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›› Editorial

Face à l’affaiblissement de l’Amérique, prudence, dissimulation et rattrapages innovants

La stratégie de D. Trump qui met l’accent sur le retour impérial de l’Amérique, révèle d’abord ses vulnérabilités que la Chine observe avec prudence. Se gardant d’attiser l’escalade, Pékin mesure les risques de la rupture avec le marché américain essentiel à sa croissance tout en redoublant d’efforts pour contrôler sa monnaie, gérer la masse de ses avoirs en Dollars et mettre à niveau ses microprocesseurs.


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Au milieu du chaos infligé à la fluidité des relations globalisées par les droits de douane volatils, un des effets directs de la guerre commerciale déclenchée par D. Trump, d’abord contre la Chine, est la brutale mise à jour des fragilités de l’Amérique désindustrialisée dont les grands groupes de l’industrie automobile, des hautes technologies du numérique, du secteur de la pharmacie, de la chimie et des fabricants de machines-outils ont délocalisé leur production.

Ajoutant à la désertification industrielle à l’origine d’une situation socialement en déshérence dans certains États où l’espérance de vie diminue, les comptes fédéraux sont criblés par 36,22 Mds $ de dettes (28,8 Mds de dettes publiques et 7,34 Mds de dettes internes) et par près de 1000 Mds de déficit commercial (3,1 % du PIB), dont 32% ont, depuis 2001, été creusés avec Chine à hauteur de 295 Mds de $ en 2024.

Alors que jusqu’à présent ces vulnérabilités étaient compensées par le potentiel positif attribué à l’Amérique d’une très dynamique capacité d’innovations de pointe dans le secteur des très hautes technologies, d’un marché du travail à la fois souple et résilient, d’une solide consommation intérieure et de riches réserves de ressources énergétiques et minérales, l’image positive de l’Amérique s’est soudain dégradée.

Quand bien même depuis des décennies, les investisseurs mondiaux accordaient un indéfectible confiance à Wall Street et au Dollar américain, portée par le crédit global accordé à la domination technologique ainsi qu’à la résilience économique et institutionnelle, ces assurances sont aujourd’hui en question.

Parmi les premiers symptômes de l’ébranlement des perceptions optimistes de l’Amérique qui ne trompent pas, citons le comportement inhabituel des bons du trésor américain.

Après un premier mouvement d’attraction qui s’est traduit par une hausse de +12% (9000 Mds de $) mesurée en mars des investissements étrangers comparés à 2024, la violence des droits de douane déclenchée par D. Trump début avril a inversé la tendance.

Provoquant une épidémie de ventes d’autant plus contre-intuitive que, dans le même temps, le rendement des obligations augmentait à 4,40%, très au-dessus des prévisions à seulement 3% de la tendance inflationniste par le Trésor fédéral, elle a suscité des doutes sur la pertinence de la valeur refuge des obligations de l’État américain.

Parmi les plus gros vendeurs, la Chine était en tête.

En mars elle a réduit la valeur de son stock d’un montant 17 Mds de $, à 784,3 Mds de $ contre 1250 Mds de $ en 2011. La vérité est que depuis cette date qui marque le début de la rivalité stratégique entre Pékin et Washington déclenchée par Barack Obama, les avoirs chinois en bons du Trésor américains n’ont pas cessé de baisser.

Alors qu’en septembre 2017, ils étaient encore à 1182 Mds de $, en octobre 2023, ils étaient à 769 Mds de $. Depuis l’investiture de Donald Trump, le 20 janvier 2025, ils subissent les contrecoups de ses têtes-a-queues. Évalués à 784 Mds de $ le 25 février, en hausse de 3%, un mois plus tard en mars, ils avaient à nouveau perdu 20 Mds de $ à 765 Mds.

Depuis mars 2024, avec 767,4 Mds de $ (765,4 Mds en 2025), la Chine est passée à la troisième place des détenteurs des bons du Trésor US derrière le Japon – 1130,8 Mds - (en baisse de 3%) et le Royaume Uni - 779 Mds - (en hausse de 5,8%).

Autre signe de l’effritement de la confiance dans la prévalence globale américaine est la baisse de la part mondiale des réserves de change libellées en dollars. A la mi-mai, elle était tombée à 57,8%, le pourcentage le plus bas depuis 1995.

