›› Chronique
Prudence.
Une vingtaine de navires chinois ont été autorisés à traverser le détroit d’Ormuz à la date du 4 avril. L’arrangement avec l’Iran avec qui Pékin a noué un partenarisai stratégique en 2021, traduit la volonté chinoise de placer le retour à la stabilité du commerce en tête des ses priorités avant la solution des racines du conflit.
*
Dans ce contexte inconfortable où les jeux étant loin d’être faits, un effondrement de l’Iran des Mollahs remettrait brutalement en cause sa récente stratégie dans la région, Pékin adopte sans surprise une position de prudence, cherchant à ménager ses relations avec toutes les parties prenantes du conflit, en même temps que ses marges de manœuvre en cas d’aggravation de la crise énergétique.
Le dilemme est décrit par Wang Yiwei, directeur de l’Institut des affaires internationales de l’Université Renmin de Pékin. Il souligne d’abord que les relations de la Chine avec les principaux acteurs de ce conflit, notamment l’Iran, les États-Unis et le Pakistan, lui faciliteraient l’accès à toutes les parties lors des pourparlers de paix.
Cependant, dit-il, le MAE évalue également les implications de sa diplomatie sur ses propres priorités, en particulier la visite prévue du président américain Donald Trump en Chine en mai prochain. A ce propos, le Bureau Politique est conscient que la proximité de Pékin avec l’Iran pourrait mettre à rude épreuve la trajectoire d’apaisement sino-américaine jusqu’à présent cautionnée par les deux chefs d’État.
C’est bien ce qu’exprime Wang Yiwei : « Nous ne voulons pas que l’Iran, ni aucun autre événement, ne vienne ébranler cette confiance ». On ne saurait mieux dire pour préciser qu’à court et moyen termes, les priorités de Pékin se trouvent à l’étage supérieur dans ses relations avec Washington et les « accommodements raisonnables » entre Xi Jinping et D. Trump.
Tel est le contexte entourant la perspective que Pékin agisse comme un médiateur dans le conflit en Iran.
Dans une interview accordée à Al Jazeera le 20 mars, le ministre iranien des Affaires étrangères, Abbas Araghchi, avait déjà déclaré que « plusieurs pays, dont la Chine, peuvent jouer le rôle de médiateurs », ajoutant que Téhéran était prêt à examiner des propositions visant à mettre fin au conflit.
Mais en Chine même des voix autorisées dans la mouvance des chercheurs notent que la situation avait radicalement changé par rapport au succès chinois de 2023 qui avait présidé au rapprochement entre Ryad et Téhéran.
Li Weijian, chercheur à l’Institut d’études internationales de Shanghai rappelle l’évidence que « la situation actuelle est une confrontation militaire directe entre l’Iran, Israël et les États-Unis », bien différente de celle qui existait en 2023. Il y a trois ans, le rôle de la Chine avait consisté à faciliter un processus déjà entamé par les acteurs eux-mêmes grâce à l’entremise de plusieurs « petits États du Golfe », dont le Koweit.
Selon Zhu Junwei, directrice de « Horizon Insights Center » 弘则研究 un groupe de réflexion basé à Pékin, citée par le South China Morning Post du 20 mars, la guerre pourrait s’intensifier considérablement et « tout médiateur potentiel se trouverait confronté à d’énormes difficultés ».
Elle ajoutait que, s’il est exact que « D. Trump sera confronté à une pression intérieure grandissante pour mettre fin à la guerre, il ne souhaiterait certainement pas que la solution vienne de la Chine. » (…) Déjà Zhu avait suggéré qu’en guise de plan de paix, Pékin se contenterait de proposer des principes généraux en espérant que les parties s’y conformeraient.
Le risque, dit Zhu, est qu’en cas d’échec de la médiation, le blâme retombe sur la Chine.
Tenir à distance la crise énergétique.
A brève échéance, la priorité stratégique pour Pékin est de tenir à distance une crise énergétique provoquée par le blocage d’Ormuz qui asphyxie la route vers les ports chinois où transitent 35 a 45% de ses importations de pétrole et 29% de ses achats de GNL provenant en majeure partie du Qatar.
