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« The Red roulette », une plongée intime et familiale dans le sulfureux mélange des affaires et de la politique

Disparition et réapparition de Duan.

Les enlèvements politiques arbitraires sont courants en Chine. On se souvient des libraires de Hong Kong disparus pour avoir mis en vente un livre faisant état des maîtresses de Xi Jinping et, en 2017, de Xiao Jianhua citoyen canadien, milliardaire investi dans les nouvelles technologies de l’information et les secteurs du ciment, des métaux rares et de l’énergie (charbon) enlevé durant le nouvel an à son hôtel de Hong Kong.

Un an plus tard, Yang Zhihui, Wu Xiaohui et Guo Guangchang trois hommes d’affaires du secteur du charbon, soupçonnés de délit d’initié, disparaissaient dans les geôles de la police sans donner de nouvelles. Récemment la même mésaventure arriva à Jack Ma, PDG d’Alibaba dont la sévère critique du système financier lors d’un colloque organisé dans un hôtel du Bund à Shanghai avait déplu à l’appareil [2].

Sans jugement, il a été éliminé de la société, privé de ses contacts, placé au secret et, selon toute vraisemblance, soumis à des séances de rééducation, avant de réapparaître à la télévision d’État pour faire amende honorable et louer l’efficacité du Parti dont il dit dans son message TV avoir compris les intentions sociales. Lire : Jack Ma s’est évanoui. LA FOURMILIÈRE A PERDU SA REINE

Pourquoi Whitney Duan ?

La dame figurait déjà dans l’article du New York Times du 26 octobre 2012 qui révélait les affaires troubles de la famille de Wen Jiabao (lire : 温爷爷, Wen Yeye, le grand-père du peuple entre corruption et guerre des clans).

Une des plus célèbres milliardaires de Chine, image populaire d’une fille pauvre du Shandong hissée avec son ex-mari à la tête d’une immense fortune, elle était l’intermédiaire et le prête-nom ayant permis à la famille Wen de prendre des parts lucratives dans les assurances Ping An.

Encore plus gênant pour elle et pour l’appareil, l’histoire de son ascension et de sa chute liée à la disgrâce de la famille Wen, est relatée avec force détails dans le livre de Shum. Il dévoile les relations troubles entre la faction des « fils de princes » du Parti, les développeurs immobiliers et les milliardaires comme Xiao Jianhua kidnappé à Hong Kong en 2017.

Au fil des révélations sont mises à jour non seulement les pratiques de rémunérations en terres agricoles à urbaniser consenties aux développeurs par les fonctionnaires, mais aussi et surtout les ramifications qui, par des prête-noms, canalisaient les prébendes vers les grandes figures du régime comme l’ancien président Jiang Zemin et Jia Qinglin, ancien membre du Politburo, tous deux toujours considérés malgré leur âge, comme les parrains politiques de factions rivales à Xi Jinping.

L’appareil communique peu sur le sujet, mais on sait qu’avant sa disparition de l’Hôtel Bulgari près du quartier de Sanlitun, dont elle est propriétaire, Duan était déjà frappée par une interdiction de quitter le territoire à la suite d’une enquête pour corruption dont les ramifications conduisaient à Sun Zhengcai, l’ancien n°1 à Chongqing, condamné à la prison à vie en mai 2018 (lire : L’élimination « à vie » de Sun Zhengcai).

Quoi qu’il en soit, la disparition de Whitney révèle deux choses. D’abord à quel point il est devenu précaire de faire des affaires en Chine selon les schémas anciens d’une imbrication étroite avec le politique où le succès dépendait moins de la qualité de chacun que de ses liens avec l’aristocratie rouge. Ensuite, que l’éradication du fléau de corruption imprégné dans la culture politique est difficile.

Longtemps Duan a cru que ses succès, appuyés par des mentors politiques comme la famille Wen Jiabao ou Sun Zhengcai seraient sans limites. Les deux furent les efficaces leviers de sa fortune. Le premier par osmose d’un enrichissement du clan Wen à travers ses investissements dans les assurances Ping An ; quand le deuxième, il fut à l’origine de la construction de la plus grande zone de fret en Chine à l’aéroport de Pékin, qui fit de Duan une milliardaire.

*

Mais la chance de Duan a commencé à tourner quand, en 2012, le New-York Times a révélé qu’elle avait aidé la famille Wen Jiabao à faire fortune par le truchement des assurances Ping An.

Dans l’imaginaire populaire rien n’est plus critiquable que l’enrichissement des fonctionnaires du Parti et de leurs familles par le biais de leur influence politique. L’ambiance devint explosive quand la même année que le New-York Times, Bloomberg révéla que la famille de Xi Jinping avait elle aussi amassé une fortune d’1,5 Mds de $.

La réponse politique du n°1 fut le lancement de la campagne anti-corruption en 2013, assortie de nombreuses mise en garde contre les brebis galeuses. Le vent avait tourné et le nouveau paradigme des affaires plus acrobatique et souvent plus dangereux eut raison du couple où Duan cultivait la puissance des « guanxi », tandis que Shum qui se réfugia à Oxford, se chargeait de la mise en œuvre concrète des projets.

Cinq ans plus tard, la chute de Sun Zhengcai sonna le glas du pouvoir de Duan et déclencha le processus politique de son escamotage, sur fond d’inquiétude du Parti tétanisé par les révélations du livre de Shum.

Depuis, sévèrement mise sous le boisseau par l’appareil, elle était restée silencieuse, tandis qu’au sommet, au fil du temps, l’inquiétude du pouvoir alerté par la proximité de la parution des très sulfureuses révélations de « The Red Roulette » ne cessa de hanter la conscience des caciques.

Telle est la raison de la soudain réapparition de Duan. Le 4 septembre dernier, probablement surveillée par la police du régime, elle téléphona à son ex-époux pour lui demander de ne pas publier son livre. Trop tard.

Note(s) :

[2L’histoire mondiale des enlèvements a de longues racines historiques. Ils furent utilisés pour faire pression sur les rivaux politiques en prenant des otages dans les familles princières, ou pour peser dans une négociation commerciale, ou même diplomatique avec une puissance étrangère.

En 1523, à Ningbo, des fonctionnaires chinois furent kidnappés par les Japonais. Lors des deux guerres de l’opium, au XIXe siècle, 38 diplomates ou négociateurs franco-anglais furent enlevés ; pendant la Seconde Guerre mondiale, des milliers de Chinois furent kidnappés par les Japonais et envoyés au Japon comme travailleurs forcés dans les mines de charbon.

La pratique politique de l’enlèvement n’a pas disparu, mais depuis les années 1980, l’exemple venant d’en haut, les kidnappings deviennent mafieux au point que les enlèvements et la traite des êtres humains sont devenus un problème en Chine.

Le plus souvent, les victimes sont des enfants. Selon le gouvernement chinois au moins 10 000 enfants sont kidnappés chaque année. Des sources américaines situent ce chiffre à au moins 20 000. Certaines ONG parlent de 70 000 cas d’enlèvements d’enfants, vendus à des familles à la recherche d’une descendance.

La police chinoise n’est pas restée inerte. Exemple, entre 1991 et 1996, elle a libéré environ 88 000 femmes et enfants kidnappés et arrêté 143 000 ravisseurs. Selon Xinhua, depuis 2009, la police a secouru plus de 54 000 enfants et éliminé 11 000 trafiquants.


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