›› Editorial
ANNEXE
Le montage de Lin Wei Kai via Mirror Media montre deux photos de Cheng Li-wun, à gauche quand elle militait pour l’indépendance et fustigeait le KMT ; à droite quand, en 2025, elle a été élue à sa tête.
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Cheng Li-wun. Ses ambiguïtés et ses contradictions.
Élue à la tête du KMT, le 18 octobre 2025, Chen Li-Wun 鄭麗文, 57 ans, d’une famille originaire du Yunnan, héritière des troupes de Tchang Kai-chek réfugiées à Taïwan en 1949, avocate diplômée à 22 ans de l’Université Nationale (1991), militante à cette époque au sein du mouvement étudiant des Lys Sauvages 野百合學, elle collectionna aussi les diplômes acquis à l’étranger avant de s’engager dans l’Île avec virulence contre le KMT.
Titulaire d’un « Master » de droit aux États-Unis (1993) et de Science à Cambridge (2000), elle a commencé sa carrière politique en devenant au sein de l’Alliance des Verts une fervente prosélyte de l’indépendance de l’Île.
En 1988, elle avait 19 ans, la loi martiale avait été abrogée depuis un an. Jiang Jing Guo, le fils de Tchang Kai- chek décédé quelques mois plus tôt avait été remplacé à la tête du KMT par Lee Teng Hui, originaire de l’Île et formé au Japon.
Alors que cette succession d’événements témoignait que le vieux parti nationaliste du « Généralissime » était en train d’évoluer, Cheng prit la parole lors d’un mouvement de protestation d’agriculteurs pour accuser le KMT d’être la force politique de gouvernement la plus détestable et la plus tyrannique qu’il était nécessaire de renverser.
Huit ans plus tard, à 26 ans, étoile montante du parti, elle était élue députée au Yuan Législatif sous la bannière du Min Jin Dang.
En 2002, sa trajectoire politique opéra un virage radical.
A gauche, Chen Li-wun, en 2005. Elle avait 36 ans quand Lien Chan, à droite ancien Vice-Président (1996-2000) alors président du KM, l’avait invitée à l’accompagner en Chine pour rencontrer Xi Jinping (montage QC).
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Toujours à la recherche de la lumière, elle se joignit imprudemment à une vague d’accusateurs qui dénonçaient leur collègue du DPP, le ministre de l’Environnement Twu Shiing-jer, pour harcèlement sexuel lors d’une émission de télévision.
Les allégations s’avérèrent être une calomnie. Le parti la sanctionna. Trois ans plus tard, après avoir échoué comme candidate indépendante à Kaohsiung en 2004, elle quittait officiellement le DPP en 2005 pour rejoindre le KMT, recrutée par Lien Chan 連戰 alors président du Parti, qu’elle accompagna lors de son voyage en Chine pour rencontrer Hu Jintao en avril 2005.
Sa mue politique du DPP vers le KMT eut lieu au moment où palissait l’étoile de Chen Shui Bian, premier président de l’Île non issu du KMT (2000-2008). Portant le projet indépendantiste radical du Min Jin Dang, il fut accusé de corruption à partir de 2006, au milieu de son deuxième mandat (2004-2008).
En 2008, trois ans après son adhésion au parti, Cheng fut élue députée KMT, mais, en 2012, elle échoua à conquérir un siège à Taichung. Après quoi, devenue une des figures les plus en vue du « Camp bleu », seize ans après avoir été l’une des plus actives militantes indépendantistes, elle servit comme porte-parole et directrice de la communication de l’appareil.
Après la Présidence de Ma Ying-jeou, achevée par la défaite du KMT en 2016 au profit de Tsai Ing-wen, elle a, d’août à novembre 2018, occupé le poste de Secrétaire Générale adjointe du Parti avant d’être réélue au Yuan législatif en 2020 où elle a, en 2021, pris la tête du groupe parlementaire du KMT.
Les élections législatives de 2024 qui, pour la première fois depuis 2016, ébranlèrent à un siège près, la domination sans partage du DPP qui, depuis huit ans, contrôlait à la fois l’exécutif et le Yuan législatif ouvrirent pour Cheng un très efficace espace d’auto-promotion en même temps qu’un tremplin interne de la contestation politique de l’exécutif et de Lai Qing De.
L’élan politique dont elle bénéficie désormais a encore été renforcé par l’échec cuisant des scrutins révocatoires de l’été 2025 quand aucun des 24 députés du KMT visés par le DPP ne fut destitué. Lire : Le grand ratage des révocations collectives.
Tirant profit de la nouvelle marge de manœuvre créée par le contrôle du Yuan Législatif et, tout à son ambition politique de contester Lai Qing De, Cheng, adopta sans nuance le discours du PCC sur les risques de guerre dans le Détroit attisés par l’aventurisme militaire américain et ses ventes d’armes à l’Île.
Le poids de l’Amérique.
