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Au-delà de la reprise des contacts militaires, la lourde rivalité sino-américaine en Asie-Pacifique

La persistance des harcèlements chinois contre les Philippines est à l’origine du resserrement des liens entre Joe Biden, Ferdinand Marcos Junior et Fumio Kishida. Les trois ont tenu une première réunion trilatérale à Washington à la mi-avril, qui exprima leurs « sérieuses préoccupations » contre l’agressivité chinoise en mer de Chine du sud dont Manille est une des principales cibles.


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Le mardi 16 avril, le secrétaire d’État à la défense américain Lloyd Austin a longuement téléphoné à l’Amiral Dong Jun, 董军, 63 ans, nouveau ministre de la défense chinois nommé par l’ANP le 29 décembre 2023.

L’échange, une première à ce niveau depuis près de deux années, faisait suite à la volonté d’apaisement conjointement exprimée par Xi Jinping et Joe Biden, lors de leur rencontre de quatre heures à la mi-novembre 2023 dans la maison de campagne de luxe de Filoli, à 40 km de San Francisco, en marge du 35e sommet de l’APEC (lire : APEC : Xi Jinping – Joe Biden, spectaculaire mise en scène d’une volonté partagée d’apaisement).

Le sommet téléphonique suivait celui du 2 avril de plus d’une heure trente entre les deux Présidents qui l’avaient jugé encourageant, offrant des marges de compromis en dépit de nombreux motifs de tensions, et moins de deux semaines après la rencontre à Honolulu les 3 et 4 avril entre les deux appareils de défense.

Représentés par plusieurs responsables du Commandement américain de la zone indopacifique et une quinzaine de leurs homologues chinois, la réunion marquait la réactivation du Groupe de travail consultatif bilatéral sur les questions navales (Military Maritime Consultative Agreement Working Group - 军事海事协商协议工作组 -) mis en veilleuse par Pékin en aout 2022, après la visite de Nacy Pelosi à Taiwan (lire : La 4e crise de Taïwan. Quels risques d’escalade ?).

Selon plusieurs témoignages d’officiers de l’US Navy, la reprise des échanges a eu lieu sur fond d’une réduction significative de l’agressivité et des comportements à risque de l’armée de l’air et de la marine chinoises en mer de Chine du sud contre les unités américaines en opération dans la zone.

Avec l’arrière-pensée présente depuis l’APEC selon laquelle, « Il était possible de se respecter et de travailler ensemble », le contact entre les deux plus hauts responsables de la défense aux États-Unis et en Chine, rivaux stratégiques cherchant à éviter l’engrenage d’un affrontement direct, tranchait avec l’ère du précèdent et éphémère ministre chinois de la défense Li Shangfu (mars à octobre 2023) [1].

La première information officielle sur l’échange téléphonique au sommet du 16 avril est venue de la Maison Blanche. A la fois, elle révélait que les responsables de la défense des deux premières puissances de la planète avaient décidé de se parler, mais qu’entre eux aucun des différends n’avait été réglé.

En août 2022, et, six mois plus tard au moment de « l’affaire du ballon espion », ils les avaient conduits au bord d’une grave déflagration (lire : Le psychodrame de la chasse aux ballons espions chinois.).

Le communiqué de Washington évoquait en effet « l’importance du respect de la liberté de navigation en haute mer garantie par le droit international, en particulier dans la mer de Chine méridionale » ; « la guerre contre l’Ukraine déclenchée par la Russie » ;

Cinq jours après la visite à Kim Jong Un de Zhao Leji, nº3 du régime, marquant le 75e anniversaire de la relation entre Pyongyang et Pékin, la déclaration du Pentagone ne passait pas non plus sous silence « les récentes provocations de la République Démocratique de Corée » (lire notre analyse : Le révisionnisme sino-russe sur les traces de la révolution mondiale maoïste. Au Moyen-Orient, les risques avérés d’une escalade mortelle).

Enfin, sans surprise, la déclaration du Pentagone évoquait les tensions du Détroit de Taïwan, que Pékin considère comme une affaire intérieure, niant que Washington aurait la légitimité de s’en mêler.

Mise au point du Pentagone sur la persistance des tensions. Avec Manille, Tokyo et Washington contre Pékin.

S’il est vrai qu’à Washington on reconnaît sans ambiguïté qu’il n’existe « qu’une seule Chine », la position inchangée de l’Amérique, dit le communiqué du Pentagone, se référe aussi au « Taiwan Relations Act – TRA - », aux « Trois Communiqués conjoints » - Nixon et Zhou Enlai, 1972 ; Carter et Deng Xiaoping, 1979 ; Reagan et Deng Xiaoping, 1982 ; et aux « Six Assurances ».

(lire : Les nouvelles eaux mal balisées de la question de Taïwan - NDLR : Les termes conjugués des Trois communiqués et du TRA forment un ensemble convergeant vers le rejet d’une réunification obtenue par la force qu’il s’agisse d’une agression directe ou d’une stratégie de blocus –).

Au passage on notera que Pékin, observant l’évolution de Washington sur le sujet du Détroit, notamment depuis Mike Pompeo, conteste que la position de Washington serait inchangée.

