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Violente charge de Pompeo contre le Parti. Les dessous du raidissement chinois

Mike Pompeo, ici avec son homologue Wang Yi à Diaoyutai à Pékin en octobre 2018, est coutumier des attaques directes contre le Parti. Il y a un an lors de la rencontre durant laquelle cette photo avait été prise, Wang Yi avait même accusé son homologue d’avoir pris des initiatives en faveur de Taïwan et d’affaiblir la confiance mutuelle par ses constantes critiques des politiques chinoises « allant à en l’encontre de l’intérêt des deux peuples ».


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Le 30 octobre dernier, à l’occasion d’un discours du Secrétaire d’État Mike Pompeo au très conservateur Institut Hudson, la méfiance ombrageuse entre les États-Unis et la Chine qui disent pourtant l’un et l’autre vouloir éviter un conflit direct et préférer la coopération, a franchi le cap symbolique d’une guerre encore froide, mais sans merci, entre les « caractéristiques chinoises » exprimées par le régime et l’Occident dont Washington se dit le porte-parole.

Si les mots ont un sens, c’est en tous cas ainsi que résonne une des phrases les plus inamicales jamais proférée publiquement pas un secrétaire d’État américain contre le régime chinois. « Aujourd’hui, nous réalisons enfin à quel point le Parti communiste est vraiment hostile aux États-Unis et à nos valeurs. ». On notera au passage – la remarque prend tout son sens à la fin de cette note - que Mike Pompeo cible « le parti communiste chinois » et non pas « la Chine ».

La menace émanant d’un pouvoir « marxiste-léniniste » n’est pas seulement dirigée contre l’Amérique, dit M.Pompeo, elle a aussi l’ambition d’instaurer une domination globale, « il suffit d’écouter ce que disent les dirigeants chinois » (…). « Leurs méthodes constituent un défi pour les États-Unis et le monde auquel nous devons tous collectivement faire face. »

L’alerte vient 7 mois après que la Commission Européenne avait elle-même considéré que les pratiques internationales chinoises exprimaient « une rivalité systémique », signifiant que les stratégies extérieures de Pékin avaient, au-delà des contentieux commerciaux, le potentiel de bousculer le paradigme socio-politique fondant l’épine dorsale de la marche des sociétés démocratiques de la planète.

S’appuyant sur une longue série des reproches faits à Pékin, faisant écho aux déceptions, préoccupations, parfois à la vindicte, de la presque totalité du sérail politique américain, sénateurs, représentants et membre de l’exécutif compris, l’argumentaire du chef du département d’État ne s’embarrasse plus de l’ambiguïté diplomatique.

Portant le fer dans la plaie au moment même où la Maison Blanche cherche péniblement les prémisses d’un accord commercial, le discours exprimait aussi la somme des contradictions pesant sur la politique chinoise de Washington.

Hésitations stratégiques et frustrations américaines.

La politique chinoise de Washington reste tiraillée entre le l’ADN de realpolitik de Kissinger qui spéculait sur l’accommodement obligé avec la Chine compte tenu de sa puissance potentielle et les frustrations de voir surgir un rival accusé de ne jouer le jeu des relations internationales et du libre marché qu’en fonction de ses intérêts.


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Tiraillée à l’extrême, la ligne officielle, encore brouillée par les foucades de D. Trump, flotte entre les deux contraires d’une improbable guerre froide anti-chinoise et l’obligation d’un accommodement stratégique que la dimension et la puissance de la Chine rendent inévitable.

D’une part les affres d’une rivalité globale dont certains Cassandre imaginent qu’elle mène droit au conflit militaire direct et, d’autre part, la conviction, datant de Kissinger et Nixon que le rapprochement de « realpolitik » avec Pékin, en dépit des chemins politiques contraires et des risques d’une relation asymétrique au détriment de l’Amérique, est la seule stratégie possible.

L’oscillation exprime aussi la désillusion face à l’échec du militantisme de l’ouverture à la Chine qui fut le crédo de Washington et de nombre d’experts sinologues depuis la signature des trois communiqués (1972, 1979, 1982 : respect mutuel sur la scène stratégique ; reconnaissance par Washington de Pékin comme le seul gouvernement légal de la Chine ; intention de part et d’autre de renforcer les liens économiques, académiques, scientifiques et technologiques).

