›› Editorial
Le vent a tourné.
Quand en juin 2015, 5 mois avant les élections qui virent son triomphe, Aung San Suu Kyi rencontrait le Président Xi Jinping à Pékin, elle était encore une icône mondiale des droits et de la démocratie.
La Chine en revanche avait en 2011 subi la rebuffade de l’arrêt du méga projet de barrage de Myitsone. Son influence dans le pays birman était en recul et, portée par l’élan démocratique, celle de l’Occident semblait avancer irrésistiblement.
Personne n’a oublié les images de Barack Obama venu en 2012, embrasser Aung San Suu Kyi, dont la résidence surveillée avait été levée en 2010. Pourtant, deux ans plus tard, lors d’une nouvelle visite du Président américain, le ton avait déjà changé. Dans le New-York Times, Mark Lander écrivait :
« Cette fois leur image de vétérans politiques était marquée par les traces de leur combat. Aux prises avec des revers de politique intérieure, les deux sont confrontés à des doutes sur leur leadership. » C’est peu dire qu’Aung San Suu Kyi était consciente des embuches dans son pays dominé par le pouvoir sans partage des militaires : « Je mets en garde contre les excès d’optimisme (…) Le processus de réforme est un chemin cahoteux. ».
Obama n’était pas moins prudent. Il constata (c’était il y a 6 ans) le refus de la junte d’amender la disposition constitutionnelle barrant la route de la présidence à ASSK, au prétexte de ses liens familiaux avec l’étranger (mariée au Tibétologue britannique Michael Vaillancourt Aris décédé en 1999, ses deux fils sont des citoyens britanniques) ; en même temps, lors de la conférence de presse commune, le Président américain avait rappelé que « La discrimination envers les Rohingyas ou toute autre minorité religieuse, n’exprimait pas la vraie nature que la Birmanie voudrait être à long terme ».
Le changement de ton et d’ambiance entre 2012 et 2014, pavait déjà la route au retour d’influence de la Chine. Celui-ci fut accéléré par la crise des Rohingyas, l’ostracisme occidental et l’appui inconditionnel de Pékin apportée à Aung San Suu Kyi.
Depuis, celle qui n’est que la « Conseillère spéciale de l’État et porte-parole de la présidence de la République Birmane » que certains médias occidentaux appellent à tort « Chef de l’État de fait », a rencontré plusieurs fois le Président chinois, en avril dernier lors du 2e forum des Nouvelles routes de la soie à Pékin et le 17 janvier à Naypyidaw.
Chaque fois, il a été question de la « longue amitié » et de la coopération mutuelle « gagnant – gagnant ». En filigrane, toujours omniprésents, les intérêts stratégiques de la Chine soucieuse du maintien de son influence dans sa vaste arrière-cour, matérialisés par les cordons ombilicaux du gaz et de pétrole vers le Yunnan.
La crise des Rohingyas pèse toujours sur la situation.
Le 27 décembre, 2 semaines après le plaidoyer d’Aung San Suu Kyi à La Haye et 3 semaines avant la visite de Xi Jinping, l’Assemblée Générale des NU condamnait à une très large majorité (139 voix pour, 9 contre et 28 abstentions) les violations des droits de l’homme contre la minorité musulmane.
Le représentant birman Hau Do Suan, exprimant le nationalisme bouddhiste pour qui les Rohingyas sont des « intrus » Bengalis, quand bien même leurs familles ont vécu dans le pays pendant des générations, avait rétorqué qu’il s’agissait « d’un exemple flagrant de deux poids, deux mesures… Une application sélective et discriminatoire des normes des droits de l’homme sur un pays membre, délibérément conçue pour exercer une pression politique injustifiée sur la Birmanie ».
Ce n’est pas tout. La Chine est également dans le collimateur des défenseurs des droits. Le 14 janvier le rapport annuel de l’ONG Human Right Watch estimait que Pékin « menaçait globalement les droits dans le monde »
« Il y a longtemps que Pékin réduit au silence ses détracteurs sur son territoire. Mais maintenant, le gouvernement chinois essaye d’étendre cette censure au reste du monde. Afin de protéger l’avenir de chacun, les autres gouvernements doivent agir ensemble pour résister à l’offensive chinoise contre le système international de défense des droits » (Kenneth Roth, Directeur exécutif d’HRW).
Ainsi se dessine le dilemme birman et celui d’Aung San Suu Kyi évoqué par Richard Horsay expert de la Birmanie à l’International Crisis Group : « Le Myanmar a toujours été très bon pour ne pas céder à la pression internationale. Jusqu’à présent il n’a pas changé son approche sur la question des Rohingyas » (…).