Le 9 janvier 2021, il avait en effet signé une déclaration levant toutes les restrictions, « auto-imposées » désormais « nulles et non avenues », limitant les contacts avec Taïwan qui, disait le Département d’État, avait été « prises pour satisfaire le régime communiste de Pékin » (lire : US lifts self-imposed restrictions with Taiwan).

Depuis cette date, Washington n’est jamais revenu sur l’abandon de ce pan de sa politique taïwanaise, élément essentiel de l’ambiguïté stratégique de la Maison Blanche dans sa relation avec la Chine.

Quant aux « Six assurances » de Donald Reagan, rendues publiques en complément du « Troisième communiqué » en 1982, elles contenaient déjà plusieurs biais brouillant clairement l’esprit souhaité par Pékin que Washington devrait s’éloigner progressivement de toute ingérence dans la question du Détroit [2].

En somme, sur le fond de la rivalité sino-américaine dans le Pacifique occidental où Pékin répète que la présence américaine n’est plus légitime, les contentieux en cours continuent de créer un arrière-plan de défiance et d’hostilité qui crispe les positions sur un mode pré-conflictuel.

Cinq jours avant l’échange téléphonique entre Loyd Austin et l’Amiral Dong Jun, eut lieu la première réunion d’un nouveau sommet trilatéral qui coagulait à la fois la ligne de fracture entre la Chine et deux acteurs majeurs de la région alliés des États-Unis et la réaction coordonnée par Washington à une collection d’incidents navals attisés par la revendication chinoise de souveraineté sur 80% de la mer de Chine du sud.

Note(s) :

[1Sanctionné par Washington depuis 2018 pour avoir, en sa qualité de Directeur du département de l’équipement de l’APL, présidé avec ses homologues russes à des transferts à la Chine de Su-35 et S-400 frappés par l’embargo américain, Li Shangfu qui refusait tout dialogue tant que les sanctions contre lui ne seraient pas levées, avait, après avoir disparu de la scène publique pendant plusieurs semaines, finalement été relevé de ses fonctions à l’automne 2023 pour corruption (lire : Xi Jinping, l’APL et la trace rémanente des « Immortels » du Parti).

Trois mois plus tard, alors que l’exécutif n’avait jamais communiqué sur son statut au sein du pouvoir, resté enveloppé d’une totale opacité, Lou Qingjian, porte-parole de l’Assemblée Nationale Populaire annonçait que LI avait aussi été exclu du Parlement chinois.

[2Par les « Six assurances  », (1982) toujours d’actualité, à l’évidence publiées à l’initiative de Reagan pour rassurer à la fois Taiwan et le Congrès, après le 3e Communiqué conjoint, les États-Unis promettaient :

1) Qu’ils ne fixeront pas à priori une date mettant fin aux livraisons d’armes à l’Île ;

2) Qu’ils n’abaisseront pas le niveau des garanties du TRA ;

3) Qu’ils ne consulteront pas la Chine avant leurs décisions de livrer des armes ; mais

4) Qu’ils ne se poseront pas en arbitre de la relation dans le Détroit ;

5) Qu’ils n’exerceront aucune pression sur l’Île pour qu’elle entame des négociations politiques avec la Chine, et qu’ils ne modifieront jamais leur position selon laquelle l’avenir de l’Île devrait être déterminé pacifiquement par les Taïwanais eux-mêmes ;

6) Qu’ils ne reconnaîtront pas formellement la souveraineté de la Chine communiste sur Taïwan. Lire : Relations Chine, Taïwan, États-Unis

Devenues en 2016 une déclaration formelle conjointe, mais non contraignante du Sénat et de la Chambre des représentants, l’esprit des « Six assurances », dont plusieurs versions et contre-versions avaient circulé (notamment la formulation de « l’Assurance nº6 ») était de « s’opposer à toute mesure unilatérale de l’une ou l’autre des parties visant à modifier le statu quo dans le détroit de Taïwan, sur la base du principe selon lequel tous les différends concernant l’avenir de l’île devraient être résolus de manière pacifique, par le dialogue, et être acceptables pour le peuple de Taïwan. » (…)

Sans entrer dans le détail des modalités opérationnelles, l’implication de Washington en cas d’agression chinoise de l’Île était clairement rappelé : « Si Pékin venait à violer ce principe [de solution pacifique], tout en encourageant l’Île à poursuivre ses relations constructives à travers le Détroit et appelant la Chine à faire de même, les États-Unis aideraient Taïwan à se défendre, conformément au Taïwan Relations Act. »

Heurtant de plein fouet la position de Pékin selon laquelle Taïwan est l’affaire des seuls Chinois, le consensus bipartisan ajoutait :

« En tant qu’ami fidèle de l’Amérique, Taïwan a mérité notre ferme soutien, notamment le statut d’accord de libre-échange, la vente en temps opportun d’armes défensives, notamment de technologies pour construire des sous-marins diesel, et notre soutien pour une pleine participation à l’Organisation mondiale de la santé, à l’Organisation de l’aviation civile internationale et à d’autres organismes multilatéraux. »


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