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La France et l’électro-nucléaire à Taiwan

La diplomatie est une chose trop sérieuse pour être laissée aux diplomates.

Le Quai d’Orsay fut en effet le principal obstacle au bon déroulement de la négociation de ce très important contrat. Le conseiller culturel français officieux, Michel Deverge, avant même de prendre en mains Pierre Martin, le conseiller commercial officieux, dénonce Viénet, aux responsables taïwanais, comme un espion aux ordres de… Moscou.

S’il avait été accusé d’être un agent français, les autorités de Taiwan auraient déroulé le tapis rouge, trop heureux de pouvoir enfin dialoguer avec un fonctionnaire français spécialisé et autorisé, donc bienvenu. Dénoncé comme agent américain, il aurait été respecté, sinon régalé.

La calomnie le désignant comme agent de Moscou était plus insidieuse et perverse, même si elle excitait à Taipei quelques fonctionnaires à l’affut d’ouvertures internationales non-officielles (實質外交 les relations substantielles dans le jargon infra-diplomatique de Taiwan à l’époque). Mais ils durent déchanter : Viénet n’était pas rémunéré par la Loubianka.

Donc, peu de temps après, Kung LingSheng, le Directeur de la Police nationale, lors d’un dîner, informera Viénet que les services compétents taiwanais (tout en regrettant de ne pas disposer d’un agent russe à Taipei) l’avait blanchi de cette accusation, mais qu’il devrait se méfier du médiocre enseignant détaché par Paris comme attaché culturel, et qui avait également calomnié et dénoncé deux amis français de Viénet, enseignants, comme des trafiquants de drogue.

Revenant à la charge, non-découragé (et se disant investi de cette mission par une diplomate parisienne de haut-niveau), Michel Deverge demanda au modeste collaborateur de la DREE à Taipei, Pierre Martin, de dénoncer - cette fois-ci à la présidence de Taipower - Viénet comme fou bien incapable d’honorer la livraison des fournitures nucléaires qu’il négociait.

L’adjoint du conseiller commercial, Alban Yung, un contractuel vigilant, sérieux et honnête, éclaira la dénonciation imbécile, mouilla la mèche qui fit long-feu et cette dénonciation se termina en eau de boudin : le conseiller commercial fut congédié sine die par la DREE (la Direction des relations économiques extérieures, qui conserve l’archive de cette péripétie), et Viénet fut aussitôt nommé conseiller du commerce extérieur, le premier à Taiwan, pour marquer le coup.

Michel Deverge, fermement soutenu par une sous-directrice de la Direction d’Asie du Quai, ne sera expédié à l’autre bout du monde qu’un peu plus tard. Mais il fera carrière en considération de ses mauvais procédés.

Nous retrouverons Alban Yung dans ce dossier : devenu représentant de Paribas en Chine, il aide Viénet à monter à Pékin, vers 1993, un séminaire avec une centaine de spécialistes chinois du nuclear back end (déchets de faible ou haute activité, combustibles usés), avec la participation d’un universitaire taïwanais spécialiste de cette fin de cycle nucléaire, le Pr Li KangWen, et un ingénieur de Technicatome (alors filiale de Framatome).

L’establishment nucléaire de Pékin fait preuve d’une large ouverture d’esprit à l’égard de Taiwan

Viénet, depuis 1977, à cause de ses films et des livres qu’il avait édités dans sa jeunesse universitaire, était alors tricard en Chine : le Pr Léon Vandermeersch l’avait dénoncé à l’ambassade de Chine comme un ami de Deng XiaoPing (Cf. Causeur été 2015). Ce qui devenait une calomnie intéressante une fois Deng revenu au pouvoir, même si Deng avait ignoré la lettre-anonyme-signée du Pr Vandermeersch, que les fonctionnaires de l’ambassade classèrent - non sans rire - dans le tiroir des délires des madamemaoistes français.

Viénet se retrouva donc, cette fois-ci, invité officiellement, avec un visa de courtoisie pluriannuel, par un organisme nucléaire chinois, intéressé par le dialogue électronucléaire avec Taiwan.

En marge du séminaire sur la fin de cycle du combustible, Viénet organisa un déjeuner à trois avec le ministre adjoint de l’énergie atomique de Taiwan, le Dr Liu KuangChi et un homologue pékinois.

