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Tillerson à Pékin. Les « chauds et froids » de la relation sino-américaine

L’arrière plan des soubresauts.

Derrière la bienveillance placide de Pékin et la trajectoire diplomatique erratique de Donald Trump, ayant évolué d’une avalanche d’accusations commerciales plus ou moins exactes à cette très récente profession de foi amicale, après être passée par la très sensible dénonciation de la politique d’une seule chine et les accusations récentes de l’inertie complice de la Chine sur la question nord-coréenne, sur fond de tensions récurrentes en mer de Chine du sud et de l’est, il y a trois réalités incontournables.

La première est le surgissement stratégique de la Chine dans la région du Pacifique occidental qui défie le magistère américain tout comme il inquiète le Japon, d’autant que les trois points de friction les plus sensibles renvoient à de profondes divergences historiques et culturelles battant en brèche la conception occidentale des relations internationales articulées au Droit, à quoi s’ajoutent les très sensibles ressorts nationalistes, ingrédients explosifs de la politique intérieure chinoise, mais dont l’importance, liée à la peur du déclin, attise aussi la virulence des luttes de pouvoir aux États-Unis.

A Taiwan, toujours placée par le Taiwan Relations Act sous la protection militaire américaine contre une agression chinoise, la « Politique d’une seule Chine » passe par pertes et profits la démocratie de l’Île et le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes pris en otage par les missiles chinois ; en mer de Chine du sud, la prétention chinoise à la souveraineté au nom de sa très ancienne prévalence culturelle sur tout l’espace marin grand comme la Méditerranée heurte de plein fouet la conception légaliste des relations internationales défendue dans la région par Washington, Tokyo et plusieurs pays de l’ASEAN ;

Sur la Péninsule coréenne enfin, la priorité absolue de Pékin accordée à la survie du régime de Pyongyang prend le risque de favoriser la nucléarisation militaire définitive de la Corée du nord à ses portes, en contradiction avec le régime de non prolifération entré en vigueur en 1970, signé par la presque totalité des pays à l’exception de l’Inde, du Pakistan, d’Israël, du Sud Soudan et dont la Corée du nord s’est retirée en 2003.

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La force des interactions.

La deuxième réalité planant au-dessus des relations sino-américaines en dents de scie marquées par des frictions sévères quand chacun teste les lignes rouges de l’autre sur l’un des trois foyers de tensions évoqués plus haut, est de l’ordre de l’instinct de survie. Tandis que l’Amérique s’inquiète de son déclin et que la Chine qui ne lui reconnaît aucune pertinence stratégique dans la région, l’accuse de vouloir freiner sa montée en puissance, Washington et Pékin sont animés par une sincère angoisse que l’exacerbation des tensions finisse par déboucher sur un dérapage militaire incontrôlable que ni l’un ni l’autre ne souhaite, dans un contexte stratégique dominé par l’ultima ratio des arsenaux nucléaires.

D’où ce constant retour, après les échauffourées, à l’obligation régulièrement rappelée par l’un et l’autre, de résoudre les divergences par le dialogue. A cette contrainte de la terreur nucléaire à la racine d’un apaisement par défaut, s’ajoute un autre facteur objectif. Agissant au bénéfice des deux, en dépit des constantes controverses commerciales [2] et de l’important déficit américain, l’ampleur des relations économiques et commerciales articulées à une très longue liste de coopérations dans un nombre considérable de secteurs, crée une étroite imbrication de la relation qui, jusqu’à présent, fut, avec l’épouvantail nucléaire, le principal moteur de la sagesse.

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Le troisième ingrédient de l’apaisement, plus chinois qu’américain, est que la période de préparation au congrès place la direction du régime sous les feux de l’actualité. Aspirant à renvoyer au peuple l’image d’un pouvoir maître de lui, rassurant, discutant d’égal à égal avec son grand rival stratégique, le Parti ne peut pas prendre le risque d’un conflit ouvert avec Washington dont les péripéties pourraient le mettre en porte à faux.

Est-ce le hasard de la méthode Trump qui monte les enchères avant d’en rabattre ou l’effet de conseillers avertis des exigences internes de la période du 19e Congrès, mais en invitant Xi Jinping aux États-Unis moins de 4 mois après son investiture et 7 mois avant le Congrès, le nouveau président américain ajoute beaucoup à la crédibilité internationale et à la couronne de lauriers que l’opinion publique tresse au n°1 chinois.

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On le voit, l’accalmie mise en scène au Palais du Peuple par Xi Jinping et Tillerson était peut-être apprêtée, mais elle n’était pas factice. Ancrée à l’étage supérieur à quelques solides fondamentaux datant des années 70, largement analysés par Henri Kissinger vieil ami de la Chine depuis 40 ans, puis par Zbigniew Brzezinski pour qui la coopération sino-américaine est à la fois un passage obligé et un puissant adjuvant de l’influence américaine dans le monde, elle exprimait l’intuition que la sagesse consiste d’abord à prendre acte de l’évolution du monde.

Pour autant, l’accord sur la vision stratégique du long terme n’a pas la vertu d’effacer les tensions qui, comme par le passé, continueront à attiser de dangereux incendies.

Des tensions irrépressibles.

Tout comme Pékin continuera à souffrir de l’inconfort de la puissance américaine à ses portes – une occurrence qui, au passage, a rapproché la Chine de la Russie – marquée par ce qu’elle considère comme une intrusion visant à imposer le modèle politique et culturel américain et à encadrer la montée en puissance de la Chine, Washington ne cessera pas de dénoncer le dumping commercial chinois, ses très importants surplus commerciaux, le non respect des règles de l’OMC et le harcèlement en Chine des entreprises américaines ostracisées par une interprétation à deux vitesses du droit de propriété intellectuelle et de la loi sur les monopoles.

Au registre des relations stratégiques, une première bourrasque se lèvera tôt ou tard avec la livraison à Taiwan d’une panoplie d’armes dont la liste est en préparation et dont l’ampleur sera, selon un proche de la Maison Blanche cité par Reuters, bien plus vaste que celle annulée par Obama à la fin de son mandat ; en mer de Chine, les empiètements chinois qui s’attribuent, contre le Droit international, de vastes espaces maritimes autour des îlots bétonnés, élargis et maintenant en partie militarisés, constituent toujours un motif d’inquiétude pour les riverains et un irritant de première grandeur pour Tokyo et Washington ;

Sur la péninsule coréenne, les ambivalences chinoises pourraient subir le contrecoup de ce qu’à Séoul, Tillerson a désigné comme « la fin de la patience stratégique américaine », exigeant la mise en œuvre sans ambiguïté par la Chine des sanctions onusiennes comme condition première de la reprise du dialogue à 6. En même temps, si elle était autorisée par le nouveau pouvoir coréen, la poursuite du déploiement du système THAAD créera un abcès de fixation générateur de tensions.

Note(s) :

[2La Chine est le 2e partenaire commercial des États-Unis après l’UE et avant le Canada avec 578 Mds de $ d’échanges (2016) – parmi lesquels 462 Mds de $ sont des exportations chinoises, dont une partie est constituée par des produits américains fabriqués en Chine.

A cette réalité s’ajoutent le fait que la Chine est le 2e détenteur de la dette extérieure américaine (1120 Mds de $ en décembre 2016) et une longue liste de coopérations techniques bilatérales dans de nombreux secteurs, y compris dans celui des marines de guerre. En même temps, les rapprochements sino-américains opérés entre autres sur la question iranienne et la lutte contre le terrorisme, ont donné lieu à de nombreux échanges bilatéraux, facteurs d’une meilleure compréhension réciproque.


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