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癌症村 Aizheng Cun. Les villages du cancer

Causes du mal. Réponses officielles et obstacles.

D’après le professeur Lee Liu, il apparaît que la Chine a développé plus de zones propices au cancer qu’ailleurs dans le monde. Les raisons sont d’abord à rechercher à la tête du régime, dans une stratégie de rattrapage de puissance, encore aggravée aux échelons subalternes et chez les hommes d’affaires , par l’obsession de l’enrichissement rapide, où les questions d’environnement n’ont jamais compté ; les catastrophes sanitaires prennent également racine dans le faible pouvoir de coercition administratif ou pénal des agences de l’environnement, dont les budgets sont insuffisants et dépendent parfois, de manière aberrante, des unités industrielles qu’elles sont chargées de surveiller.

Dans les campagnes, la situation est pire, aggravée par la désorganisation et l’isolement des ruraux dont les protestations sont inefficaces face à la puissance des usines souvent soutenues par les administrations locales. Tandis que les retards de développement favorisent la persistance des mauvaises habitudes d’hygiène et la consommation directe d’eau polluée, à quoi s’ajoute la détection trop tardive des symptômes et la pauvreté des victimes incapables de payer les traitements. La situation des villageois est encore désavantagée par le système de propriété collective qui cloue la population sur place et l’empêche de fuir les zones polluées.

Enfin, la faiblesse de l’état de droit, la censure, l’absence de transparence, les cloisonnements, le poids de la bureaucratie peu motivée par l’absence de contrôle publics supervisés par des élus indépendants, sont autant de facteurs qui freinent la diffusion de l’information sur la gravité de situations et font obstacle à la mise en causes des responsables industriels ou politiques. A quoi s’ajoute un système de coercition inefficace uniquement fondé sur le paiement d’amendes, dans un contexte où la collusion corrompue des administrations locales arrosées par les enveloppes des directeurs d’usines, contribue à escamoter les problèmes et à contourner les nombreuses lois environnementales adoptées par la Chine, mais rarement appliquées dans toute leur rigueur.

Il serait pourtant faux de dire que le gouvernement n’a rien entrepris pour corriger les catastrophes. La nouvelle attention portée à l’environnement est évidente. A l’échelon local certaines administrations ont pris des initiatives pour traiter les débâcles sanitaires. Dans la région de Canton, notamment sous l’égide de précédent secrétaire général Wang Yang, des fonds publics ont été injectés dans certains villages durement frappés ; au Hebei, plusieurs dizaines de milliers de résidents ont été évacués de villages pollués et relogés.

En mai 2011, une opération coup de poing a fermé 300 usines de batteries au plomb / acide dans le Zhejiang et dans la province de Canton toutes condamnées pour non respect des règles de sécurité environnementale. Ailleurs, d’autres usines polluantes ont été montrées du doigt, parfois, il est vrai, sous la pression de la rue, comme en août 2011 à Dalian, où une unité pétrochimique avait été arrêtée après que plus de 12 000 riverains aient protesté contre une fuite toxique ou encore à Haining, près de Shanghai, où, un mois plus tard, une usine de panneaux solaires a été fermée.

Le dispositif de répression légale est aussi en cours d’amélioration depuis plusieurs années. En 2009, pour la première fois, la loi a en effet rendu possible la mise en accusation des pollueurs pour crime d’empoisonnement dans les cas où leurs négligences avaient de sérieuses conséquences sur la santé. [5]

Mais, il faut se rendre à l’évidence, en dépit de la prise de conscience par les autorités de la gravité des problèmes, qui s’exprime par la répétition des articles dans la presse officielle, il faut craindre que la rémanence des vieilles habitudes et la complexité des enchevêtrements entre les affaires et la politique, le manque d’information et d’éducation contribueront à perpétuer les désastres. Une des raisons en est que les pratiques encore en vigueur dans nombre d’endroits font que ce sont les gouvernements locaux qui paient pour les soins médicaux lourds et les frais de relogement des victimes, au lieu d’en imputer la dépense aux pollueurs, tandis que ces collusions sont rarement rapportées par la presse qui s’autocensure.

Un désastre de grande ampleur.

Le mal est profond. C’est en tous cas ce que pense Wang Jinnan, vice-président de l’Académie de Planification environnementale, qui affirme que la pollution allait encore s’aggraver, notamment à cause des effluents chimiques toxiques. Le 6 janvier Xinhua annonçait que le gouvernement du Hebei avait ordonné une coupure d’eau pour 1 million de foyers dans la ville de Handan, 400 km au sud de Pékin, après qu’une usine ait déversé dans la rivière Zhuozhang 9 tonnes d’aniline substance, huileuse incolore dérivée du benzène, utilisée dans les teintures et très toxique pour l’homme et l’environnement.

Le fardeau humain, social et politique des villages du cancer n’est donc pas prêt de s’alléger d’autant que les ruraux, principales victimes, sont, on l’a vu, moins bien armés que les urbains pour résister aux dérapages polluants des entreprises sans vergogne et que les atteintes de santé sont lourdes, de longue durée et difficiles à soigner. A quoi s’ajoute l’idée, qui court encore du haut en bas de la hiérarchie du pouvoir, que la priorité doit rester au développement économique, gage de la stabilité sociale et garant de la légitimité du Parti à la tête de la Chine.

Il reste, conclut Lee Liu, que les « villages du cancer » sont de sérieuses épines dans le pied du pouvoir, car ils contredisent radicalement l’affabulation d’un développement harmonieux. C’est pourquoi il importe de traiter leur cas en priorité. Il souligne en effet qu’avant l’accélération économique de la fin des années 70, la plupart des villages touchés subvenaient convenablement à leurs besoins.

« Mais ils sont tombés dans une misère noire après que l’industrialisation forcenée ait empoisonné leurs terres et leurs rivières ». Dès lors, pour ces zones rurales, le développement ne signifie pas l’amélioration que promet le Parti, mais la misère et à la mort. « Tous les pays en développement devraient retenir cette leçon chinoise : aucune personne, aucun endroit ne devrait être sacrifié au nom du développement ».

A la racine de ces drames se trouve peut-être la nature du système judiciaire, que le nouveau Secrétaire Général voudrait plus indépendant - c’est le thème d’un article du Quotidien du Peuple du 24 février -, mais que la rémanence culturelle ancestrale et les réticences du Parti à partager le pouvoir, continuent à maintenir sous le contrôle de la direction du régime.

Dès lors, la justice, qui devrait protéger les plus démunis contre le harcèlement et la désinvolture des plus forts, glisse, par simple gravité, vers la protection des plus puissants [6]. Cette réflexion qui vaut pour la protection de l’environnement s’applique aussi à la lutte contre la corruption, autre talon d’Achille du Parti Communiste Chinois.


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