›› Taiwan
Dans son projet stratégique de trouver un accommodement raisonnable avec Xi Jinping pour tenir à distance une escalade vers les extrêmes, D.Trump a, durant son voyage officiel en Chine de la mi-mai, jeté un trouble dans la relation entre Washington et Taipei. Tournant le dos aux « Six assurances » de R.Reagan datant de 1982, il a clairement laissé entendre que la question des ventes d’armes à Taiwan pourrait être un argument de négociations avec Pékin.(Photo publiée par le site Ukrainien National News)
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Alors même qu’à Taïwan la question des ventes d’armes américaines est engluée dans une sévère querelle politique interne, le moins qu’on puisse dire est que les déclarations ambiguës sur le sujet de D.Trump appliqué à trouver un accommodement raisonnable avec Xi Jinping, ont jeté un trouble.
Le contexte est au moins à deux faces. D’une part le Président Lai Qingde qui considère les livraisons d’armes essentielles pour résister aux pressions militaires de Pékin ; D’autre part le KMT de Cheng Li-wun ayant récemment rencontré Xi Jinping dont elle a embrassé la vision qu’elles seraient un facteur de tensions dans le Détroit, https://www.questionchine.net/en-chine-cheng-li-wun-accuse-lai-qing-de-de-fomenter-la-guerre-et-celebre-la-paix-d
Selon le New-York Times du 27 février, avant même son voyage à Pékin de la mi-mai, l’administration Trump avait, « afin de ne pas froisser Xi Jinping », retardé l’annonce d’une vente d’armes à Taïwan, d’une valeur de 14 milliards de dollars, pourtant cautionnée dans son principe par des figures éminentes démocrates et républicaines du Congrès.
Toujours selon le NYT qui reprenait les médias chinois, le sujet avait été abordé le 4 février, lors d’un échange téléphonique entre D. Trump et Xi Jinping.
Pour rajouter à la confusion, après sa rencontre avec Xi Jinping de la mi-mai, le Président américain, tournant le dos aux « Six assurances » de Ronald Reagande 1982 (1) par lesquelles Washington promettait de ne jamais négocier la question avec Pékin, avait, le 15 mai, déclaré à Fox News, exactement le contraire.
Il considérait précisément la vente d’armes comme un efficace moyen de marchandage avec Pékin. « Je ne l’ai pas encore approuvée. On verra ce qui se passe », (…) « Je suspends cette décision, et cela dépend de la Chine. Franchement, c’est un atout de taille dans les négociations pour nous. Il s’agit d’un arsenal considérable. »
Puis il avait ajouté un commentaire qui avait touché un nerf sensible à Taiwan et au Congrès. Semblant prendre fait et cause pour Pékin et remettre en cause l’engagement militaire du Pentagone en cas d’agression chinoise, aux côtés de Taïwan.
« Vous savez, quand on regarde les enjeux, la Chine est un pays très, très puissant et immense. Taïwan, c’est une toute petite île. Imaginez, elle est seulement à 95 kilomètres du Continent. 95 kilomètres. Nous sommes à 15 300 kilomètres. C’est un problème assez complexe ».
Autrement dit D.Trump évacuait cyniquement la spécificité historique rebelle et démocratique de l’Ile, pour la réduire à un appendice du Continent trop éloigné et sans valeur autre qu’un argument de marchandage, dans sa rivalité de puissance avec la Chine.
Enfin, comme si en parlant il réfléchissait à tempérer ses propos il revint aux risques d’affrontement portés par les intransigeances souverainistes rivales de Lai Qing De et de Xi Jinping et incita les deux parties à se calmer « Je le dis tout net : Taïwan aurait tout intérêt à apaiser les tensions. La Chine aussi. Les deux pays devraient faire preuve de compréhension mutuelle. »
A Taïwan, traversée par le surgissement d’une pensée d’accommodement avec Pékin portée par le KMT et le Parti du Peuple Taïwanais (TPP) majoritaires au Yuan Législatif, la confusion est d’autant plus grande que le ministère de la défense affirmait le 22 mai, n’avoir pas été prévenu de la manœuvre de D.Trump retardant la signature autorisant la vente du lot d’armes à l’Île.