Le recul par rapport au point haut de 2000 où elles représentaient 70% des réserves globales est le signe que les acteurs souverains ont entrepris de diversifier leurs avoirs pour moins dépendre d’une seule devise.

La tendance est la conséquence directe du droit impérial que l’Amérique s’est arrogé de sanctionner les utilisateurs du Dollar, d’abord la Chine et la Russie, mais pas seulement.

Lire : « Le piège américain », la montée en puissance de la Chine et les risques d’un engrenage global qui décrit la mésaventure de Frédéric Petrucci, à l’époque vice-président de la division chaudières d’Alstom, incarcéré de 2013 à 2015 aux États-Unis pour faits de corruption.

Le 16 mai, la dégradation d’un cran à Aa1 [1] de la note souveraine américaine n’a pas eu d’effet notable sur la bourse de New-York, en recul de 0,7% le 21 mai, mais elle ajoute au déficit d’image portant lui-même l’affaiblissement du Dollar.

La première conséquence est que de nombreuses banques centrales ont choisi de convertir leurs réserves en or – un actif « neutre » - dont le doublement des cours est le signe le plus clair de l’incertitude pesant sur les marchés financiers.

Selon le World Gold Council siégeant à Londres dont les membres sont des sociétés aurifères, en décembre 2024 les réserves globales d’or avaient presque doublé depuis 2014, atteignant 34 000 tonnes. Selon le FMI, les principaux détenteurs sont les États-Unis (8 133,53 tonnes) ; l’Allemagne (3 352 tonnes) ; l’Italie (2451 tonnes) ; la France (2436 tonnes) ; la Russie (2332 tonnes) ; la Chine (2279 tonnes).

Le chiffre chinois est cependant à mettre en perspective avec le rappel que la Chine est aussi le 1er producteur d’or au monde avec 380 tonnes par an, devant la Russie (310 tonnes).

En parallèle, alors que l’indice NASDAQ subit lui aussi les contrecoups des volte-face de la Maison Blanche, au premier trimestre 2025, les marchés boursiers américains signalent un net recul des élans d’investissement pour les actions, qu’elles soient à long ou court terme, au point qu’en mars le reflux avait atteint 254,3 Milliards de $.

Prudence et dissimulation.

A côté de ses réserves d’or qu’elle produit, la Chine possède aussi dans ses banques plus de 3200 milliards d’actifs en Dollars américains qui lui donnent une puissance d’intervention globale incomparable.


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Dans ce contexte où l’économie américaine faiblit, on voit bien que, faisant preuve de prudence, Pékin hésite. La première raison est que la vente massive de ses investissements en bons du trésor affaiblirait le Dollar, ce qui heurterait de plein fouet ses actifs en billets verts dont la valeur totale dépasse largement celle de ses bons du Trésor [2].

Autrement dit, se limiter uniquement aux avoirs chinois des dettes américaines déclarées par la Chine sans évoquer les avoirs de la banque centrale, des banques d’investissement, de la banque de développement ainsi que ceux des véhicules opaques des financements parallèles du « shadow banking » pour en tirer des conclusions, c’est passer à côté de la puissance financière globale d’un système chinois, en réalité entièrement étatique, faisant du pays le créancier de la planète au service des projets stratégiques du Parti.

En même temps, la prudence de l’appareil se nourrit de la conscience que la brutalité des représailles contre le Dollar renforcerait mécaniquement le Yuan, dont l’appréciation heurterait les exportations.

Sur ce terrain de la monnaie nationale, la Banque Centrale qui en contrôle étroitement le change, navigue entre deux impératifs, celui de freiner sa hausse pour ne pas gêner ses exports toujours moteurs nº1 de la croissance ; et celui de ne pas autoriser une dévaluation néfaste en terme d’image, ouvrant la porte au risque de la fuite des capitaux et aux critiques l’accusant non sans raison de manipuler sa monnaie.

Depuis la décision de la laisser flotter de manière contrôlée à la mi-juillet 2005, sa valeur par rapport au Dollar est passée de 8,28 à 7,24 Yuan pour 1 dollar, soit une hausse de 12%, en 20 ans après un pic en juillet 2014 à 6,08 Yuan pour 1 $.

