›› Editorial
La longue vision d’un monde multipolaire face à une Amérique affaiblie.
Le président Xi Jinping avait rendu visite à l’Ayatollah Khamenei à Téhéran le 23 janvier 2016 (photo Xinhua). Dix ans plus tard, le 28 février 2026, ce dernier était tué par une frappe américaine. Malgré ce revers, la stratégie oblique de Pékin, privilégiant les échanges économiques aux rapports de forces militaires, contribue aujourd’hui à donner de la Chine l’image d’une puissance d’apaisement.
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En haussant l’analyse d’un étage que voit-on ? La séquence que la Chine perçoit comme un affaiblissement des États-Unis s’inscrit dans son projet stratégique global de promouvoir un monde multipolaire et la fin d’un environnement sécuritaire dominé par les États-Unis et leurs alliances.
Le sujet de la perte d’influence de l’Amérique, en réalité observable depuis les années 70 (guerre du Vietnam, chocs pétroliers, 11 septembre, guerre en Irak et en Afghanistan, crise financière de 2008, montée en puissance de la Chine) a, sans surprise, provoqué des réactions dans le cercle des commentateurs stratégiques chinois.
Cité sur CNN par Simone Mc Carhy, Sun Degang, directeur du Centre d’études sur le Moyen-Orient de l’université Fudan à Shanghai, s’est interrogé dans le Global Times sur la signification de l’affaire iranienne qu’il n’a pas hésité à comparer à la crise de Suez qui, en 1956, avait signifié le déclin de l’Empire britannique, lâché par Washington.
« Depuis la fin de la guerre froide, les États-Unis sont la “seule superpuissance” mondiale », (…) « Toutefois, cette fois la puissance militaire américaine ne s’est pas révélée aussi écrasante que Washington l’avait imaginé ». (…) « En même temps, le système d’alliances mondial dirigé par les États-Unis a montré d’importants signes de division. »
Dans l’esprit de Sun, tout comme la crise de Suez avait signifié l’avènement de la puissance américaine, la crise iranienne marquée par les déboires de Washington, était le signe de l’éclosion de la puissance chinoise.
Sur le réseau social WeiBo, Hu Xijin, l’ancien rédacteur en chef et secrétaire du Parti du journal s’est montré plus circonspect sur la puissance à venir de la Chine tout en glosant sur le contraste entre l’Amérique militariste et agressive et la Chine dont les stratégies globales font la promotion de la paix, sans oublier cependant de ramener le sujet à la question de Taïwan, cœur explosif de la rivalité stratégique entre Washington et Pékin.
« La Chine n’a aucun intérêt à s’enorgueillir de la victoire dans une guerre lointaine au Moyen-Orient » [En même temps], « le conflit a modifié la perception de la Chine par le monde démontrant le succès de sa planification stratégique face aux chocs énergétiques [2] et validé ses choix de développement pacifique. » (…)
« En même temps le conflit iranien qui a souligné à la fois les limites des stocks de munitions du Pentagone et l’incapacité de Washington à former une coalition occidentale, même contre un ennemi isolé comme l’Iran, a considérablement affaibli la dissuasion américaine vis-à-vis de Taïwan. »
Au total, alors qu’à Téhéran le régime des « gardiens de la révolution » allié de Pékin, survit au moyen d’une implacable férocité à la destruction massive d’une partie importante de son appareil militaire à l’affaiblissement de ses proxys du Hezbollah, du Hamas et des Houtis et à l’écrasement de son économie, la Chine constate le bien-fondé de sa stratégie oblique de long terme.
Comme l’écrit Hridray Sarma, elle a toujours envisagé la stabilité du Moyen-Orient sous l’angle de la sécurité énergétique et du commerce.
Au cours de la dernière décennie, elle a accru ses réserves stratégiques de pétrole, renforcé ses partenariats énergétiques à long terme dans le Golfe et investi dans des ports, des zones industrielles et des corridors logistiques dans le cadre des « Nouvelles routes de la soie », notamment à Khalifa et Jebel Ali aux Émirats, à Duqm à Oman, à Jizan en Arabie saoudite, à Tripoli au Liban, et même à Haifa en Israël.
Sans oublier Gwadar au Pakistan, point d’arrivée du Couloir économique sino-pakistanais, situé juste en face du Golfe d’Oman, avant-poste crucial qui permet d’acheminer directement le pétrole du Golfe en contournant le détroit de Malacca (lire : Le Pakistan, premier souci stratégique de Pékin. Les faces cachées de l’alliance), développé avec constance depuis dix ans en dépit des graves soucis de sécurité pour ses ressortissants (lire : Au Pakistan, symptôme d’une contradiction stratégique essentielle, Pékin, fait toujours face au terrorisme aveugle des Baloutches.)
Enfin, son accord de coopération global de 25 ans avec l’Iran, le développement de ses liens énergétiques et d’investissement avec l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, ainsi que son rôle dans le rapprochement Ryad-Téhéran en 2023 témoignent d’une stratégie plus large axée sur la sécurité des approvisionnements énergétiques et l’influence économique, plutôt que sur la projection de puissance militaire.
En conclusion il est impossible de ne pas revenir à l’enjeu incontournable du martyr infligé aux Iraniens par le régime resté debout malgré les éliminations physiques et les destructions. Le 19 juin, Charles Michel ancien président du Conseil européen de 2019 à 2024, qui rappelait qu’en 2025 2000 Iraniens avaient été pendus, critiquait l’accord signé à Versailles et appelait au soutien du peuple iranien et à l’opposition de Maryam Radjavi (voir : Accord en Iran : « C’est extrêmement décevant ! » (Charles Michel, ancien Premier ministre belge)).
En même temps, son intervention soulignait l’indigence stratégique de l’Europe, marginalisée dans cette lutte d’influence globale, où la question iranienne est un épisode parmi d’autres de la rivalité entre Washington et Pékin.
Note(s) :
[2] Il faut répéter que la sécurité énergétique de la Chine reste surtout basée sur ses choix de ne pas abandonner le charbon. A ce sujet lire notre article du 27 avril : Le défi chinois de l’énergie. Une stratégie à long terme. La rémanence du charbon et l’espoir de la fusion nucléaire. Il montre qu’en cette période de crise stratégique, les promesses chinoises de réduire les émissions de carbone sont passées au second plan.
A propos des contradictions chinoises sur le sujet de la pollution industrielle, lire notre article de mars 2015, publié huit mois avant les accords de Paris sur le climat : La longue marche chinoise vers la conscience écologique.