Enfin, pour ajouter au désordre des déclarations contradictoires de la Maison Blanche, le 21 mai, le Secrétaire d’État à la marine par intérim Hung Cao, professionnel de la marine, ancien de l’École Navale, successeur du milliardaire de l’immobilier John Phelan démis de ses fonctions au milieu de vastes remaniements des hautes sphères du Pentagone, déclarait que le retard des livraisons d’armes résultait des tensions sur les équipements provoqués par la guerre en Iran.
A l’évidence, la mise au point visait à dissiper les craintes taïwanaises après les spontanéités contradictoires de D.Trump qui, au vif des échanges avec Xi Jinping cherchait d’abord à apaiser les susceptibilités de la Chine depuis longtemps exaspérée par les ventes d’armes à l’Île.
La confusion donne l’occasion de revenir sur les retards récurrents des livraisons d’armes à l’Île la plupart dus aux délais industriels aujourd’hui rallongés par les besoins de la guerre menée contre Téhéran.
Délais de livraison, pesanteurs industrielles et guerre en Iran.
Les choix stratégiques imposés à Washington par la guerre en Iran retardent la modernisation des capacités de défense antiaériennes de l’Ile qui reposent notamment sur le remplacement des anciens Patriot PAC-2 et PAC-3 par des systèmes PAC-3 MSE (Patriot Advanced Capability-3 Missile Segment Enhancement - Photo Eurosatory 2026- ), dont, pour l’heure, les batteries opérationnelles disponibles sont engagées au Moyen-Orient.
Le système équipé d’un autodirecteur radar actif et de doubles propulseurs plus puissants a une capacité d’interception plus agile augmentée à 100 km par rapport au modèle PAC-3 standard. Monté sur un lanceur M903, pouvant accueillir 16 missiles, le système est particulièrement efficace contre le missiles balistiques ou tactiques et contre les missiles hypersoniques.
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Il est exact que les livraisons en souffrance sont un problème.
Alors que le 22 mai dernier Sean Parnell, porte-parole du Pentagone réaffirmait que la politique taiwanaise de Washington restait inchangée, toujours en accord avec le Taiwan Relations Act (2), en avril 2026, la valeur des équipements militaires commandés et payés par Taiwan, mais non livrés se montait à 29, 72 milliards de $. (Données publiées par le site « Taiwan Security Monitor »)
Le dernier lot d’armes vendues annoncé en décembre 2025 comptant d’abord pour 11 milliards de $, haussés à 14 milliards au fil des annonces depuis janvier 2026, comprend 82 systèmes de lance-roquettes multiples HIMARS M42, 60 obusiers automoteurs M109A7 Paladin, des drones de reconnaissance ALTIUS-600, des « drones tueurs » de longue portée ALTIUS-700M portant des munitions rôdeuses , des missiles antichars Javelin et des lots pièces de maintenance connexes.
Depuis 1979, Taïwan a acheté pour au moins 70 milliards de dollars de systèmes militaires américains, allant d’équipements de premier rang comme des destroyers, des frégates, des avions de chasse et des chars de combat, aux plus modestes comme des missiles antiaériens ou antichars, des systèmes informatiques et des prestations de soutien logistique intégré (SLI - maintien en condition programmé, formation de techniciens, stock de pièces de rechange, équipements de tests etc.)
Selon Jeff Abramson, chercheur associé au Center for International Policy (CIP) - Centre de recherche, basé à Washington et New-York faisant, depuis la guerre du Vietnam en 1975, la promotion de la transparence et de la responsabilité des États dans les relations internationales, « Il n’est pas rare que les ventes d’armements prennent des années avant d’être bouclées et il arrive même qu’une partie des équipements commandés ne soient jamais livrés ».
