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›› Editorial

La 4e crise de Taïwan. Quels risques d’escalade ?

Le piège de l’obsession de réunification.

La vérité est que la rhétorique menaçante de la Chine à propos de Taïwan dont le Parti inquiet de l’évolution démocratique de l’Île, a fait un tabernacle souverainiste intouchable, pourrait être un enfermement obsessionnel sans nuance, dangereux pour le parti lui-même.

Renvoyant à la guerre civile inachevée entre Mao Zedong et Tchang Kai-chek dont Taïwan émancipé est le reliquat historique rebelle, l’obsession de réunification devenue impossible sans créer de fortes tensions, parasite la pensée stratégique et menace même la trajectoire de retour de puissance de la Chine.

Poussant à la posture agressive, elle détourne le pays de l’objectif de modernisation dont l’essentiel – paramètre essentiel du « rêve chinois » de Xi Jinping - consisterait à ajuster le schéma de croissance du pays pour l’adapter aux nouvelles conditions socio-économiques, préalable indispensable à la réduction des inégalités.

Le 28 mai 2020, lors de sa conférence de presse de clôture de la réunion de l’ANP tenue en visio-conférence, le Premier Ministre Li Keqiang les avait soulignées en rappelant que 600 millions de Chinois (plus de 40% de la population), vivaient avec à peine 1000 RMB mensuels (148 $).

La critique mettant en garde contre l’obsession de réunification détournant le régime de l’essentiel a même été formulée directement par le Général Qiao Liang, connu en Occident pour avoir en 1999 écrit avec un de ses collègues de l’armée de l’air « La guerre sans limites », dont la traduction est parue en France en 2006 aux éditions « Rivages ».

Au printemps 2020, Qiao Liang avait notamment suggéré au pouvoir chinois de prendre ses distances avec l’obstination réunificatrice : « Le point clé de la grande cause de renaissance nationale est le bonheur des 1,4 milliards de Chinois. Tout le reste doit céder le pas à cet objectif, y compris la solution de la question de Taïwan ». Pas moins nationaliste que ses collègues, il conseillait de reporter la « réunification » après la solution de défis du développement.

Méprisant l’évidence énoncée par Bossuet que « Dieu se rit des hommes qui se lamentent des conséquences dont ils chérissent les causes », notamment celles que la répétition obstinée des menaces attise la tendance à la rupture des Taïwanais, le Parti est resté accroché à l’objectif de réunification pure et simple, comme s’il était toujours en pleine guerre civile avec Tchang Kai-chek.

Le fâcheux non-sens d’afficher la mémoire commune tout en l’ignorant.

L’appareil occulte aussi la complexité de la situation et la réalité de l’imbrication culturelle et politique de l’Île depuis la chute du système dynastique en 1911.

Preuve que les pensées politiques s’enchevêtrent et pourraient ouvrir des interstices d’apaisement dans le Détroit, la figure de Sun Yat-sen, fondateur de la « Chine moderne » et du KMT, premier président de la République de Chine en 1912, est honorée des deux côtés du Détroit.

Quand les chefs de l’État taïwanais quels qu’ils soient sont officiellement investis, y compris ceux de la mouvance de rupture comme Chen Shui-bian en 2008 et 2012 et l’actuelle Tsai Ing-wen en 2016 et 2020, ils prêtent serment sous le portrait de Sun Yat-sen.

Sa figure géante est régulièrement exhibée sur la place Tian An-men à Pékin lors des cérémonies d’anniversaire de la République dont les deux côtés du Détroit célèbrent la date anniversaire du « double-dix » Le dixième jour du dixième mois (lire : « Double Dix », les discours croisés des héritiers de Sun Yat-sen).

Portant à la fois la mémoire révolutionnaire, nationaliste, démocratique et sociale chinoise, Sun Yat-sen, reconnu comme un symbole à Pékin comme à Taïwan, a fondé la doctrine politique des « Trois principes du peuple », thème de l’hymne national taïwanais.

Aujourd’hui, rétabli dans le Panthéon national du Continent après avoir longtemps été négligé par l’appareil, l’homme qui incarnait « le Nationalisme » (contre l’étranger et contre les Mandchous), la « Démocratie » et le « bien-être du peuple » est, par posture, à nouveau porté aux nues à Pékin.

En réalité, la longue tourmente des « seigneurs de la guerre », la brutale occupation japonaise et la guerre civile ont étouffé la mouvance démocratique inspirée de la formule d’Abraham Lincoln « Gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple ».

A Taïwan, la « démocratie » fut également longtemps mise sous le boisseau par la brutalité de Tchang Kai-chek, jusqu’à l’ouverture politique mise en œuvre par son fils Jiang Jingguo, en 1988, précisément une année avant que, le 4 juin 1989, sur la place Tian An-men, Deng Xiaoping, effrayé par le mouvement de la jeunesse, décide de la tuer dans l’œuf.

Si la grande majorité des Taïwanais sont confucéens, attachés aux rites, au culte des ancêtres et à la prévalence de la morale « bénévolente » (le ren 仁 de Confucius), ils sont aussi devenus de fervents démocrates, au point de multiplier, peut-être à l’excès, les référendums d’initiative citoyenne (lire : Le KMT et l’embardée démocratique des quatre référendums. Ou le détournement de la démocratie directe).

Dans ces conditions où le système politique de l’Île tranche radicalement avec l’autocratisme soupçonneux de Pékin, un sondage effectué à la mi-mars 2022, révélait que la proportion des Taïwanais favorables à la « réunification » avec l’actuel régime était négligeable.


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