Your browser does not support JavaScript!

Repérer l'essentiel de l'information • Chercher le sens de l'événement • Comprendre l'évolution de la Chine

›› Taiwan

Après l’Ukraine Donald Trump fait pression sur Taiwan

En demandant à Taiwan de mieux payer les États-Unis pour sa protection contre la Chine, Donald Trump a jeté un froid dans l’Île. Déjà durant la campagne électorale, ignorant le contexte et l’histoire, il avait fait remarquer que l’Île était éloignée des États-Unis de 9500 Miles et seulement de 65 Miles du Continent chinois, laissant craindre, que l’Amérique ne s’impliquerait pas militairement aussi loin de ses bases, dans la zone d’intérêt stratégique direct de la Chine (photo montage Newsweek).


*

A Taïwan les observateurs de la stratégie des États-Unis, leur allié et leur mentor, viennent récemment d’être pris à contrepied.

Après la bascule du vote de la délégation américaine à l’ONU, le 24 février, contre une résolution commune de Bruxelles et Kiev qui ajoutait sa voix à celles de la Russie, d’Israël, de la Corée du Nord, du Soudan, du Belarus et d’une douzaine d’autres pays dont la Hongrie (lire la note nº1 de notre article : A Munich, Pékin tire profit du basculement du monde), Taipei redoute qu’en dépit des taxes douanières imposées à la Chine, Donald Trump oriente, sans le dire ouvertement, la stratégie globale de l’Amérique vers une conception de rapports entre puissances, chacune dans sa sphère d’influence dont l’Île fera les frais.

Objectivement, articulée aux avantages réciproques obtenus par des échanges de bons procédés, la stratégie transactionnelle du « donnant-donnant » est assez proche de la vision chinoise « gagnant-gagnant – 双 赢- », prônée par Pékin.

En arrière-plan, alors que plane toujours l’ombre de l’humiliation du Président Ukrainien face aux caméras de la planète dans le bureau ovale de la Maison Blanche, d’où avaient été exclus plusieurs médias américains jugés mal alignés, a surgi le soupçon que D. Trump, en quête à tout prix d’un accord de paix en Ukraine, était en réalité devenu le porte-parole des intérêts de Moscou.

Le 1er mars, s’adressant aux Taïwanais en même temps qu’à son électorat aligné comme lui sur son souci de réduire les investissements à fonds perdus de l’Amérique, le nouveau chef du « Monde Libre » dont les arc-boutants se troublent, a prêté le flanc aux accusations qui le suspectent cette fois de prendre fait et cause pour Pékin contre l’Île.

Tandis qu’à Taïwan chacun a conscience que le soutien de l’Amérique est vital pour la survie du modèle démocratique au milieu des menaces militaires dont les mises en scène par Pékin se multiplient depuis qu’à Taipei le pouvoir est aux mains d’une mouvance de rupture avec les « Consensus d’Une seule Chine » de 1992, Donald Trump a jeté un froid en répétant un de ses discours de campagne.

Sans équivoque, il a laissé planer la menace d’imposer 25% - certains ont même évoqué 100% - de taxes aux importations de microprocesseurs fabriqués notamment par TSMC le nº1 mondial des « puces » très haut de gamme et brutalement accusé l’Île d’avoir « volé » à l’Amérique son industrie des semi-conducteurs et des circuits intégrés [1].

L’enjeu de TSMC et la réactivité placide des Taiwanais.

Pour épouser les projets de relocalisation industrielle de D. Trump, TSMC installe trois usines en Arizona. Les décisions font suite aux menaces de D. Trump d’infliger des droits de douane de 25 à 100% aux microprocesseurs, tout en exemptant les industriels installés sur le territoire américain (photo du site wccftech.com).


*

Comme il l’a fait publiquement avec le Président Zelensky dans une séquence proche d’une émission de téléréalité destinée à claironner sa puissance et à réclamer la reddition de l’Ukraine aux conditions de Moscou, le mentor américain qui, depuis 1949, garantit militairement la survie de l’Île contre une agression chinoise, a déplacé les tensions dans le Détroit vers l’espace affairiste des dettes sonnantes et trébuchantes des Taïwanais à l’égard de l’Amérique.

Plus encore, il l’a fait à propos de l’industrie des microprocesseurs, cœur même de l’excellence industrielle de l’Île, représentant non seulement 65% de la valeur de ses exportations en 2024, mais aussi lune des garanties de son autonomie face à la République Populaire de Chine.

*

Est-ce l’effet de la subtilité chinoise, plus capable d’accommoder les contraires, ou d’une meilleure conscience des rapports de forces, le fait est que, contrastant avec les réactions offusquées de leurs homologues européens, les responsables taïwanais ont maintenu une façade de confiance.

Restés apparemment sereins, ils ont notamment rappelé la coopération étroite avec Washington, lors du premier mandat de Trump ainsi que les liens profonds en matière de défense avec les États-Unis, dont l’essentiel s’exprime par le Taïwan Relations Act (TRA) (Pour autant, nombreux sont ceux qui doutent de l’intervention américaine en soutien de l’Île en cas d’attaque chinoise, rien n’est acquis. Sur ce sujet, lire notre article qui fait le point à la fois de « l’illusion du statuquo » dans les relations dans le Détroit et de la fragilité du soutien américain : Le « Taïwan Relations Act » et les illusions du statu-quo.).

(Sur la densité des relations de défense augmentée sous les administrations du premier mandat de Trump et de Biden voir l’annexe.)

Dans le même temps, quand bien même le style brutal de Trump s’apparente à du racket, le Président Lai a assez vite manifesté sa volonté de répondre aux demandes de la nouvelle administration américaine en matière de commerce, de dépenses de défense et de semi-conducteurs.