Enfin, dernière logique justifiant la prudence, à Pékin l’appareil a bien conscience que l’accord de Genève du 11 mai marquant une volonté commune de désescalade commerciale, n’est qu’un répit. Alors que Pékin a accepté que ses exportations aux États-Unis seraient taxées à +30% quand celles de l’Amérique en Chine ne le seraient qu’à +10%, la Direction politique reste vigilante.

Elle n’a pas tort.

Quelques jours seulement après la trêve de Genève les esprits s’échauffent à nouveau. Cette fois, les controverses touchent aux semi-conducteurs les plus avancés fabriqués par Huawei dont la Maison Blanche, toujours animée d’un projet d’embargo, veut priver les entreprises américaines.

L’offensive de la Maison Blanche s’appuie sur une directive du département du commerce du 12 mai considérant que « l’utilisation des puces Huawei Ascend [3] constituerait une violation des contrôles à l’exportation américains ».

Bataille sans fin des microprocesseurs.

Le 22 mai, Jensen Huang 黃仁勳 PDG de Nvidia, déclarait au salon de l’IA de Taipei que le protectionnisme de D. Trump pour conserver à l’Amérique la prévalence dans le secteur des puces haut-de-gamme avait echoué.


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En riposte, l’appareil chinois accuse Trump de « saper l’esprit de Genève ». Reprenant une rhétorique ancienne, le 21 mai, il dénonçait ce qu’il appelait des « actes typiques d’intimidation unilatérale et de protectionnisme » et fustigeait « l’abus des contrôles à l’exportation pour réprimer et contenir la montée en puissance de la Chine ».

Plus encore, les accusations s’accompagnaient d’une mise en garde aux entreprises mondiales, menaçant de sanctions légales chinoises « toute organisation ou individu qui mettrait en œuvre ou contribuerait à la mise en œuvre des mesures américaines. »

Aux États-Unis même, le secteur des microprocesseurs est loin d’être aligné sur le protectionnisme radical de D. Trump.

L’un de ses acteurs les plus critiques de la politique de Trump est Jen-Hsun Huang ou Jensen Huang黃仁勳 - en pinyin : Huang Ren Xun -, 62 ans, d’origine taïwanaise, PDG de Nvidia, société sans usine de Santa Clara en Californie, concepteur de logiciels de pointe, devenue en 2024 la première capitalisation boursière de la planète, avec 3335 Mds de $ à la bourse de New-York.

Le 22 mai, huit jours après avoir accompagné le Président américain au Moyen Orient, Huang a, en marge du salon de l’Intelligence Artificielle « Computex » de Taipei, critiqué le protectionnisme de D. Trump, dont il dit qu’il a échoué.
« Il y a quatre ans, NVIDIA détenait 95% de parts de marché en Chine. Aujourd’hui, notre part est réduite à 50%. »

Quand bien même Trump avait fait son éloge à Ryad, sa mise en garde était claire, si l’Amérique ne reconsidérait pas sa stratégie, dont l’effet a, en réalité, accéléré le rattrapage chinois, elle pourrait perdre la totalité du marché.

Dans ses discours aux Etats-Unis, Huang dont l’atavisme chinois est l’esprit d’entreprise et le sens du commerce culturellement hostile aux affrontements directs, répète souvent que, dans le secteur des microprocesseurs les Chinois sont « juste derrière l’Amérique ».

Peut-être sont-ils même en train de prendre l’avantage.

Alors que jusqu’à présent la plupart des experts du secteur s’accordaient pour dire que les puces chinoises à 7 nanomètres avaient encore une petite dizaine d’années de retard, certains font aujourd’hui l’hypothèse que, nourrie par des technologies de pointe de l’intelligence artificielle, de l’informatique quantique et de la 5G, l’industrie chinoise des puces électroniques pourrait se hisser en tête plus rapidement que prévu.

Alors que sous l’effet des embargos de D. Trump, la puce haute performance H20 de Nvidia ne peut être exportée en Chine, Huawei vient de lancer la 910 C.

Pas tout à fait une révolution technologique, mais plutôt une « évolution architecturale » combinant deux processeurs 910 B dans un seul boîtier grâce à des techniques d’intégration avancées, le modèle 910 C propose des performances « comparables » à la puce H100 de Nvidia, l’une des plus puissantes du marché.

