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Wang Hunning, l’architecte « du rêve chinois. » Par Théophile Sourdille. (IRIS)

Wang Hunning au centre avec Xi Jinping. Après avoir été l’éminence grise et l’architecte conceptuel de la pensée politique de Jiang Zemin et de Hu Jintao, Il est à l’origine de la théorie très nationaliste des « caractéristiques chinoises », dont l’un des objectifs majeurs est de protéger la Chine des influences démocratiques occidentales dangereuses pour la prévalence du Parti en Chine. La pensée de Wang qui spécule aussi sur l’efficacité du centralisme politique a également produit une démesure nationaliste ayant allumé des contrefeux chinois à l’étranger.


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Au sommet de l’appareil, un homme discret au parcours insolite tranchant avec la trajectoire habituelle des élites politiques chinoises mérite d’autant plus attention qu’après avoir été l’éminence grise et le maître à penser politique de trois n°1 chinois depuis le milieu des années 90, la rumeur court que son étoile pâlit.

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Formé aux débats conceptuels à l’aune de la pensée des philosophes français à Fudan - Shanghai, Wang Hunning, 64 ans, est entré au Comité Permanent en octobre 2017 au 5e rang protocolaire du régime. Cette promotion insolite d’un intellectuel dans le sérail des apparatchiks politiques constitue à elle seule un événement au sein du parti qui, depuis la faillite de l’URSS, cherchait une architecture conceptuelle capable de dépasser les dogmes communistes pour entrer selon les valeurs chinoises dans la modernité.

Inoxydable conseiller des présidents depuis la fin des années 90, à l’origine intellectuelle des grands slogans du régime, depuis les « Trois représentativités » de Jiang Zemin (2003) jusqu’au « rêve chinois » articulé aux « caractéristiques chinoises » de Xi Jinping (2013 – 2017), en passant par la « société harmonieuse » et le « développement scientifique » (2010) de Hu Jintao, l’Intellectuel Wang, est par l’ampleur de son influence, l’originalité et le fermeté de ses vues, une exception notable du sérail politique chinois.

Brillant théoricien, il s’intéresse au concept de la souveraineté nationale dont il fait sa thèse universitaire inspirée des théories de Jean Bodin et de la droite française.

Toute sa réflexion personnelle puisée dans ses lectures et une expérience édifiante de voyage aux États-Unis où il mesure les limites des systèmes démocratiques, le conduit progressivement à forger une architecture néo-conservatrice dont l’intransigeance nationaliste, articulée aux racines multiples de la pensée chinoise, se démarque clairement des valeurs occidentales qu’il considère comme nuisibles à l’épanouissement national et à l’esprit collectif.

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Dans une publication de l’IRIS datant de décembre 2018 (document pdf), Théophile Sourdille analyse avec talent et, en dépit de son admiration pour le personnage, un très méritoire recul académique, le parcours intellectuel de celui qu’il qualifie de « nouveau Confucius ».

L’originalité de l’analyse est aussi qu’au-delà des concepts du nationalisme chinois, elle relie également la trajectoire de l’actuelle direction du régime à un puissant sentiment d’urgence face à ce que Xi Jinping et ses proches ont identifié comme un risque majeur pour la survie à la tête de la Chine du Parti dont les assises populaires étaient fragilisées par la corruption généralisée et la prévalence sociale suspecte des « fils de prince ».

Les racines de la pensée centralisatrice et nationaliste de Wang Hunning plongent en effet d’abord dans la tourmente de la chute de l’URSS et les transes politiques internes de la secousse de Tian An Men qui résonnèrent toutes deux au sein de l’appareil comme le tocsin d’une catastrophe inéluctable.

Le mérite de Wang est d’avoir, face au consensus de Washington de l’après-guerre froide, élaboré un efficace contrefeu idéologique d’abord trempé dans la puissante alchimie de la longue pensée philosophique chinoise donnant la prévalence au collectif identifié à l’intérêt national, devenu par osmose l’intérêt du parti.

Le revers de la médaille centralisatrice.

Selon Xinhua, les 25 et 26 décembre 2018, une réunion du Bureau Politique a demandé à ses membres de se livrer à des autocritiques de leur travail pour corriger leurs lacunes dans la mise en œuvre du centralisme voulu par Xi Jinping. En mars 2018, le Parti avait lancé une campagne de propagande en réaction à l’effervescence des réseaux sociaux critiquant la suppression constitutionnelle de la limitation des mandats présidentiels.


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Les sceptiques diront avec raison que la pensée philosophique de Wang à la fois prosaïque et entièrement articulée à l’efficacité politique de gouvernement, garant de la survie du Parti à la tête de la Chine, passe sous silence des pans entiers de la culture chinoise taoïste, dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle est un puissant contrepoids protestataire et individualiste à la normalisation morale confucéenne. (Henri Maspero).