Surtout, accompagnant la prise de conscience par Washington qu’il était urgent de réduire la dépendance aux usines asiatiques et d’accélérer les capacités de fabrication aux États-Unis de microprocesseurs haut-de-gamme exprimée par le « Chips Act » voté en 2022, TSMC vient de rendre publique son intention de prendre une participation majoritaire dans les installations industrielles du géant Intel dont la stratégie avait en 2005 manqué la marche de l’IA provoquant une chute de 57% de sa valorisation en bourse entre 2000 et 2025 [2].

La bonne volonté de TSMC à l’égard d’Intel, s’est exprimée alors même que, décidée en 2020, lors du premier mandat de D. Trump, sortait de terre sa première fonderie construite en Arizona dont la production de microprocesseurs de 4 nanomètres de finesse a commencé au 4e trimestre 2024, fruit d’un investissement de 12 Mds de $ appuyé par un soutien de 6,6 Mds de $ du gouvernement américain.

Deux autres usines sont prévues dans la région de Phoenix qui porteront le total des investissements de TSMC aux États-Unis à 65 Mds de $, avec un impact de 6000 nouveaux emplois directs et 20 000 autres dans les secteurs collatéraux de la construction et des chaînes de fournisseurs.

Ce n’est pas tout.

Témoignant d’une indéniable prudence stratégique, TSMC a, pour réduire sa dépendance à l’Amérique, ouvert d’autres usines à l’étranger, tout en prenant soin de n’y produire que des microprocesseurs de moyenne gamme, à Kumamoto au Japon (6 nanomètres), à Dresde en Allemagne (12 nm) et même à Nanjing en Chine (12 nm).

Il reste qu’à Taipei, après l’abandon de l’Ukraine, les stratèges considèrent tous que l’évocation par D. Trump des sommes consenties par Washington pour défendre l’Île est une sérieuse alerte.

Certains qui imaginent le pire, analysent la séquence prosaïquement comptable comme les prémisses d’un accord avec Pékin, passant par pertes et profits la survie de l’Île et sa démocratie.

D’autres sont moins pessimistes.

Tout en ralliant ceux qui prônent la souplesse pour atténuer la vindicte de l’Amérique en ouvrant des sites TSMC aux États-Unis, ils constatent les divergences au sein même du camp Trump. Il est par exemple de notoriété publique que le ton mesuré adopté à l’égard de Pékin par Trump sous l’influence d’Elon Musk, ne plait ni à Mike Waltz, le conseiller à la sécurité nationale, ni au secrétaire d’État Marco Rubio.

Source d’espoir capable de calmer les pires inquiétudes taïwanaises, alors que nombre d’analyses anticipent que l’augmentation tous azimuts des droits de douane provoquera une dangereuse inflation aux États-Unis même, les plus optimistes relèvent de récents signes positifs de la relation de l’Île avec Washington.

Le plus important est l’étonnante suppression sur son site par le Département d’État des mentions selon lesquelles les États-Unis ne soutenaient pas l’indépendance de Taïwan.

Enfin, en date du 13 février 2025, soit trois semaines après l’investiture de D. Trump, sur ce même site du Département d’État, l’affirmation de la proximité stratégique avec Taïwan restait inchangée, de même que celle rejetant la réunification par la force (U.S.-Taiwan Relationship).

Note(s) :

[1En réalité Taïwan n’a pas « volé » l’industrie américaine des microprocesseurs, mais bénéficié du concept « d’industries “Fabless “– sans usines - ». Datant des années quatre-vingt, le schéma dissocie d’une part la conception et la commercialisation des microprocesseurs de plus en plus fins et miniaturisés et d’autre part leur fabrication dans des usines dites « fonderies ».

Au fil du temps, ce modèle de délocalisation de la fabrication a été adopté par les champions américains des circuits intégrés que sont – pour ne citer que les premiers - Nvidia, Intel, Qualcomm, Broadcom et Avanced Mico Devices (AMD).

Ainsi est née à Taiwan l’industrie de la fonderie dont le fleuron créé en 1986 par Morris Chang, ancien de Texas Instrument, 93 ans cette année, est le géant « Taiwan Semiconductor Manufacturing Corporation (TSMC)  » qui fabrique 90% des puces les plus fines de la planète, cœur des équipements de haute technologie depuis les téléphones portables jusqu’aux applications sophistiquées de l’Intelligence Artificielle, partie des équipements de défense haut-de-gamme.

[2La bonne volonté de TSMC vient à la rescousse d’Intel, inventeur du microprocesseur en 1971, aujourd’hui distancé dans le secteur des applications de l’IA par Nvidia à la suite de choix stratégiques erronés en 2005. Preuve de sa fragilité, le 28 février, alors que les États-Unis relocalisent la production des microprocesseurs, le groupe a annoncé que, faute d’une demande suffisante, il retardait de plusieurs années la construction d’une usine de microprocesseursdans l’Ohio.


• Commenter cet article

Modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Ce formulaire accepte les raccourcis SPIP [->url] {{gras}} {italique} <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

• À lire dans la même rubrique

Les répliques politiques internes de l’accord commercial entre Taipei et Washington

Harcèlements au Yuan Législatif. Le nouveau visage ambigu du KMT. Quelles perspectives ?

Taiwan et D. Trump dans l’embrasement entre la Chine et le Japon

Les conditions de l’indépendance énergétique. En filigrane d’un référendum, l’avenir de l’électronucléaire et le projet du transfert en Chine des combustibles nucléaires usés

Le grand ratage des révocations collectives