« Nous avons réduit notre relation avec Taïwan en souhaitant une réunification pacifique ; encouragé l’entrée de la Chine à l’OMC ; hésité à défendre nos amis – Philippins et Vietnamiens – contre les pressions de Pékin en mer de Chine du sud » (…) « Franchement, nous avons fait énormément pour accompagner la montée en puissance de la Chine dans l’espoir qu’elle devienne plus libre, plus attentive aux règles du marché et, en fin de compte, plus démocratique. En pure perte. Trop souvent Pékin n’a pas suivi ».

L’éventail des reproches est large. Il va des hypocrisies commerciales à l’OMC – « le plus grand hold-up de l’histoire sur les emplois » - disait Trump dans un de ses discours -, aux intrusions politiques et manœuvres d’influence du « Front Uni » au cœur même de la politique américaine ; du viol de la propriété intellectuelle aux stratégies internationales de chantage à l’accès au marché chinois, imposant le silence aux groupes commerciaux et même à l’Association américaine de basket-ball (NBA) quand elles critiquent de la Chine [1] ;

Pompeo a aussi fustigé le fait accompli en mer de Chine du Sud, les pressions contre Taïwan, ainsi que les attaques contre les droits de l’homme ciblant les dissidents en politique intérieure et, au Xinjiang, contre les musulmans, en passant par la corruption des partenaires de Pékin des Routes de la soie entraînés dans « le piège de la dette [2] menaçant leur propre souveraineté. »

Ce n’est pas tout, selon, le Carnegie Moscow Center à Moscou et annexe du « Carnegie Edowement for International Peace », basé à Washington, « l’automne 2019 restera dans les mémoires à cause des protestations anti-chinoises au Kazakhstan qui s’insurgent contre l’augmentation des dettes à la Chine, la présence invasive des entreprises chinoises et le schéma de troc commercial échangeant les technologies chinoises pour le pétrole kazakh ».

A ces récriminations contre Pékin, dit le rapport, s’ajoutent celles liées aux « persécutions des Ouïghour de la province voisine du Xinjiang », dont l’ampleur « attise la crainte de la société kazakhe pour l’expansion chinoise ».

Enfin, à la grande fureur du Waijiaobu, le Secrétaire d’État a pris soin de désolidariser ses critiques du Parti de l’appréciation que Washington exprime en faveur du « peuple chinois ».

Notes :

[1Entre autres : American Airlines, Apple, Audi, Cathay Pacific, Disney, Delta Airlines, Marriot International, Mercedes-Benz, NBA, Nike, Ray-Ban, Swarovki, Tiffany & Co, Versace, Viacom, Zara.

[2S’il est vrai que nombre de partenaires de Pékin sur les « nouvelles routes de la soie » en Afrique ou en Asie du sud-est se sont endettés auprès de la Chine, le pourcentage des créances chinoises dépasse rarement 25% du total de leur dette. L’Institut Lowy du nom de son fondateur, le milliardaire australien Frank Lowy, précise cependant que le risque d’une aggravation de la dépendance financière à la Chine existe dans certains États.

« Les compagnies de travaux chinoises ont le savoir-faire pour livrer des infrastructures de qualité, mais les faits font craindre que, livrées à elles-mêmes, elles sont tentées par la corruption et laissent filer l’inflation de leurs coûts » (…)

« L’ampleur des prêts de la Chine et l’absence de mécanismes institutionnels solides pour protéger la viabilité de la dette des pays emprunteurs posent des risques évidents. Les prêts chinois représentent une part plus importante du PIB dans les petites économies. »

« Si la Chine veut rester un important bailleur de fonds de développement dans le Pacifique et tenir à distance sans répondre aux accusations de « piège de la dette » de ses détracteurs, elle devra restructurer en profondeur son approche, notamment en adoptant des règles formelles de prêt, analogues à celles des banques de développement multilatérales. »

Lire : Ocean of debt ? Belt and Road and debt diplomacy in the Pacific


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