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›› Taiwan

La reconnaissance d’une seule Chine, principal dilemme de Tsai Ing-wen

Le poids des affaires, levier de pression de Pékin.

Au risque de réduire les capacités de résistance de l’Île face aux manœuvres de réunification rampante de Pékin, les opportunités industrielles et commerciales poussent en effet les entrepreneurs taïwanais à développer assidument leurs affaires sur le Continent, à la fois immense et irrésistible marché, pourvoyeur de main-d’œuvre et très riche champ d’exploration des nouvelles technologies allant de la robotique aux technologies de l’information, en passant par les sciences de la vie et le vaste domaine en cours de défrichage des biotechnologies qui attire les jeunes ingénieurs et biologistes taïwanais.

Le dilemme faisait l’objet d’un article de Tsai Hong-ming, n°2 de la fédération des industries de l’Île publié en juillet par le Taïwan Brain Trust. En substance, il confirmait que, dans l’actuelle situation de « cul-de-sac » des relations dans le Détroit, la tendance chinoise à user des leviers économiques pour exercer une pression politique sur l’Île, était une préoccupation centrale des pouvoirs publics taïwanais.

Le risque le plus grave évalué par l’article serait que la tendance pourrait accélérer la fuite vers la Chine des talents taïwanais du secteur des hautes technologies, avec une influence directe sur l’élan économique de l’Île et sa capacité à se moderniser.

Selon une étude de la Brookings et du Council for Foreign Relations s’appuyant sur diverses sources officielles taïwanaises du Conseil des Affaires continentales et des ministères de l’économie et du commerce, « au cours des 20 dernières années le schéma du commerce extérieur taïwanais a évolué dans le sens d’une plus grande interdépendance entre l’Île et le Continent, en particulier, et avec l’Asie de l’est en général ».

Avec des échanges évalués à 198 Mds de $, alors qu’en 1991 ils n’étaient que de 8 Mds de $, le Continent est devenu le premier partenaire commercial de l’Île qui, elle-même, se situe au 7e rang des partenaires commerciaux de la Chine, tandis que 30% des exportations taïwanaises sont destinées au Continent (y compris les R.A.S de Hong-Kong et Macao).

Depuis 1988, 70 000 sociétés taïwanaises ont investi plus de 130 Mds de $ en Chine (dont 25% depuis 2008). Après le coup de fouet de l’accord cadre initié par Ma Ying-jeou il y a 6 ans, la relation s’est élargie au tourisme, aux banques, aux fonds d’investissements et aux assurances tous autorisés à opérer de chaque côté du Détroit, tandis le nombre de vols hebdomadaires directs atteignait 890 en 2015, signe emblématique du déblocage de la relation, puisqu’il n’y en avait aucun avant 2008.

Mais dans le Détroit, l’élan économique télescope la situation politique. Depuis 2016, le retour au pouvoir de la mouvance indépendantiste coïncide avec un ralentissement de la relation économique plus important que le recul observé avec d’autres partenaires de l’Île (3).

En revanche, le nombre des investissements chinois approuvés à Taïwan a augmenté de 15,5% (67 autorisations depuis janvier), ce qui, selon le Taïwan Brain Trust, indique que, pour l’instant, Pékin n’a pas renoncé à créer des JV sino-taiwanaises dans l’Île, ni à faire naître les conditions de coopération confiante pouvant favoriser le transfert de jeunes talents taïwanais vers la Chine.

Taïwan toujours au cœur des stratégies de Pékin.

En banalisant les relations économiques dans le Détroit, Hung Hsiu-chu cherche à la fois à rassurer les Taïwanais inquiets de l’emprise grandissante du Continent sur l’Île et à effacer le souvenir de sa piètre prestation électorale. Négligeant de mettre la situation économique en perspective et en évacuant la contrainte politique, elle manque cependant une partie importante de l’image. Alors que depuis 20 ans le rapport des forces économiques dans le Détroit s’est inversé, la clé de la relation dans le Détroit n’est plus dans les affaires, mais dans la politique.

Telle est la réalité analysée par un article du South China Morning Post, publié le 16 janvier 2016, le jour même du scrutin ayant porté Tsai Ing-wen au pouvoir avec une importante marge de victoire encore consolidée par la majorité absolue conquise par l’alliance des verts au Yuan Législatif (69 sièges au DPP et à ses alliés, contre 44 aux conservateurs).