Le 30 mars, 4 sénateurs américains étaient reçus dans un Institut de recherche de Taoyuan à Taiwan : de gauche à droite Jeanne Shaheen, démocrate du New Hampshire, John Curtis, républicain de l’Utah, Thom Tillis, républicain de Caroline du Nord et Jacky Rosen, démocrate du Nevada.
L’appui des sénateurs américains arrive alors que le 26 décembre Le Yuan législatif a approuvé une motion visant à lancer une procédure de destitution contre le président Lai Ching-te (賴清德), arguant qu’il avait sapé l’ordre constitutionnel et la démocratie taïwanaise. Le motif est le refus de Lai, inédit dans l’histoire contemporaine, de promulguer un amendement voté par le Parlement qui aurait accordé aux collectivités locales une part plus importante des recettes publiques.
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Le contraste des « narratifs » dont l’enjeu est le risque de conflit, s’est exprimé sur le vif quand, le 8 avril, le lendemain même du départ de Cheng Li-wun vers Shanghai et Pékin pour sa visite en Chine qu’elle a présentée comme un « voyage de paix », le Président Lai Qing De accueillait à Taïwan, un groupe bipartisan de sénateurs américains.
Leur objectif était d’exhorter les parlementaires taïwanais à adopter les crédits spéciaux de 40 milliards de $ proposés par l’exécutif étalés sur huit années en appoint du budget de la défense.
Actuellement bloqués au Yuan Législatif par le KMT au motif que la Chine considère les ventes d’armes de Washington à l’Île comme une provocation, ils ont fait l’objet d’une déclaration publique de la sénatrice démocrate Jeanne Shaheen qui, pour ne pas démotiver D. Trump et la Maison Blanche, appelait à une meilleure cohésion des Taïwanais face à la menace chinoise « Il est crucial que toutes les parties prenantes à Taïwan s’unissent pour accepter les dépenses de défense supplémentaires ».
Au sein même du KMT, la trajectoire de Cheng d’accommodation sans nuance au discours du PCC fait débat. Certains vont jusqu’à lui reprocher de reconnaitre le « Consensus d’Une seule Chine de 1992 », en omettant de préciser qu’à Taïwan, son interprétation qui diffère de celle de Pékin, n’envisage pas une réunification avec le Continent aussi longtemps qu’il sera contrôlé par le PCC.
D’autres détracteurs qui furent choqués par les félicitations que Xi Jinping lui avait adressées à son arrivée à la tête du Parti, constatent que, dans l’Île le ralliement dont elle se réclame n’a fait qu’attirer les caciques de la base électorale avides de confrontation avec le DPP.
La jeunesse en revanche dont les tendances rebelles à Ma Ying-jeou et à l’autocratisme du KMT s’étaient manifestées lors du Mouvement des tournesols en 2014 cité plus haut (lire : Taïwan : Craquements politiques dans l’accord cadre. Les stratégies chinoises en question), ne semble pas adhérer à son discours passant sous silence à la fois la liberté démocratique développée depuis 1988, l’identité taïwanaise et l’histoire particulière de l’Île.
Dans ce contexte, il n’est pas excessif de dire avec Aleksandrs Gross journaliste indépendant, rattaché à l’Université de Nottingham spécialisé dans l’analyse de l’identité taïwanaise que « pour les jeunes Taïwanais, le leadership actuel de Cheng renforce tout ce qu’ils reprochent déjà au KMT : une identité sino-centrée, une rigidité idéologique et une incapacité à répondre aux difficultés que rencontrent les jeunes Taïwanais pour vivre. »
Pessimiste, il ajoute que « sans un changement radical, sa présidence risque d’accélérer, plutôt que d’inverser, le déclin générationnel du KMT. »
Au total Cheng Li-wun, se signale à la fois par son incontestable charisme, une féroce ambition opportuniste et, après sa volte-face vers le KMT opérée entre 2002 et 2005, une indéniable souplesse politique pouvant aller jusqu’à reprendre sans nuance le discours de l’appareil chinois à propos de Taïwan, sur au moins deux sujets.
Alors qu’elle considère le « Consensus de 1992 d’une seule Chine », du seul point de vue du Parti communiste chinois, elle ignore la version traditionnelle du KMT qui, réfutant toute réunification avec le Continent tant qu’il sera contrôlé par le PCC, propose sa propre version « Une seule Chine, deux interprétations : 一个中国,不同的解读 ».
Comme le PCC, elle laisse entendre que le simple renforcement de la défense de l’Île serait fauteur de troubles, tout en ignorant que Pékin, faisant l’impasse sur leur histoire et leur évolution politique depuis près de quarante ans, assigne aux Taïwanais, au nom de leur appartenance à la culture chinoise, la rigidité d’un destin enfermé dans la seule perspective d’une réunification avec le Continent qui, si nécessaire, s’accomplirait sous la contrainte contre la volonté des Taïwanais.