Les marges énergétiques de la Chine existent dans ses relations avec la Russie qui fournit 20% des besoins chinois en pétrole acheminés par oléoducs et 10% du gaz par gazoducs terrestres directs complétés par une flotte de pétroliers et de méthaniers russes contournant les sanctions [2].
L’autre résilience chinoise face à une crise est sa capacité stockée. En pétrole Pékin a accumulé les plus formidables réserves au monde à hauteur de 1,4 milliards de barils, soit près de 5 fois sa consommation annuelle.
Le gaz naturel stocké serait fin 2025, (les données accessibles sont moins claires) de 50 à 60 milliards de m3, couvrant 15 à 17% de ses besoins annuels, mais la hausse de la production annuelle évaluée à 246 milliards de m3, réduit les risques de pénurie.
Enfin, la dernière marge de manœuvre de la Chine est l’opportunité découlant de ses relations étroites avec les Mollahs. Depuis février 2026, plusieurs navires chinois ont, avec quelques-uns de la Russie, de l’Irak et du Pakistan, obtenu l’autorisation de traverser le détroit d’Ormuz, non sans payer un droit de passage en monnaie chinoise équivalent à 2 millions de $ [3].
*
Au total, l’efficacité d’une médiation chinoise est aux mieux incertaine. Il est exact que les liens fonctionnels de Pékin avec toutes les parties et son statut de premier partenaire commercial de l’Iran, client de 80% de son pétrole, lui confèrent un levier d’action que l’Occident ne possède pas.
Mais la réalité est aussi que ses liens de partenariat stratégique avec Téhéran portés par Xi Jinping en 2016 et 2021, affaiblissent la posture de « neutralité » dont se réclame la Chine. Un autre handicap est son incapacité à imposer des garanties de sécurité dans le contexte où Washington sera en toutes hypothèses, réticent à accorder à la Chine une victoire diplomatique.
Sur le fond, les principales motivations de la Chine dans ce conflit sont la stabilité et la sécurité de ses flux énergétiques et le fonctionnement de ses marchés. En revanche, la résolution des causes profondes du conflit dont les points clés sont le programme nucléaire iranien et les menaces sur Israël ne figurent pas en tête de ses priorités.
Il reste que sa proximité avec Téhéran et Islamabad et l’importance qu’elle accorde à ses relations avec les États du Golfe et surtout avec Washington, feront qu’elle aura sans doute un rôle à jouer dans l’apaisement de la guerre.
Note(s) :
[2] En 2025, la Russie a livré environ 38,8 milliards de mètres cubes de gaz naturel à la Chine via le gazoduc « Force de Sibérie » (Power of Siberia 1). Depuis le 1er décembre 2024, le gazoduc fonctionne à sa pleine capacité contractuelle, soit un rythme annuel de 38 milliards de m3.
Le projet « Force de Sibérie 2 » dont le protocole d’accord a été signé en septembre 2025, vise une capacité supplémentaire de 50 milliards de m3. En 2025, pour la première fois, le volume de gaz exporté par Gazprom vers la Chine par gazoduc a été supérieur au total des exportations vers ses clients européens non limitrophes (Turquie incluse).
[3] A la date du 4 avril, selon BFM TV, « 35 traversées avaient eu lieu. Par des navires appartenant à des armateurs grecs, dont huit à la seule société, Dynacom Tankers Management Ltd et par au moins 20 navires affiliés à la Chine et 13 à l’Inde. Certains navires semblent avoir pu traverser grâce à des autorisations accordées par l’Iran à des pays considérés comme alliés. »
« Des centaines de navires semblent attendre la fin du conflit, en raison du coût très élevé des assurances et des risques pour les équipages et les cargaisons. Selon l’organisme britannique UK Maritime Trade Operations, parmi les navires ayant signalé des attaques ou des activités suspectes dans la zone, environ la moitié sont liés à l’Europe ou aux États-Unis. »
Notons enfin que selon les données de navigation ouvertes consultables en ligne, le jeudi 2 avril dans l’après-midi, le Kribi, porte-conteneurs sous pavillon maltais du groupe français de transport maritime CMA CGM, et un méthanier japonais ont traversé le détroit d’Ormuz. d’Ouest en Est.

