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›› Editorial

La coopération hésitante entre Pékin et Washington contre la lèpre de jeux en ligne

Chen Zhi à son arrivée en Chine, à bord d’un appareil de la China Southern, le 7 janvier 2026, encadré par deux agents des forces spéciales de la police, dépendant du ministère de la sécurité publique. Sa chute a été provoquée par la volte-face du gouvernent cambodgien, qui en dépit des vastes sommes d’argent des jeux en ligne que Chen Zhi lui prodiguait, l’a privé de sa nationalité cambodgienne et livré a la police chinoise. Photo Ministère de la Sécurité publique chinois, relayée par /AFP/Getty Images.


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Le 7 janvier 2026, Chen Zhi 39 ans, le jeune roi imprudent de la lèpre des jeux en ligne au Cambodge qui pourtant graissait, depuis au moins dix ans, la patte des dirigeants cambodgiens - Hun Sen iusqu’en août 2023, puis son fils Hun Manet -, a, après avoir été déchu de sa nationalité cambodgienne, été extradé vers la Chine.

A Pékin qui, au Royaume Khmer, avait d’abord montré un certain laisser-faire propice à la contagion délétère des jeux en ligne qui prospérèrent dans le sillage scabreux des Nouvelles Routes de la Soie https://www.questionchine.net/dans-le-sillage-scabreux-des-routes-de-la-soie ), Chen Zhi risque la peine de mort.

L’épisode renvoie d’abord à la pesante imposture des mafieux sanguinaires (1) à la tête du Cambodge depuis 1987, en passant par un coup d’État en 1997 (2), qui, durant de longues années, avaient tiré profit des avalanches sonnantes et trébuchantes de l’argent des jeux en ligne dispensés par Chen Zhi (39 ans) dont ils avaient fait leur « conseiller spécial ».

La péripétie plonge aussi ses racines dans la coopération entre les États-Unis et la Chine, alors que, de son côté, Pékin avait durci le ton dès 2019, exprimant un sérieux retour de flamme de la politique chinoise dans le Royaume, https://www.questionchine.net/au-cambodge-pekin-tente-de-nettoyer-les-ecuries-d-augias

Le coup de balai de Pékin eut lieu notamment contre l’industrie esclavagiste des jeux en ligne animée depuis Sihanoukville, la métropole du sud cambodgien qui porte le nom de Sihanouk, l’ancien Roi (1941-1955 & 1993-2004, année de son décès) héritier des Norodom et des Sisowath.

La brutale pression chinoise avait pour but de contraindre le Premier Ministre Hun Sen à fermer les 200 centres de paris sur Internet du pays où opère par roulement 24 heures sur 24, une armée d’agents dont le nombre est estimé à 300 000 en Asie du Sud-est.

Véritables esclaves dont les passeports sont confisqués et recrutés par de fausses promesses de travail, ils sont rivés jour et nuit à leurs écrans et canalisent au bas mot entre 2,7 Mds et 4,5 Mds de $ chaque année. Représentant 90% des revenus de la plupart des casinos du pays, ces sommes sont alimentées par les montants extraordinaires envoyées en ligne depuis la Chine par les intoxiqués du jeu.

Les Chinois ne sont pas les seules victimes. Selon un article publié par Asia Society Policy Institute (ASPI) du 5 août 2026, en 2025, les Américains ont perdu 17,6 milliards de dollars dans des fraudes facilitées par le numérique. La majeure partie de ces fonds a été captée par des groupes criminels transnationaux liés à la Chine, qui gèrent des opérations illégales de jeux d’argent et d’escroquerie à l’échelle industrielle depuis le Myanmar, le Laos et le Cambodge.

A l’origine de ces foyers toxiques des jeux en ligne en Asie du Sud-est, se trouvent des syndicats criminels chassés de Chine par les campagnes de répression contre la corruption et la criminalité, lancées par le président Xi Jinping après son accession au pouvoir en 2012.

