›› Editorial
L’ASEAN sur le qui-vive.
Le 26 juin, au cours de la conférence vidéo tenue par Hanoï, le premier ministre vietnamien Nguyen Xuan Phuc, lançait dès l’ouverture une attaque directe contre Pékin : « Alors que le monde entier aux limites de ses capacités sanitaires se battait contre la pandémie, des actions irresponsables violant le droit et défiant les institutions internationales eurent lieu, menaçant l’environnement et la sécurité et la stabilité globale, y compris dans notre région. »
Il ne fut pas le seul. Rodrigo Duterte, le président des Philippines, appela toutes les parties à se conformer au droit de la mer. S’il est vrai que les 10 pays restent partagés entre l’attrait du marché chinois, principal débouché de leurs exportations et la crainte de la main mise chinoise favorisée par la puissance grandissante de sa marine, la conscience d’une nécessaire solidarité entre les membres fait son chemin.
Elle est attisée par la brutalité chinoise décrite dans un article du 29 octobre 2019, signé par le chercheur vietnamien Trinh Le, considérant qu’avec la Chine, « de plus en plus, le dialogue avait lieu avec un pistolet sur la tempe ». Lire : En mer de Chine du sud, les limites de la flibuste impériale chinoise.
La remarque rejoignait celle de Peter Jennings Directeur de l’Institut australien de Stratégie, soulignant que « le Parti communiste commettait une erreur stratégique désastreuse en acculant tous les pays de la région dans un cul-de-sac ».
Peu à peu les 10 pays de l’ASEAN y compris les plus prudents tels la Thaïlande, la Malaisie et l’Indonésie se rallient à l’idée d’une nécessaire solidarité. « Pékin saisit toutes les opportunités pour avancer unilatéralement ses pions en mer de Chine du sud. » dit un diplomate. « La manœuvre a commencé à la fin des années 90, lors de la crise financière ».
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Pour autant en dépit des émotions et des crispations, la plupart des pays ont conscience des risques d’un engrenage néfaste. La plupart, conscients que la puissance incontournable de la Chine articulée à ses atouts commerciaux et, de plus en plus, aux capacités de sa marine de guerre, redoutent les évolutions en cours.
S’il est vrai qu’ils sont confortés par l’envoi de 3 porte-avions américains dans la zone et les récentes déclarations de Mike Pompeo, identifiant la rivalité avec la Chine comme le défi du XXIe siècle, ils savent aussi que si la situation tournait à l’affrontement, ils en seraient les premières victimes, obligés contre leur gré de choisir entre Washington et Pékin.
Mais tout indique que la période des confortables ambiguïtés est terminée. Les insistantes revendications chinoises et la réaction américaine les ont fait voler en éclats. Harsh V Pant professeur de relations internationales au King’s College de Londres, observe qu’il sera difficile pour le bloc de maintenir un équilibre entre les deux superpuissances économiques.
« Le confort traditionnel d’avoir la Chine comme partenaire économique et les États-Unis comme partenaire de sécurité n’est plus à l’ordre du jour » (…) « L’ASEAN devra réévaluer ses relations avec la Chine et son statut en évolution rapide de 2e puissance économique mondiale. » (…) « Il ne sera pas facile de concilier les énormes avantages économiques du marché chinois avec l’ampleur de la menace maritime qu’elle pose ».
Tensions dans le détroit de Taïwan.
La menace chinoise s’exerce aussi tout au nord de la Mer de Chine, à Taïwan, l’autre point incandescent de la zone, impliquant encore plus Washington, où l’obligation de droit interne du « Taiwan Relations Act », obligerait le Congrès de États-Unis à réagir en cas de d’agression militaire chinoise contre l’Île, non provoquée par une déclaration d’indépendance. Nous n’en sommes pas encore là.
A Taïwan la présidente qui résiste aux radicaux de son parti, ne cesse de répéter qu’elle privilégie le « statuquo ». Il n’empêche que les fréquentes incursions des forces aériennes chinoises au-dessus du Détroit, ne cessent d’explorer les limites de cet arrangement instable au milieu de déclarations politiques chinoises qui crispent la relation.
Il y a plus, si jusqu’à présent au milieu de beaucoup d’ambiguïtés et de déclarations contradictoires, le consensus était que, sans déclaration d’indépendance, l’APL n’attaquerait pas l’Île, l’échéance de la réalisation du « rêve chinois » de Xi Jinping fixée à 2049, au 100e anniversaire de la prise de pouvoir du Parti, crée une exigence nouvelle pour réunifier la Nation.
Elle a été exprimée à la fin de réunion de l’ANP Li Zhanshu, n°3 du régime, un des plus proches fidèles de Xi Jinping qu’il connaît depuis le début des années 80 quand l’un et l’autre étaient en poste au Hebei, province natale de Li où Xi était n°1 et Commissaire politique de la Police Armée Populaire du district de Zhengding, dans la province du Hebei.
La remarque qui n’est pas passée inaperçue à Taipei précisait que « si la réunification pacifique était impossible, « l’APL soutenue par la Nation – y compris le peuple de Taïwan, dit-il, révélant que la puissance de la propagande parvient même à imprègner leurs auteurs - prendrait toutes les mesures nécessaires pour mettre fin aux complots séparatistes ».
Le moins qu’on puisse dire est qu’ajoutée aux incessantes incursions de l’armée de l’air chinoise dans l’espace aérien taïwanais (8 fois au moins au cours de la 2e quinzaine de juin), la déclaration ne contribue pas à apaiser la situation.