Pour abréger une histoire un peu longue à raconter dans tous ses détails, disons qu’à ce moment-là les spécialistes concernés de la RPC souhaitaient la bienvenue (en attendant la suite) aux 100,000 fûts de LLRW (déchets nucléaires de faible activité à vie courte) entreposés dans des tranchées bétonnées littorales de l’île de Betel Tobago (LanYu).

Il y mettaient la condition que ces fûts soient enrobés de manière idoine, par exemple dans des caissons de béton-fibre, une spécialité d’une entreprise française, filiale de la Cogema — la même SGN que précitée mais passée dans le giron de Cogema après l’épisode précité du laboratoire de plutonium militaire (Roger Fauroux avait exigé d’en être débarrassée) en conservant ses initiales, mais pour un nouveau vocable : la S Générale des techniques Nouvelles (Désormais Orano Projets, depuis 2018).

Le tarif fut même précisé : 1 000 US$ par fût, de prime pour l’abandon des déchets de faible activité, plus la technologie de l’enrobage à payer à SGN, plus le transport maritime depuis LanYu jusqu’en Chine. Cela peut paraître cher à des profanes, mais il faut se souvenir que l’ANDRA facturait à peu près cinq fois ce tarif par m3 à EDF pour l’entreposage final de déchets comparables dans le Centre de l’Aube, en Champagne. En fait, les dépenses dites de fin-de-cycle sont bien peu de choses relativement à la recette globale de l’électronucléaire.

Et, surtout, c’était l’amorce d’un dialogue trilatéral, avec la France comme catalyseur entre deux entités chinoises séparées, un peu coincées aux entournures sur le plan formel, pour la question des déchets de haute activité à vie longue, issu d’un possible et souhaitable retraitement.

Comme les interlocuteurs des deux côtés du Détroit le reconnaissaient alors, une négociation bilatérale posait le problème du drapeau sur la table, des caractères chinois simplifiés ou non des contrats, et du droit comme du lieu de l’arbitrage. La France au milieu, le contrat devenait avantageusement international, en langue anglaise, avec arbitrage à Singapour ou Lausanne, sans drapeau sur la table.

Chez Cogema, sans en référer au P-DG, Jean Syrota, le directeur commercial J-P. Rougeau (une fonction horizontale un peu méprisée, tenue en lisière, par les structures verticales des grandes branches industrielles), et ses adjoints, dont Louis-François Durret, parachutés dans la structure bien après la victoire commerciale de 1982-83, se démenèrent pour nuire au projet, pour des raisons qu’ils ne confesseront jamais, mais qui font rire, hennir de rire.

Mais Viénet, prudent ou averti, s’était rendu à Pékin avec une autre de ses casquettes que celles de Cogema ou SGN, en l’occurrence celle de Technicatome (dépendant alors de Framatome).

Du coup, il fut marqué aux fesses jusque pendant le séminaire à Pékin par le directeur international adjoint du CEA, Jean Dujardin, alerté par L-F. Durret de devoir surveiller Viénet, en assistant à ce colloque (dont le compte-rendu figure donc maintenant dans les archives du CEA — grâce à ce benêt qui finira sa carrière comme responsable du vent chez Areva sous la protection de la peu-regrettée Anne Lauvergeon. Le secteur du vent, comme ils se devait, s’évanouira en glissant comme un pet sur une toile cirée avec la mise au placard de ces deux-là).

L’autre directeur-adjoint des affaires internationales du CEA ne pouvait guère être mandaté pour ce faire : Thérèse Delpech avait collaboré au (célèbre) livre publié vingt années auparavant par Viénet, Révo. cul. dans la Chine pop., et l’appréciait, après avoir contribué au financement initial des projets de Viénet à Taiwan — lorsqu’elle travaillait avec Roland Morin à la DGRST, en 1977 et 1978. Tout cela l’amusait beaucoup, mais on doit à la vérité de dire qu’elle n’était pas favorable, mais pour d’autres raisons que celles des bras-cassés de la direction commerciale de Cogema, à une collaboration intensive entre les industries nucléaires française et chinoise.