« Sachant qu’il a besoin de la protection de la Chine au Conseil de sécurité, il calcule l’ampleur des concessions qu’il devra faire aux intérêts de Pékin pour conserver son appui ».
En surplomb, gardons à l’esprit l’importance capitale que la Birmanie revêt pour Pékin. Cette conscience fonde l’analyse que jamais la Chine n’abandonnera son influence en Birmanie.
Elle y restera fidèle, même en prenant le risque de s’engager dans un pays tourmenté, ostracisé et traversé par d’importantes tensions internes, les haines religieuses héritées de l’histoire qui viennent de mettre la lauréate du prix Nobel de la paix en porte-à-faux, s’ajoutant aux conflits ethniques qu’Aung San Suu Kyi tentait d’apaiser dans le sillage de son père assassiné en 1947.
ANNEXES
5 Points essentiels de la Constitution birmane de 2008.
1. Chapitre 3, art n°59 : « le Président lui-même, son conjoint, l’un de ses enfants légitimes ou leurs conjoints ne doivent avoir aucun lien d’allégeance à une puissance étrangère ». (…) « Ils ne peuvent jouir des droits et privilèges d’un sujet d’un gouvernement étranger ou d’un citoyen d’un pays étranger ».
2. Chapitre 3, art n°57 (d) : « le Président doit être familier des affaires politiques, administratives et militaires de l’Union ».
3. Chapitre 4, art n°141 la chambre haute (224 sièges) comptera 56 personnels du secteur de la défense nommés par le Commandant en chef.
Chapitre 4, art n°109 (b) « La chambre basse du parlement (440 sièges) ne doit pas compter plus de 330 membres élus et pas plus de 110 représentants du secteur de la défense.
4. Chapitre 5 art n° 232 (b) (ii) « (Pour la formation du gouvernement), le président tiendra compte d’une liste de personnes fournies par le Commandant en Chef pour tenir les postes de ministres de la défense, de l’intérieur et des questions de frontières ».
5. Chapitre 11 art n° 431 : « En situation d’urgence, le Conseil national de défense et de sécurité exerce le pouvoir souverain au nom du président ».
Tensions dans l’État de Rakhine
Source : Groupe Asie / Pacifique sur le blanchiment d’argent (APG), organisation internationale autonome fondée en 1997 à Bangkok, composée de 41 membres et d’un certain nombre d’observateurs internationaux et régionaux. L’action de l’APG est soutenue le Fonds monétaire international, la Banque mondiale, l’OCDE, l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime, la Banque asiatique de développement et la Banque asiatique de développement et le Groupe Egmont de renseignement financier.
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L’État de Rakhine, ancien État d’Arakan situé sur la côte occidentale du pays ouvrant sur le Golfe du Bengale est le théâtre d’une insurrection sur fond de conflits séparatistes et de graves violences communautaires.
La situation de sécurité de l’État s’est fortement dégradée après le 9 octobre 2016, suite aux attaques armées contre la police des gardes-frontières dans le canton de Maungdaw ayant causé la mort de membres des forces de sécurité.
Le Myanmar indique que les attaques ont été menées par un groupe armé appelé Harakat al-Yaqin (rebaptisé plus tard Arakan Rohingya Salvation Army (ARSA), qui, selon des sources, a des liens avec des membres de la diaspora Rohingya résidant en Arabie saoudite. Le groupe a envahi un poste de sécurité au nord de la ville de Maungdaw, saisissant des armes et des munitions.
La violence a une première fois culminé à la mi-novembre 2016, quand des affrontements ont fait 86 morts dont 17 parmi les forces de sécurité birmanes, sur lesquelles pèsent de graves accusations d’atteintes aux droits des personnes dilatées en accusations de crimes de génocide par une enquête diligentée par les NU.
Une deuxième aggravation de la situation de sécurité a eu lieu à la fin août 2017, quand l’ARSA a, toujours dans l’État de Rakhine, lancé des attaques coordonnées contre 30 postes de police et une base militaire. Au cours de cette bataille, 71 personnes ont perdu la vie dont 59 insurgés et 12 membres des forces de sécurité.
Les effets combinés des attaques de l’ARSA mentionnées plus haut, des opérations brutales indiscriminées menées par les forces de sécurité, sur fond de violences intercommunautaires ont conduit un nombre très important de « Rohingyas / musulmans de l’État de Rakhine » et d’autres groupes ethniques nationaux à fuir au Bangladesh, créant un exode massif de populations ayant ému la communauté internationale.

