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Une vie pour le qin Georges Goormaghtigh, le Bo Ya des temps modernes

Madame Tsar Teh-yun (1905 – 2007). Poète, calligraphe et Maître du qin, elle a joué un rôle majeur dans la perpétuation de l’art du qin, la cithare des lettrés. Alors qu’en Chine continentale, la pratique de cette cithare à sept cordes avait été interdite pendant toute l’époque de la Révolution culturelle (1966 à 1976), Madame Tsar Teh-yun, installée à Hong Kong a su conserver et transmettre un art bien différent de celui pratiqué dans les conservatoires officiels de Chine continentale où, après l’interdiction pure et simple de l’instrument, ses cordes de soie furent remplacées par des cordes métalliques ou en plastique et où une virtuosité très extérieure et superficielle fut mise en valeur. (Cahiers d’ethnomusicologie 2015).


*

Les deux livres culte qui ont le plus contribué à mon apprentissage de la Chine sont "Les propos sur la peinture de Shitao" de Pierre Ryckmans et "L’art du qin" de Georges Goormaghtigh.

Chacun à sa manière explore l’ethos de la Chine. Que la peinture et la musique se rejoignent sur les plus hauts sommets de la pensée, m’apparait aujourd’hui comme l’héritage le plus précieux qui nous arrive du fond des âges et la synthèse la plus évidente de la rencontre entre la culture lettrée et les traditions taoïstes.

Dans le domaine de la peinture, Ni Zan, Huang Gongwang, Shitao, Bada Shanren et bien d’autres furent des adeptes du taoïsme. Dans l’art du qin, tous les grands maîtres ont aussi des antennes taoïstes. Les uns et les autres tirent de la nature leur inspiration. Vivre en compagnie des grandes peintures de paysage des Song à la fin de l’empire est un aussi inépuisable bonheur que d’écouter l’immense répertoire de qin, dont fait désormais partie le CD qui accompagne "Le grain des choses" de Georges Goormaghtigh, publié par ses soins à Genève en 2018.

Au fil des pages qui évoquent tantôt un souvenir, tantôt une émotion, parfois une anecdote, s’installe une sorte de suspense comme dans les grandes œuvres littéraires.

Quand il donne le titre des quinze thèmes évoqués dans une partition célèbre intitulée Le printemps, le silence s’emplit spontanément d’une mélodie légère : « Le temps change, le souffle Yang est de retour, le printemps s’installe, une myriade de fleurs s’épanouissent, les fleuves et les montagnes resplendissent, le ciel et la terre sont en harmonie, chant du loriot, ballet des hirondelles, tiédeur du soleil, douceur de la brise, les fleurs et les saules rivalisent en beauté, luxuriance du printemps à Chengdu, beauté de la nature à la capitale, danse du zéphyr autour de l’arc-en-ciel, l’empereur vert presse son attelage, déjà le feuillage prend le pas sur les fleurs, on voudrait retenir la végétation parfumée ».

Mais y a-t-il encore beaucoup d’auditeurs comme Zhong Ziqi qui écoutant Bo Ya jouer du qin pouvait s’exclamer « Quelle merveille ! Comme tu joues bien ! C’est imposant et vertigineux comme les hautes montagnes », puis un peu plus tard « Quelle merveille ! Comme tu joues bien ! C’est mouvant et impétueux comme l’eau qui coule ».

Qui a encore les cordes du cœur assez sensibles pour voir la nature se transformer sous ses yeux au son du qin ou entendre l’assourdissant bruit d’une cascade dans une peinture de Shi Tao. Madame Tsar Teh-yun, le professeur de Georges Goormaghtigh, sait combien son art est réservé à de rares initiés. Un notable, raconte-t-elle, avait invité un musicien renommé à jouer dans son village. Il y avait foule dans le temple, mais progressivement l’auditoire se dispersa, ne laissant sur place qu’un seul auditeur.

A la fin du morceau, le joueur de qin se leva et s’inclina devant cet amateur inconnu pour le remercier. « j’attends que vous ayez fini, lui dit-il, car la table sur laquelle vous jouez m’appartient ».

Georges Goormaghtigh, comme tous les grands musiciens et collectionneurs est, diront certains, un fétichiste, mais je pense surtout qu’il est animiste, comme les Chinois eux-mêmes. Ses qin sont des êtres vivants. Ils ont des noms, une personnalité. Il est comme les peintres, pour qui les arbres, la montagne, les torrents ont une âme.

En témoigne l’histoire du vieux qin abîmé et injouable du grand homme que fut Louis Laloy. Contre toute attente, il va être restauré au cours d’un longue et délicate opération : « ouverture entière de l’instrument, réparation d’une longue fissure dans sa partie inférieure, façonnage d’un sillet dans un bois dur et très ancien fourni par M. Choi Chang-sau, le maître en lutherie de Sou Si-tai, façonnage d’un protège chevilles manquant, laquage des parties abîmées, réglages fins.

