouvoir en Chine. Mais, il fut une époque quand les Chefs d’État ou les responsables chinois visitaient les États-Unis de 1979 à 2021 [3], subsistait le malentendu que l’Amérique prosélyte du droit et de la démocratie, pouvait influer sur le système politique chinois pour en favoriser l’ouverture.
Depuis l’arrivée à la tête de l’appareil de Xi Jinping et de son mentor souverainiste Wang Hunning (lire l’analyse de Théophile Sourdille), le malentendu est dissipé, tandis que D. Trump en a balayé les dernières brumes.
La rivalité sino-américaine met en présence deux puissants souverainismes où la bienveillance à l’autre n’a pas de place. Seuls comptent les intérêts nationaux. Dans cette bataille, la Chine de Xi Jinping qui développe un féroce techno-nationalisme, reste inflexible, y compris en prenant le risque d’importants retours de flamme internes et externes.
Note(s) :
[3] Deng Xiaoping, alors vice-premier ministre, en 1979 ; Li Xiannian, 3e Président de la RPC, en 1985 ; Jiang Zemin, 5e Président de la RPC, en1993 et 1995 ; Hu Jintao, 6e Président de la RPC, en 2006 et 2011 ;
Xi Jinping, idéologiquement le plus engagé dans une riposte à l’Amérique, fut paradoxalement l’homme d’État chinois qui la visita le plus souvent. Il s’y est rendu en 1985 à 32 ans, pour une visite d’études dans l’Iowa ; en 1990 (deux fois) en tant que nº1 du Parti à Fuzhou ; en 2006 à New-York et New-Jersey au titre de nº1 au Zhejiang ; et, en février 2012, en tant que Vice-Président ;
Après son accession à la tête du Parti à l’automne 2012 et à Présidence en mars 2013, il a fait le voyage en juin 2013 pour une rencontre informelle avec le Président Obama en Californie ; en 2015 il était en visite d’État reçu par Obama ; en 2016 à Washington DC pour participer au sommet sur la sécurité nucléaire militaire et la prolifération ; en 2017, il était reçu par D. Trump en Floride ; Enfin en novembre 2023, à San Francisco pour l’APEC où il rencontra pour la première fois le président Joe Biden investi en janvier 2021.
