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Xiong’an, le meilleur des mondes chinois

Vue aérienne de la zone de Xiong’an au bord du lac Bayangdian qu’il faut dépolluer. Au premier plan une cité construite depuis le lancement du projet.


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La note fait le point de l’évolution du projet d’aménagement urbain de la plaine centrale et du transfert d’une partie de la capitale vers Xiong’an dont QC avait rendu compte en Juin 2017. Lire : Xiongan la sœur jumelle de Pékin, nouveau grand défi de l’urbanisme chinois. Un enjeu socio-économique et politique pour Xi Jinping.

Rejoignant Shenzhen, Pudong, et Zhuhai dans la liste des zones de développement auxquelles le pouvoir central porte une attention particulière, depuis 4 décennies, le projet de Xiong’an diffère cependant des expériences précédentes.

Alors que les premières zones affirmaient une volonté – certes encadrée mais bien réelle - d’ouverture au marché, aux capitaux et aux initiatives d’entrepreneurs privés, le développement de zone de Xiong’an est au contraire articulé à une philosophie politique verticale, étroitement contrôlée par l’État. Son but est à la fois de désengorger la capitale et de créer artificiellement un modèle de développement urbain et socio-politique capable de se protéger lui-même des effets pervers du capitalisme.

L’intention normative est apparue au fil des déclarations officielles depuis la première annonce publique du projet en avril 2017 qui définissait l’entreprise comme un « modèle urbain innovant et durable pour le nouveau millénaire ».

Deux semaines plus tard, notée par Cheng Li et Gary Xie dans un article de « china-US Focus », paru le 20 avril 2018, une déclaration de Xinhua précisait que Xiong’an allait contribuer « à supprimer les disparités du développement tout en accélérant la montée en puissance des zones de développement de la région Pékin – Tianjin – Hebei au nord 京 津 冀 – Jing Jin Ji – au nord et celle du delta de la rivière des perles au sud. »

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Placé au cœur de la plaine centrale, comme une plaque tournante de l’urbanisme du centre et de l’est, le projet Xiong’an fut d’abord présenté comme le désengorgement de la capitale polluée, très encombrée et aux prises avec un préoccupant stress hydrique, ayant à certains de ses abords une accumulation de taudis peuplés de migrants mal acceptés par les Pékinois. Il s’affirme aujourd’hui comme la matrice nationale de l’aménagement inclusif et social du territoire.

Avec l’intention de contrôler les débordements cupides de l’immobilier par un strict encadrement des prix, d’édifier des zones d’habitation propriétés de l’État aux prix abordables et de créer des centres publics de hautes technologies autour de plateformes universitaires modernes également déménagés depuis Pékin, Xiong’an, est érigée en « zone exemplaire vertueuse ».

Dotée d’hôpitaux et d’un réseau dense de centres de soins publics, accueillant des entreprises d’État pourvoyeuses d’emplois aux salaires subventionnés, la zone est désignée non seulement comme un modèle de développement économique, mais aussi, par l’exemplarité de son esthétique architecturale et la densité de ses services sociaux, comme un lieu de vie modèle où les écarts de revenus seraient moins visibles.

Tournant le dos à des années de développement urbain sur le modèle classique de quartiers quadrillés par de grandes avenues peu accueillantes pour les piétons, les nouvelles cités planifiées de Xiong’an devraient s’organiser autour de rues à échelle humaine d’où seront à la fois bannies les entreprises polluantes et la propriété individuelle à la racine de la spéculation immobilière.

Dans leur article, Cheng Li et Gary Xie, décèlent dans le projet les apparences politiques d’un monde Orwellien utopique organisé et piloté par le haut, tandis que d’autres critiques comparent le projet au « Grand bond en avant » de Mao.

S’il est vrai que Xiong’an diffère par le fait que Mao visait l’accélération, par la collectivisation à outrance de la production agricole et industrielle, quand Xi Jinping rêve d’un aménagement urbain et territorial inclusif, porteur de la modernisation socio-économique du pays, les deux se rejoignent par l’ampleur de la mobilisation et le volontarisme du rattrapage.

Un projet normatif aux dimensions inédites.

Image de lancement du projet porté par le président lui-même, ce qui lui confère un fort contenu politique affirmant un mode de développement centralisé, visant à contrôler la modernisation du pays. La dynamique, verticale et bureaucratique s’inscrit dans le slogan des « caractéristiques chinoises ».


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Une chose est sûre, le projet au centre duquel s’est placé Xi Jinping - ce qui lui confère une forte sensibilité politique - est d’une dimension inédite. Sa réalisation exigera des moyens financiers technologiques et humains hors de proportion avec les anciens grands projets y compris ceux pourtant déjà considérés comme « pharaoniques » des « Trois gorges », des canaux acheminant les eaux du Yangzi vers le fleuve Jaune ou des jeux Olympiques.

