›› Chronique
Cette synthèse a un objectif industriel à court et moyen terme, mais elle est également historique, pour ne rien négliger de la relation entre les tenants les plus anciens et les aboutissants actuels et futurs.
Où ? Quand ? Pourquoi Comment ? Premiers succès, opportunités gâchées et espoirs.
Elle démarre en 1973, pour déboucher sur des questions pendantes, ouvertes sur l’avenir, en précisant les enjeux - pour la France - dans un contexte bien connu d’un gouvernement taïwanais très hostile à l’électro-nucléaire. C’est la réalité dont il faut partir aujourd’hui, sans en être inutilement grognon, ni particulièrement pessimiste comme cette note vise à le démontrer.
Depuis une quarantaine d’années, six réacteurs ont fourni (dans des conditions très avantageuses économiquement, sans incident ni pollution) plus du quart de la consommation électrique des 23 M d’habitants de l’île, d’une surface proche de celle de la Belgique.
Huit réacteurs ont été construits, mais deux sont sous Cellophane, et six seulement ont été reliés au réseau. Désormais deux seulement, dans le Sud de l’île - à MaAnShan - sont exploités. Les quatre réacteurs du Nord de l’île sont en fin de vie et doivent être démantelés. La question la plus sensible est celle du devenir à court-terme de leurs combustibles usés, qui sont entreposés dans les piscines annexes de chaque réacteur, sur-saturées au-delà du raisonnable.
Pendant plus de vingt de ces quarante années, de 1987 à 2013, la France a fourni - avec profit - un bon tiers de l’uranium enrichi nécessaire à ces six tranches : 4 réacteurs BWR et 2 réacteurs PWR.
Le contexte de cet article est celui de la récente réélection de (Mme) Tsai YingWen à la présidence de la République de Chine (Taiwan), et des importantes opportunités pour la France à court et moyen terme — malgré et (en fait) à cause de l’opposition totale à l’énergie nucléaire du gouvernement DPP, de sa majorité absolue à l’assemblée législative, et de la présidente elle-même.
« Comment s’en débarrasser ? » est la question fondamentale des anti-nucléaires au pouvoir, tant pour le démantèlement des quatre réacteurs du Nord de l’île des tranches ChinShan (réacteurs 1 & 2), KuoSheng (3 & 4), que l’évacuation préalable des combustibles usés de ces quatre réacteurs BWR.
Le démantèlement ne pose pas de problèmes compliqués ni véritablement sensibles, à la condition que les combustibles usés soient préalablement évacués, et pas remisés sur place - dans un illusoire « entreposage à sec sur site » - qui sortirait ces combustibles usés de l’eau des piscines, mais les laisserait au milieu d’une vaste agglomération et gênerait considérablement le démantèlement.
Soit environ 4 000 tonnes, dont plus de 95% sont réutilisables sous forme de MOX, c’est à dire un combustible frais réemployant l’uranium et le plutonium issues du retraitement (mais pas à Taïwan, qui a renoncé à la produire de l’électricité d‘origine nucléaire, et a mis sous cellophane les réacteurs 7 & 9, construits, opérationnels, mais jamais mis en service).
Il y a donc actuellement à Taïwan (dans un rayon de 20 km d’un bassin de population de 6 M d’habitants, où ce n’est pas leur place) une quarantaine de tonnes de plutonium contenues dans ces 4 000 tonnes de combustibles usés — qui ne sont donc pas des déchets, mais contiennent 3 à 4 % de produits de fission, sans usage, donc de réels déchets, très radioactifs et à vie très longue.
Il faut se souvenir que les combustibles usés dégagent de la chaleur et doivent être refroidis, de manière passive quand l’entreposage est à sec, sinon de manière active, et vigilante, s’ils sont entreposés dans des piscines.
C’est faute de refroidissement des combustibles des réacteurs que l’accident de Fukushima a démarré dans le cœur même des réacteurs puis a dégénéré dans les piscines, enfin est devenu une véritable catastrophe. Au tsunami s’était ajoutée la carence des générateur diésel de secours inondés, car installés sous la hauteur de précaution.
Paradoxe français et hostilité diplomatique
Ne sont évoqués ci-après que les aspects civils, énergétiques, du nucléaire dans l’île ; ne le sont pas les aspects médicaux de l’usage de l’atome, ni militaires.
Pour autant, puisqu’il s’agit de l’interface avec l’industrie française, et pour ne pas avoir à y revenir, rappelons brièvement que les premières synapses entre la France et Taïwan dans ce domaine furent - dans un contexte d’absence de relations diplomatiques, via un contrat portugais - la fourniture par St-Gobain Nucléaire (SGN) d’un élément essentiel de l’arme atomique, la technologie du plutonium militaire.
L’ingénieur français, Patrick Cantin, qui travailla à ce projet pendant trois années, de 1973 à juin 1975, à LungTan, au sein de l’Institut militaire ChungShan, confronte en ce moment ses souvenirs avec les archives disponibles, dans la perspective d’une publication sur ce sujet largement oublié (Cf. l’article dans QuestionChine avril 2018, repris dans la revue Commentaire n°166, 2019).
Washington après avoir discrètement acquiescé à la fourniture (sans doute même après l’avoir secrètement encouragée) décida de faire fermer cet atelier de plutonium fourni par la France, qui fut donc démantelé, puis plus récemment complètement dépoussiéré.
Mais l’institut militaire ChungShan avait discrètement dupliqué cette technologie quelques km plus loin. Pas vraiment clandestinement car le responsable de cet atelier B était un correspondant de la CIA.
En 1987, après son ex-filtration, Washington exigera de faire couler dans le labo souterrain des centaines de tonnes de béton. Ce sera la fin des rêves de dissuasion nucléaire de Taiwan — à laquelle la France s’était discrètement mais amicalement prêtée.
A la même époque, l’entreprise française CERCA (la Franco-Belge de fabrication de combustible) fournissait de son côté aux chercheurs taiwanais un atelier pilote de fabrication de combustibles nucléaires PWR, une sorte de modèle réduit des grappes de crayons du combustible des réacteurs développés par W (Westinghouse) et adoptés par le gouvernement français pour son programme électrique avec le succès que l’on connaît par Framatome (plus d’une cinquantaine de réacteurs en France, où l’électricité est à 80% d’origine nucléaire).
Cet atelier CERCA était un projet non-militaire, civil, intéressant. Mais il ne sera jamais véritablement développé, l’électricien Taipower (TPC) ne souhaitant pas qu’une entreprise taïwanaise puisse espérer fabriquer ses combustibles, préférant acquérir ses grappes de crayons de combustibles de fournisseurs étrangers - éprouvés et expérimentés - soumis à des pénalités lourdes en cas de fournitures défectueuses.


Par Pieter Stern Le 25/02/2020 à 17h55
La France et l’électro-nucléaire à Taiwan
Un de vos meilleurs articles et ça n’est pas peu dire. Encore un exemple édifiant du brio de la France à l’étranger !