Quand la fréquentation des casinos qu’ils avaient multipliés en Asie du Sud-Est a chuté durant la pandémie de Covid-19, ils ont aussitôt tiré parti de l’essor de la connectivité mondiale par Internet pour réorienter leurs affaires vers les jeux en ligne et l’escroquerie aux sentiments dite du « pig butchering  » (3)

Les citoyens chinois et américains étant les cibles privilégiées de vastes réseaux de fraude en ligne, orchestrés principalement on l’a vu, depuis le Myanmar, le Cambodge et le Laos, l’idée a émergé d’une coopération sino-américaine dont l’efficacité, parfois gênée par les hésitations chinoises, n’a pas toujours été à la hauteur des premiers espoirs.

Côté chinois, les motivations étaient de trois ordres : 1) Les pressions intérieures venant des victimes des trafics ; 2) L’atteinte à la réputation du pays à laquelle l’appareil est très sensible ; et 3) Les impératifs de la sécurité nationale menacée par l’ubiquité poreuse difficile à contrôler d’Internet.

Une stratégie ambigüe à géométrie variable.

Le 14 février 2025, Sar Sokha, ministre de l’Intérieur du Cambodge et fils de son prédécesseur Sar Kheng, recevait l’Ambassadeur de Chine Wang Wenbin. Dans le royaume, Pékin a d’abord été partagé entre le souci de préserver sa stratégie d’influence et l’urgence de lutter contre la lèpre des jeux en ligne dont les subsides prodigués par Chen Zhi alimentaient le régime corrompu de Phnom-Penh.


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Lorsque ces trois facteurs ont convergé, comme au Myanmar, (Lire l’article de Jean-Paul Yacine du 9 janvier 2024, https://www.questionchine.net/au-myanmar-le-pragmatisme-de-pekin-aux-prises-avec-le-chaos-d-une-guerre-civile) Pékin a agi avec rapidité et fermeté.

En revanche, disent les auteurs de l’Asia Society Policy Institute, lorsque les pressions liées à l’image se sont heurtées à des intérêts stratégiques contradictoires, comme au Cambodge, l’intervention de Pékin a d’abord tardé à se concrétiser, avant de s’intensifier au fil du temps et des prises de conscience.

Au Laos, en revanche où aucun des trois facteurs n’a joué, Pékin est resté sans réaction face aux trafics.

La première prise de conscience des intérêts communs sino-américains face aux trafics eut lieu en 2023.

Cette année-là, le montant des sommes de la cuber-criminalité explosa à 33,8 milliards de $. En même temps la fraude s’orientait pour cibler les victimes occidentales au travers d’une stratégie symbolisée par le slogan « Sha Yang Pan 杀洋 盘 - plateforme pour tuer - en réalité « plumer  » - les étrangers - plus précisément les Occidentaux »

Aux États-Unis, les pertes de la cyber fraude avaient atteint 10 milliards de $, en hausse de 66 % par rapport à l’année précédente. En réponse, Washington amorçait dès 2024, une offensive contre les escroqueries tandis que s’élaborait une coopération ciblée avec les services de sécurité chinois y compris en y associant des pays tiers comme l’Arabie Saoudite

En octobre 2025, le département de la Justice des États-Unis (DOJ) inculpait Chen Zhi — né dans le Fujian et naturalisé cambodgien —, PDG du Prince Group, décrit par les procureurs américains comme la plaque tournante d’un vaste réseau mondial d’escroquerie, de jeux d’argent et de finance illicite.

Des sanctions furent imposées conjointement avec Londres contre 117 acteurs du réseau de Chen et 15 milliards de dollars d’actifs ont été saisis constituant la plus importante saisie d’actifs criminels de l’histoire. C’est à cette époque que la Chine qui avait déjà réagi à son niveau contre les dérives cyber criminelles au Cambodge que s’instaura une coopération entre le FBI et le ministère de la sécurité publique chinois.