Lors du séminaire, en marge des réunions, le plus ancien dans le grade le plus élevé (pour parler comme en France), c’est à dire le camarade-responsable du département concerné (pour parler comme en Chine) indiqua à Viénet, et cela fut confirmé lors du déjeuner à trois précité, que si Taiwan recyclait en France ses combustibles usés, la Chine serait heureuse d’acquérir, à un prix incitatif, le MOX et d’accueillir - contre indemnité - les produits de fission vitrifiés dans son future centre d’entreposage dédié dans le Nord-Ouest chinois.

Arrivé à cette étape du récit, deux parenthèses sont nécessaires :

1. Les usages internationaux, et même des lois, interdisent le logement des déchets nucléaires hors du pays d’origine de ces déchets. Mais les spécialistes pékinois considéraient qu’il n’y avait qu’une seule Chine, dont Taiwan était une province, provisoirement séparée. Ce souci était donc levé, en souriant.

2. Les combustibles usés provenant des réacteurs de Taiwan ne peuvent être déplacés sans un accord de Washington, y compris pour retraitement en France. Lors de la vente des six réacteurs nucléaires de Taiwan par General Electric pour les tranches 1 à 4, puis par W pour les tranches 5 et 6, il avait été clairement stipulé que Washington aurait un droit de suite perpétuel sur les combustibles usés (et leur plutonium).

Mais Washington était favorable à un recyclage en France pour éviter qu’une quantité importante de plutonium (même de qualité non-militaire) ne tombe un jour dans les mains de la Chine.

Depuis, la Chine avec de nombreux réacteurs nucléaires a rejoint sinon dépassé Taiwan dans la production de ce type de Pu contenu dans les combustibles usés, et la Chine est membre des traités de non-prolifération gérés par l’Agence de Vienne, l’AIEA.

Cette considération ne joue donc plus. Mais Washington reste, d’année en année, favorable au retraitement en France de ces combustibles usés taiwanais et, il y a quelques années, vers 1995, l’était plus vigoureusement encore pour d’excellentes raisons : éviter la cristallisation d’un sentiment anti-nucléaire dans l’île.

C’est malheureusement ce qui s’est passé : ce n’est un secret pour personne que le DPP, l’opposition au KMT, issue des DangWai de l’époque de la loi martiale, n’avait pas de plateforme économique ou industrielle particulière, étant focalisé sur un objectif exclusivement politique : la démocratisation accélérée de l’île et une reconnaissance des massacres de 1947, avec en filigrane l’indépendance de Taiwan relativement à la Chine.

Mais deux millions de Taïwanais travaillent en Chine et contribuent à une part importante des exportations chinoises. Dans le classement des plus grandes fortunes taïwanaises, on distingue - entre autres - Kuo TaiMing, le patron de Foxcom qui emploie un million d’ouvriers en Chine continentale et, en tête du classement avant lui, les frères Wei qui contrôlent le marché des sachets de nouilles instantanées précuites (et des sodas qui rendent diabétiques tous les enfants chinois).

Pour épaissir la sauce, comme certains cuisiniers le font, en rajoutant de la fécule de pomme de terre (au lieu de tendons de bœuf), certains activistes du DPP jouèrent la carte anti-nucléaire. Et le brouet s’est épaissi de manière sinon irréversible, du moins très lourde, avec pas mal de grumeaux.

A signaler qu’un universitaire français, le « professeur » Jobin, professionnel de l’antinucléaire, sera détaché à Taipei pendant plusieurs années, rémunéré au coefficient colonial par le Quai d’Orsay, et qu’il formera nombre de disciples à Taïwan.

En marge des récentes élections locales (qui ont précédé la plus récente présidentielle), les candidats du DPP étant alors mis en déroute, un référendum sur l’électronucléaire avait livré un résultat éloquent : une large majorité des Taïwanais veulent la poursuite du programme nucléaire.

Mais, sur la question essentielle, de l’identité taïwanaise et de l’indépendance vis-à-vis de la Chine, une égale, très nette également, majorité des électeurs ont donné ensuite un blanc-seing à l’anti-nucléaire Tsai YingWen.


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Par Pieter Stern Le 25/02/2020 à 17h55

La France et l’électro-nucléaire à Taiwan

Un de vos meilleurs articles et ça n’est pas peu dire. Encore un exemple édifiant du brio de la France à l’étranger !

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