Allons plus loin. Le parti-pris d’efficacité par la centralisation d’une pensée unique assimilée par opportunisme politique à toute la pensée chinoise, véhiculant un nationalisme sans nuance, est peut-être à l’origine d’une démesure. En interne elle a conduit à la très contestée suppression constitutionnelle de la limitation du nombre de mandats présidentiels à l’origine de discrètes mais bien réelles contestations qui accompagnent aussi les symptômes préoccupants d’une normalisation « orwellienne » de la société, relevée par l’auteur. Lire : Fêlures.

En externe, elle produit une « fuite en avant » de la puissance économique et financière chinoise, traînant dans son sillage une intention d’influence politique globale dont l’ampleur crée de puissantes réactions antichinoises dans une partie du monde, d’abord en Occident, mais pas seulement.

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En conclusion de son analyse Sourdille évoque les rumeurs de la perte d’influence de Wang à qui l’appareil attribuerait comme à un bouc émissaire, la dérive de centralisme immodéré du pouvoir chinois. Y a t-il une signification politique à l’absence de Wang au séminaire annuel de Beidaihe en septembre dernier, également soulignée dans un article d’Alexandre Payette dans Asia List ?

Il est vrai qu’à l’extérieur comme à l’intérieur les attitudes du parti tranchent aujourd’hui de manière radicale avec la prudence de Deng Xiaoping. A l’intérieur, la centralisation extrême autour du Président, fidèle émule de Wang, a détruit la culture du consensus entre toutes les tendances de l’appareil instaurée par le « Petit Timonier ». A l’extérieur, chacun voit bien que l’élargissement de l’empreinte chinoise, tourne le dos à ses conseils de modestie stratégique.

La relation Chine - Europe à la croisée des chemins.

Après avoir tenté de ne pas rendre partie dans la querelle commerciale sino-américaine, la Commission pousse maintenant les États membres à n’accorder des contrats d’infrastructure à la Chine que si les groupes européens ont libre accès au marché chinois. Avec la loi sur le filtrage des investissements, les deux restrictions font partie du plan en 10 points proposé par Bruxelles pour freiner les appétits chinois en Europe. Une réunion entre A. Merkel, E. Macron et Xi Jinping était prévue le 26 mars. En amont de la réunion Chine – Europe du 9 avril, l’UE reste divisée sur la manière de réagir à la soif chinoise d’investissements en Europe. Si certains prônent d’exiger la stricte réciprocité, plusieurs pays du sud de l’Europe qui espèrent les investissements chinois sont sur une ligne plus souple.


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A l’heure de la rédaction de cette note, les intentions chinoises de prendre le contrôle de la gestion de 4 ports italiens sont les derniers indices que Washington et Bruxelles interprètent comme l’intention globale de la Chine de s’assurer, grâce à sa force de frappe financière, la maîtrise des flux commerciaux de la planète, par une vaste toile d’araignée de points d’appui portuaires que les stratèges américains assimilent à autant « des chevaux de Troie ».

Les démentis diplomatiques chinois ne parviendront pas à apaiser ces craintes qui aux États-Unis dressent les élites politiques américaines toutes tendances confondues contre la Chine.

Parallèlement à la prise de contrôle des ports, Pékin jette aussi son dévolu sur les sociétés de distribution d’électricité au Brésil, en Argentine, au Portugal, en Australie et en Italie.

A l’été 2018, l’intention du Groupe chinois State Grid de prendre des parts du capital du distributeur allemand d’électricité 50 Hertz a provoqué une réaction politique. Celle-ci - dernier contrefeu en date - s’est concrétisée le 20 mars par la proposition de Ministre de l’économie Peter Altmaier de créer un fonds d’intervention national destiné à protéger les entreprises allemandes sensibles contre les offres d’achat publiques chinoises.

Alors que l’Italie accueillait le président Xi Jinping à la recherche de « cibles portuaires » pour les investissements chinois, Bruxelles dont la plupart des chercheurs chinois notent l’affaiblissement stratégique dans une Europe divisée, se raidit contre la stratégie invasive de la Chine.

Cité par Le Monde, François Godement (lire : Les vents contraires de la relation Chine – Europe.), juge favorablement le plan d’action proposé par la Commission le 12 mars. Mettant en garde contre les intentions politiques chinoises, le plan propose d’accélérer la mise en place de procédures de filtrage des investissements étrangers en Europe. La Chine n’est pas nommément mentionnée, mais chacun a bien compris que c’est elle qui est visée.


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