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Le cas du Cambodge et celui de la chute de Chen Zhi sont emblématiques à la fois des ambiguïtés de Pékin qui, pour protéger son influence dans le Royaume Khmer laissa d’abord prospérer les connivences mafieuses du régime khmer avec la cybercriminalité, et d’autre part de sa brutale capacité de réaction dès lors que les dérives esclavagistes des officines de jeux en ligne commencèrent à menacer sa réputation et sa sécurité.

Un premier raidissement de Pékin eut clairement lieu en 2019. https://www.questionchine.net/au-cambodge-pekin-tente-de-nettoyer-les-ecuries-d-augias.

Le rajustement stratégique complet de Pékin a été opéré en 2025, quand après l’implication du FBI, il est apparu aux stratèges chinois que la lutte contre les cybercriminels nourris par les centres de jeux en ligne tenant à bout de bras le pouvoir corrompu de Phnom-Penh devait, pour l’heure, prendre le pas sur sa rivalité d’influence avec Washington dans le Royaume.

Notes.

1.- L’expression « mafieux sanguinaire  » peut paraitre excessive, mais elle est légitime.

Le vocable « mafieux  » d’abord, se justifie quand on se souvient que la famille du premier ministre Hun Sen qui en 2023 a transmis le pouvoir à son fils Hun Manet, sous couvert d’élections d’où toute opposition démocratique libre a été écartée, est au cœur de réseaux de corruption, de cybercriminalité et de népotisme sans retenue où des fonctions ministérielles cruciales (Premier Ministre, Intérieur, Défense Nationale, Fonction publique) ont, depuis 2023, été transmises de père en fils.

Dans ce contexte le clan Hun Sen, lui-même étant resté président du Sénat, qui contrôle des pans entiers de l’économie du pays, en utilisant la police pour intimider ses détracteurs et les médias critiques indépendants, accumule des fortunes dont, comme c’est les cas des mafias, l’origine est opaque.

La qualification de « sanguinaire  » ensuite, se nourrit des coups de forces et assassinats d’opposants qui marquèrent la trajectoire du pouvoir de Hun Sen.

Quelques rappels

30 mars 1997, attentat à la grenade en plein centre de Phnom-Penh contre une manifestation de l’opposant San Rainsy qui fit 16 morts et une centaine de blessés ;

22 janvier 2004, assassinat en plein centre de Phnom-Penh et en plein jour du chef syndical Chea Vichea.

26 avril 2012, assassinat du militant écologiste Chut Wutty dans la province de Koh Kong.

10 juillet 2016, assassinat en plein jour du très populaire commentateur politique Kem Ley, très critique du clan Hun Sen dans une station-service à deux pas du siège historique de parti unique, à Chamkar Mon dans le quartier de Tonle Basac.

2.- Le 5 juillet 1997, le second Premier ministre cambodgien, Hun Sen, a déclenché un coup de force militaire pour évincer son co-Premier ministre, le prince Norodom Ranariddh. Ce coup d’État avait brisé la coalition au pouvoir issue des élections de l’ONU de 1993 et a permis à Hun Sen d’établir une hégémonie durable sur le pays.

3.- « Pig butchering  » ou « Arnaque au cochon qu’on engraisse avant de le tuer » est une escroquerie financière sophistiquée combinant des techniques d’escroquerie aux sentiments (« romance scam ») et de faux investissements en cryptomonnaies. L’expression vient de la méthode des escrocs, qui comparent leurs victimes à des cochons qu’ils « engraissent » (en gagnant leur confiance et en leur faisant miroiter des gains amoureux ou financiers) avant de les «  tuer » (en les dépouillant de toutes leurs économies).

Les escrocs contactent généralement leurs cibles par de faux messages (sur les réseaux sociaux ou des applications de messagerie). Nouant avec eux une relation de confiance (amicale ou amoureuse), ils finissent par convaincre la victime d’investir de l’argent sur une fausse plateforme de cryptomonnaies contrôlée par les criminels.

Au début, la plateforme permet des profits attractifs pour inciter la victime à investir des sommes de plus en plus importantes, parfois en s’endettant. Lorsque la victime tente de récupérer ses gains, les escrocs lui réclament de prétendus frais supplémentaires, puis ils disparaissent.


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