Il y a seulement vingt ans, en Chine, Taïwan soulevait l’admiration et l’envie. Le politburo à Pékin faisait l’éloge de la transition réussie d’une société agraire en une puissance industrielle devenue un des « 4 dragons » asiatiques, le miracle économique de l’Île servant à l’occasion d’exemple aux planificateurs communistes.

Dans toutes les provinces, les administrations rivalisaient d’efforts pour attirer les investissements des entrepreneurs taïwanais et la technologie de leurs entreprises. Les deux constituant l’épine dorsale de la modernisation du pays. Et, à bien des égards, y compris dans le secteur culturel et social, le modèle taïwanais a constitué un exemple et un stimulant des progrès socio-économiques chinois, accompagnant souvent les progrès qualitatif du Continent dans la chaîne de production.

Mais aujourd’hui, le formidable développement de la Chine a modifié le rapport des forces et notablement diminué l’importance économique relative de Taïwan. Alors qu’en 1990, le PNB de l’Île (170 Mds de $) comptait pour 43,8% de celui du Continent, aujourd’hui, il ne représente plus que 5% des 11 000 Mds du PNB chinois. Il reste que la 22e économie du monde, 3e asiatique après la Chine et l’Inde, recèle toujours une importance considérable pour le politburo chinois.

Certes, il y a derrière cet intérêt toujours très ardent du régime chinois pour l’ancienne Formose des Portugais les réminiscences historiques qui font de l’Île devenue chinoise sous la dynastie des Qing, le dernier jalon d’une guerre civile inachevée entre le parti maoïste et Tchang Kai-chek ; il y aussi l’obsession nationaliste de ne pas tolérer le moindre mouvement politique centrifuge capable de créer une dynamique dangereuse au Xinjiang et au Tibet.

Déficit démocratique chinois et incertitudes.

Mais, il est un arrière plan que Hung Hsiu-chu passe sous silence. Pour le politburo chinois, dont le mode de gouvernement reste articulé autour de sa prévalence politique à l’exclusion de toute opposition pouvant remettre en cause son magistère, l’existence dans la sphère culturelle chinoise et aux portes même du Continent d’un système de gouvernement autorisant l’alternance politique entre plusieurs partis, constitue un contrepoids dont la sensibilité ne peut être sous-estimée.

A bien des égards, elle explique les réactions de nervosité de Pékin.

Que l’Île bénéficie toujours du soutien de Washington dans le contexte d’une rivalité sino-américaine aggravée par la décision d’Obama de basculer vers l’Asie les priorités stratégiques de la Maison Blanche, constitue un facteur d’exaspération supplémentaire pour le politburo qui ne cesse d’accuser les États-Unis d’ingérence dans ses affaires intérieures.

Enfin, la référence à l’implication américaine en faveur de Taipei qui, on s’en souvient, fut réaffirmée après la guerre de Corée en 1953, ne préjuge cependant pas que le statuquo – en réalité un contresens stratégique, tant il est vrai qu’aucune situation ne saurait être immobile - pourra être préservé.

L’avenir de l’Île est en effet marqué par d’importantes incertitudes dont la moindre n’est pas l’existence, aux États-Unis, d’un courant de pensée géopolitique faisant de la relation apaisée avec Pékin le point focal des stratégies américaines à venir.

Une autre inconnue de taille reste la pérennité du régime chinois aujourd’hui engagé dans un durcissement domestique et stratégique articulé autour de la protection du Parti et du retour de puissance, contre l’influence américaine, dans la sphère asiatique, complété et amplifié par les projets « des nouvelles routes de la soie » visant à installer l’influence économique chinoise dans le « Heartland » de l’Eurasie (l’Île du monde) cher à McKinder et à Brzezinski.

*

Note.

3.- Les exportations et les importations Chine – Taïwan sont respectivement en recul de 11,5% et de 7% ; les investissements taïwanais sur le Continent ont accusé une importante baisse en nombre – moins 23,6% - mais moindre en valeur, seulement en recul de 2,2% pour un total autorisé depuis le 1er janvier de 3,43 Mds de $. Logiquement les investissements des PME taïwanaises ont le plus souffert de l’arrêt des mécanismes de coopération dans le Détroit. A Taïwan enfin, le secteur touristique a subi une chute de 14,7% du nombre de visiteurs chinois depuis le début de l’année.

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