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›› Editorial

A Samarkand, les hiatus de la réunion de l’OCS

La prudence détachée et oblique de Xi Jinping.

C’est bien parce que Pékin tente de jouer du levier de l’autonomie kazakhe pour concurrencer Moscou sur le terrain de leur arrière-cour historique commune que le Président Xi Jinping s’est, le 14 septembre, donné la peine d’une visite officielle à Astana sur sa route vers Samarkand.

Huit mois après l’intervention russe au Kazakhstan dont l’importance stratégique pour Pékin est considérable [1], il a répété au président Tokayev que la Chine soutiendrait toujours son désir d’indépendance nationale, de souveraineté et d’intégrité territoriale.

A Samarkand même, la rencontre entre Xi et Poutine a été marquée par une forte dissymétrie entre les attentes de Vladimir Poutine soucieux du soutien de Pékin pour sa guerre en Ukraine et la prudence de président chinois. La retenue de Xi Jinping contrastait fortement avec la mise en scène de « l’amitié sans limites » du 4 févier dernier, lors de l’ouverture des JO d’hiver à Pékin. Lire : Mise en scène stratégique sino-russe dans le cadre gandiose des JO.

Après son absence remarquée au forum asiatique de Vladivostok, où il s’était fait représenter par Li Zhanshu [2], le très terne apparatchik président de l’Assemblée Nationale, n°3 du régime, le discours de Xi Jinping est resté fixé sur la position normalisée de l’appareil, exprimant l’opposition de principe de la Chine aux sanctions internationales et à la « mentalité de guerre froide » imposée par Washington.

Alors que Vladimir Poutine a, avec insistance fait allusion à la guerre en Ukraine, révélant publiquement les doutes exprimés lors des réunions bilatérales par Pékin dont il a dit « comprendre les questions et les soucis » tout en appréciant la position « très équilibrée » de la Chine sur le conflit, le Président chinois, spéculant seulement sur l’avenir de l’O.C.S et l’esprit de coopération de ses membres, n’a pas évoqué une seule fois la guerre en Ukraine.

Comme souvent, la dernière partie de son intervention a même quitté le sujet de l’O.C.S éclairant la politique intérieure chinoise et le prochain congrès, faisant en même temps l’éloge des réformes et des succès de développement du Parti engagé dans la « nouvelle ère » de modernisation de la Chine.

S’éloignant encore des affres du champ de bataille, premier souci de Vladimir Poutine, la conclusion de Xi Jinping n’a pas manqué de faire l’éloge du modèle chinois de développement. Vertueux et exemplaire, « à partager largement par tous les pays de la planète, sa puissance et sa vision contribuent à créer de nouvelles opportunités pour un monde apaisé ainsi que pour le développement et le progrès de l’humanité. »

Retour à l’ancestrale vision d’un monde normé par la Chine.

Les intellectuels chinois se gardent bien de ces insolites anachronismes qu’ils réfutent avec véhémence, mais c’est pourtant bien ici que, faisant un pas de côté, la parole du n°1 chinois exprimée depuis les traces des anciennes routes de la soie ressuscitées par lui en 2013, plonge dans le mythe vieux de trois mille ans du Tianxia 天下 (sous le ciel) qui voyait la Chine comme l’espace central civilisé à partir duquel l’Empire devait rayonner vers la périphérie.

Au 21e siècle, trois mille ans après la dynastie Zhou, le projet prend la forme d’un rejet global de l’Occident qui, depuis l’Empire romain, en passant par la chrétienté et la colonisation, a imprimé sa marque à la planète, avec, il y a déjà plus de deux siècles d’une mémoire toujours à vif, un épisode d’intenses humiliations infligées à l’Empire mandchou très affaibli par les « huit puissances », dont six européennes, les États-Unis et le Japon.

A milieu des années quatre-vingt-dix, c’est en Asie Centrale qu’avait commencé à fermenter la connivence anti-américaine de Moscou et de Pékin dont on voit qu’avec le soutien de la théocratie iranienne qui, le 23 juillet a renoué avec les pendaisons publiques, l’opposition aux « valeurs occidentales » n’hésite pas à se réclamer des soutiens les plus moyenâgeux.

Enfin, décourageant l’espoir d’un appui unanime des grands acteurs de l’O.C.S à l’agression armée qui détruit l’Ukraine au lance-roquettes multiples, Narendra Modi, deuxième poids lourd de l’O.C.S dont les relations avec Moscou qui lui fournit ses armes sont toujours proches, ne s’est pas embarrassé d’un discours sur les vertus d’une gouvernance articulée à un modèle non occidental plus efficace que les conflits armés.

Le 16 septembre, lors d’une réunion bilatérale télévisée, il a signifié à Vladimir Poutine que « le temps n’était plus à la guerre, au chantage aux céréales, aux engrais, au pétrole, ou à une catastrophe nucléaire civile » et que « la stabilité du Monde ne pouvait que reposer sur la démocratie, la diplomatie et le dialogue ».

Note(s) :

[1L’escale à Astana a ravivé le souvenir du lancement des Nouvelles routes de la soie par Xi Jinping en septembre 2013 à l’Université Nazarbaïev, moins d’une année après sa nomination à la tête du Parti en novembre 2012, lors du 18e Congrès du Parti. A côté de l’aspect stratégique enraciné dans la longue histoire des Han pour qui l’Asie Centrale était déjà une ouverture vers l’Ouest et la Perse, la proximité des deux est d’abord articulée à l’exploitation des ressources minérales.

Quant aux hydrocarbures kazakhs leur part dans les importations chinoises plafonne à 4%, malgré la mise en service en 2009 d’un oléoduc long de 2800 km au débit annuel de 20 millions de tonnes reliant les rives kazakhes de la Caspienne au Xinjiang. La majeure partie du pétrole Kazakh (près de 80%) est exportée vers l’Europe et seulement 1% vers la Russie. Enfin notons qu’en juillet 2022, Astana a fait l’objet de représailles de Moscou qui a bloqué l’accès du pétrole kazakh à l’oléoduc de la Caspienne, après que le Président Tokayev se soit engagé à aider l’Union européenne à stabiliser le marché mondial de l’énergie.

[2A Vladivostok Li Zhanshu s’en tenant au discours officiel chinois, a réaffirmé l’opposition de la Chine aux sanctions et reconnu les préoccupations stratégiques de Moscou, justifiant la guerre en Ukraine. Il a aussi vanté la coopération « de plus en plus étroite » entre les deux grands voisins, ainsi que les projets transfrontaliers (gazoducs, voies ferrées, ponts…), soulignant aussi qu’en six mois, les échanges bilatéraux russo-chinois ont bondi de près de 30% et le trafic des porte-conteneurs, de 150%.
En réponse V. Poutine a, comme Pékin, rejeté la responsabilité de la 4e crise de Taïwan sur Washington. Lire aussi : Chine – Russie. Contrats de gaz.


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