Quand je vis l’instrument restauré, j’en crus à peine mes yeux, et mes oreilles ! Il avait toutes les qualités du vieux qin : laque finement craquelée, timbre éloquent. Plus je le jouais, plus se révélaient ses vertus : pénétration, égalité, silence ».

Les lecteurs qui, comme moi, tomberont amoureux de ce livre, devront très vite se procurer les 74 CD et 12 DVD édités par Guo Peng, et tous les autres titres que recommande l’auteur, y compris les deux CD des œuvres de la très élégante et discrète Madame Tsar Teh-yun à qui ce livre rend un nouvel hommage. Ecouter Le printemps par Tsar teh-yun https://www.youtube.com/watch?v=PQXEW4ZZGJA

Je me promets aussi d’aller à la découverte de tous les autres grands maîtres qui sont cités ici : Zha Fuxi, Zhang Ziqian, Gu Meigeng, Yu Shaoze, et à la recherche de la correspondance qu’ont échangée, pendant dix ans, le grand lettré van Gulik et le compositeur Paul Hooreman. C’est ce dernier qui hérita du Qin de van Gulik qui résonne aujourd’hui sous les doigts de Georges Goormaghtigh.

Mais pour que toutes ces histoires de qin qui passent de main en main, avant de se retrouver dans le petit musée de Georges Goormaghtigh, aient un sens, il faut se mettre dans la peau de celui qui a passé sa vie en compagnie de ces trésors vieux parfois de plusieurs siècles et est capable de dialoguer avec chaque instrument comme Saint François d’Assise avec les oiseaux.

C’est en lisant, il y aura bientôt trente ans, la description qu’en donnait Georges Goormaghtigh dans le préambule de son livre L’art du Qin que j’ai appris à vénérer cet instrument et à l’écouter comme la musique intérieure, ésotérique et secrète, de la communication avec la nature, comme la seule musique qui accompagne la peinture chinoise de paysage et en transmette, sur un autre mode, la vie et les sentiments.

L’instrument des sages.

Traditionnellement, le qin est associé aux lettrés, qui jouent de l’instrument pour leur plaisir et leur édification personnelle.


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Le qin a été élaboré à l’image du macrocosme et est chargé de transcendance. Son âme est d’origine divine et sacrée. Georges Goormaghtigh raconte aussi dans ce premier livre admirable, paru en 1990, la grande aventure mystique de Bo Ya qui, il y a 2000 ans, étudiait avec son maître Cheng Lian.

Pour faire comprendre à son disciple, jusqu’où pouvait le conduire l’art du qin, Cheng Lian l’emmena dans les îles Penglai. Laissant Bo Ya sur le rivage, il s’éloigna dans sa barque pour aller à la rencontre de son propre maître Zi Chun qui avait le pouvoir, par la musique, de transfigurer le monde autour de lui et vivait désormais parmi les immortels de ce paradis légendaire.

« Après une dizaine de jours, il n’était toujours pas de retour. Bo Ya avait beau scruter l’horizon, il ne le voyait pas revenir. Il n’entendait que le rugissement des eaux et les cris des goélands. Poussant un long soupir, il s’écria : "Maître, vous êtes sur le point de me transformer" ».

« Il prit son instrument et chanta cette métamorphose. A peine eut-il terminé que Cheng Lian apparut. Dès lors, Bo Ya devint le plus grand musicien du monde ».

Cette histoire qui, depuis la dynastie Han, circule dans les livres, aura servi de mythe fondateur pour tous les joueurs de qin en quête d’absolu qui se sont fondus dans le Grand Tout et appartiennent, eux aussi, au royaume des immortels.

Références.

- Georges Goormaghtigh, Le grain des choses : Petit musée du qin, 古琴小博物館, 120 pages, Genève 2018. Contact : info@legraindeschoses.com
Le livre est accompagné d’un addendum « La houle dans les pins » et d’un CD audio.

- Georges Goormaghtigh, Le chant du pêcheur ivre, Ecrits sur la musique des lettrés chinois, Infolio éditions, Paris-Gollion, 2010.

- L’art du Qin, deux textes d’esthétique musicale traduits et commentés par Georges Goormaghtigh, Institut belge des Hautes études chinoises, Bruxelles, 1990.

- Pierre Ryckmans, Les « Propos sur la peinture de Shitao », traduction et commentaire pour servir de contribution à l’étude terminologique et esthétique des théories chinoises de la peinture, Institut belge des Hautes études chinoises, Bruxelles, 1970.

- R.H. van Gulik, The Lore of the Chinese Lute : An Essay in Ch`in Ideology, Monumenta Nipponica monographs ; Sophia University, 1940.
Chine, Tsar Teh-yun (1905-2007), maître du qin, double CD présenté par Georges Goormaghtigh. CD AIMP CVIII-CIX/VDE-GALLO 1432/1433,2014. D’autres références musicales figurent dans le livre pp.40-41.

- La grande anthologie de Guo Peng intitulée Juexiang 《绝响—国鹏辑近世琴人音像遗珍》comprend 74 CD et 12 DVD de 78 grands maîtres du qin, éditions Zhengshi正式出版, Pékin ; 2017.


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