Pour être tout à complet, signalons tout de même que les performances « d’inférence  » (voir la note nª3) de la 910 C sont selon les experts 60% inférieures à celles de la H 100.

Quoi qu’il en soit la « course des puces », au cœur de la rivalité stratégique entre Pékin et Washington, s’accélère. Comme le rappelle Huang lui-même, elle est de longue haleine et n’aura pas de fin. Dans ce secteur de grande fluidité immatérielle, où les interconnexions foisonnent, l’embargo est un non-sens voué à l’échec.

Mise à jour le 29 mai.

Moins de quinze jours après l’apaisement des négociations de Genève du 12 mai, faisant suite à l’offensive déclenchée contre les microprocesseurs haute performance de Huawei, changeant de registre, Washington a continué son harcèlement contre la Chine.

Le 28 mai, touchant au cœur de la longue coopération culturelle et éducative avec la Chine,le Secrétaire d’État Marco Rubio rendait publique son intention d’annuler de manière agressive, selon ses propres termes, les visas accordés aux étudiants chinois ayant des liens avec le Parti Communiste et accueillis dans les secteurs sensibles des universités et instituts américains.

Si elle était appliquée dans toute sa rigueur, la mesure qui concerne près de 300 000 élèves de tous milieux, non seulement les enfants de la classe dirigeante et des hommes d’affaires fortunés, mais aussi ceux de la classe moyenne dont les familles ont consenti des sacrifices souvent exorbitants pour assurer un avenir brillant à leur progéniture, est de nature à compliquer encore la normalisation de la relation déjà mise à mal comme jamais par le conflit commercial.

Le 29 mai, un porte-parole du Waijiaobu a fermement condamné la mesure, accusant les États-Unis de révoquer « injustement  » des visas « sous prétexte d’idéologie et de sécurité nationale ». Pratiquement, pour les étudiants concernés dont la réfutation publique de leur appartenance au Parti sera pour eux-mêmes et leurs familles un exercice politiquement dangereux, l’expiration de leur visa qui les obligera a abandonner leurs études et à rentrer en Chine, sera une catastrophe.

Mais, changeant d’angle de vue, certains soulignent que, s’il est vrai que la menace des visas a provoqué un désarroi chez les premiers intéressés, l’offensive ciblant des étudiants pourrait en réalité s’avérer bénéfique pour la Chine. Alors qu’aux États-Unis, la perception négative de la Chine, induit des discriminations et du racisme à leur égard, les étudiants chinois pour qui les opportunités d’études de haut niveau existent désormais ailleurs, y compris en Chine, le durcissement des conditions de visa les contraindra à rester chez eux.

L’extension en Chine des contingents d’excellence pourrait créer, notamment dans le secteur des microprocesseurs, un écosystème qui nourrira les progrès rapides. Installant ainsi un efficace pôle de concurrence, à la longue, les restrictions de visa pourraient contribuer à créer ce que la nouvelle politique des visas voulait précisément éviter .

Note(s) :

[1La dégradation par Moody’s au niveau Aa1 (risque de crédit très faible) ne prédit pas un défaut, mais sanctionne le fait que les gouvernements successifs quels qu’ils soient n’ont pas réussi à réduire la dette.

[2En réalité 71% des actifs étrangers et 93% de leurs obligations étrangères détenus par les banques d’État dans le monde sont toujours libellés en dollars. Les avoirs en Dollars de la Chine ne se limitent pas à la valeur de ses bons du Trésor. Au total, selon Bloomberg, en avril 2025, les grandes banques et les principales institutions financières chinoises détenaient 3 281 milliards d’actifs en dollars.

[3La puce 910 C « Ascend » est le dernier modèle de microprocesseur fabriqué par Huawei intégrant l’Intelligence Artificielle dont l’objet est de défier la domination de Mvidia dans le secteur des puces haut-de-gamme.

Leur avancée technologique répond aux intentions de Xi Jinping d’atteindre l’autonomie complète par rapport au secteur américain. Selon les experts, ses capacités « d’inférence » c’est-à-dire de raisonner et de tirer des conclusions sur des données nouvelles jamais vues auparavant à partir de nombreux entraînements, seraient inférieures à celle de la H 100 de Nvidia.


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