Pour donner une idée, le South China Morning Post cite les estimations de Morgan Stanley qui situent l’investissement public nécessaire entre 180 et 350 Mds de $ pour les dix ans qui viennent, contre 42 Mds pour les JO de 2008, soit 4 à 12 fois plus.

A ce niveau, ayant le but de connecter toute la partie centrale et orientale du pays, aux zones de développement du nord et du sud, en la propulsant rapidement vers une modernité « durable », moins gaspilleuse, socialement inclusive, plus conviviale, esthétique, attractive et technologiquement innovante pouvant même, dit le Parti, servir de vitrine à l’intention du monde, le projet est déjà le plus vaste et le plus cher de toute l’histoire de la Chine moderne.

L’ambition « normative » qui vise à tenir à distance les effets pervers socialement destructeurs du capitalisme non contrôlé, tourne le dos à la spontanéité du marché et confirme la vision centralisatrice et volontariste de Xi Jinping qui, dans cette entreprise met en jeu sa crédibilité.

Le parti ne ménage pas ses efforts pour faire la promotion d’ l’aventure, suscitant immédiatement engouements publics et plans sur la comète. Lorsqu’en décembre 2017, Baidu avait testé à Xiong’an un véhicule sans chauffeur, l’opinion et le médias s’étaient immédiatement enflammés, certains commentaires spéculant même que le trafic urbain piloté par l’intelligence artificielle fonctionnerait sans feux de circulation.

Lire sur sohu.com

Lorsqu’en février 2018, le Comité Permanent mit à la fois l’accent sur le rôle innovateur pilote de la zone et sur celui de centre financier international du futur, mis en scène par la signature d’un projet de 11 Mds de $ avec Theresa May lors de sa visite en Chine, dédié à la construction d’une « cité des finances » chinoise d’envergure mondiale, l’enthousiasme public a redoublé.

Quelques interrogations.

Selon des études menées par des chercheurs chinois, le lac de Bayangdian, seule réserve d’eau du nord de la Chine est fortement pollué aux métaux lourds par des effluents industriels en amont.


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Au milieu des hyperboles, Cheng Li et Gary Xie tiennent à faire l’inventaire des interrogations et des éventuelles difficultés. La première renvoie à l’attractivité attisée par la publicité pouvant provoquer un afflux de candidats désireux de s’installer dans la cité modèle de Xiong’an. A cet égard les estimations de la population future varient entre 3 et 7 millions, ce qui représenterait un accroissement démographique exceptionnellement rapide d’ici 2035, auxquels devront répondre des services sociaux et scolaires.

La deuxième série d’interrogations touche aux conditions de l’environnement humide, pollué et sujet à des variations climatiques extrêmes. En 1963 une inondation autour du lac Bayangdian avait tué 340 000 personnes et les coûts pour se prémunir d’une nouvelle catastrophe pourraient être exorbitants. Phénomène inverse, en 1980, une sècheresse avait vidé le lac. Quant à la population des sols, QC l’avait traitée dans un précédent article, cité plus haut.

Enfin, s’il est vrai que le développement du projet sera, compte tenu de son ampleur, confronté à des obstacles, dont certains peuvent d’ores et déjà être répertoriés, il est important de récuser les commentaires négatifs assimilant Xiong’an à l’un de ces « projets fantômes » ayant émaillé le développement du pays depuis 30 ans. L’urbanisation de la zone de Xiong’an est tout autre chose.

Piloté par le Centre, doté de grands moyens, supervisé par des experts d’expérience, entouré et mis en valeur par une communication publique intense, le projet ne sera pas abandonné.

En revanche, sa spécificité est que, figurant dans les priorités présidentielles, il recèle une forte signification politique liée à la manière centralisée dont le pays entend se moderniser. La plus remarquable particularité du projet est en effet que son dynamisme ne repose pas sur la spontanéité du marché, mais sur l’élan public de la bureaucratie.

Son lancement au printemps 2017 fait écho à la profession de foi politique rendue publique par le régime au 19e Congrès, affirmant un modèle de développement articulé aux « caractéristiques chinoises. ». Il affirme la volonté de la Chine de se transformer à sa manière, dans un schéma politiquement contrôlé, tournant le dos au paradigme des anciennes zones de développement où le critère essentiel était de s’ajuster à un modèle économique basé sur la rentabilité du capital.

Si les arrières pensées esthétiques et de qualité de vie comme celles de contrôler les débordements du capitalisme et d’en limiter les effets sociaux pervers tels que l’inflation sans mesure des prix immobiliers fermant le marché du logement à une importante partie de la population, sont des intentions louables, il n’est en revanche pas certain que la tendance normative exprimée par le projet évoquant une version chinoise du « Meilleur des Mondes » soit l’environnement le plus favorable à l’innovation.


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