La lourdeur industrielle est un important facteur de délais alors que les stocks (ressources humaines et matérielles, munitions, équipements etc,) nécessaires dans un conflit n’existent pas dans une économie mondialisée de flux tendus.
« Généralement, les armes ne sont pas encore fabriquées au moment de leur vente ; il s’agit de commandes, et le délai de livraison peut dépendre des capacités industrielles, des besoins de l’armée américaine pour certaines armes, de ceux d’autres pays qui pourraient être prioritaires, ou tout simplement de changements de situation entre la commande et la livraison. »
Les exemples de longs délais sont légion et expliquent les commandes en souffrance dont la valeur citée plus haut approche les 30 milliards de $. Les attentes peuvent varier beaucoup selon les équipements.
Une commande de 291 munitions rôdeuses ALTIUS-600M, passée en 2024, a été honorée en 21 mois, mais Taïwan a attendu plus de 6 ans pour recevoir sa commande passée en 2019 de 108 chars Abrams M1AT2 payés 1,28 milliards de $. Aujourd’hui Taipei attend toujours la livraison des avions de chasse F-16 commandés en 2019, dont la production et les essais en vol n’ont débuté que récemment.
Au total, le déphasage entre les commandes et les livraisons est préoccupant. Les délais sont l’objet de débats internes à l’Île qui croisent les actuelles controverses sur le budget des achats d’armes soulevées par l’opposition au Yuan Législatif.
Selon le ministère de la défense taïwanais, sur les 23 commandes d’armes des dix dernières années seulement 5 ont été complètement honorées (missiles anti-char « TOW-2B » et « Javelin », système « Phalanx » - canon de 20 mm anti-aérien guidé par radar - chars de combat et pétroliers ravitailleurs), 3 l’ont été partiellement et 15 autres sont toujours en cours de production aux États-Unis.
Dans l’Île certains prônent la fabrication domestique d’équipements plus rustiques et moins onéreux comme les drones et les missiles anti-navires.
A coté des délais industriels, le fait est que la priorité donnée à la guerre en Iran, fait reculer l’Île dans l’ordre des livraisons.
Parmi les équipements jugés essentiels pour l’Île détournés vers le Moyen Orient se trouve le successeur des systèmes de défense antimissiles « Patriot PAC-2 et PAC-3 », utilisés comme des boucliers aériens multicouches autour de Taipei, dans le centre de l’Île et au sud, que l’État-Major taïwanais a entrepris de compléter et de renouveler par des systèmes PAC-3 MSE.
Cette version la plus avancée du système Patriot portant 16 missiles par lanceur mobile avec une portée presque doublée, dotés d’un radar à guidage terminal et conçue pour détruire les missiles les plus rapides, tactiques, balistiques de croisière ou hypersoniques est aujourd’hui déployée de manière intensive au Qatar, à Bahrein et au Koweit. Elle est aussi commandée par l’Arabie Saoudite et les Émirats.
Selon une étude du Foreign Policy Research Institute (FPRI), les intercepteurs PAC-3 MSE de pointe nécessitent un délai de production de 24 mois pour le missile et de 30 mois pour son moteur-fusée. Cela signifie que, même si Trump approuvait aujourd’hui sa vente, Taïwan ne pas pourrait déployer cet équipement avant 2028 au plus tôt.
Notes.
1.- Les « Six assurances » qui, depuis Reagan, dessinent les contours de la stratégie américaine dans le Détroit après la reconnaissance de la Chine et le « Taiwan Relation Act » de 1979, stipulent que les États-Unis :
1) Ne fixeront pas de date pour la fin des ventes d’armes à Taïwan ; 2) Ne modifieront pas les dispositions du Taïwan Relations Act (TRA) ; 3) Ne consulteront pas la Chine sur les décisions de vendre des armes à Taïwan ; 4) Ne joueront pas de rôle de médiateur entre Taipei et Pékin ; 5) Ne feront pas pression sur l’Île pour qu’elle entame des négociations avec la Chine ; 6) Ne modifieront pas leur position sur la souveraineté de Taïwan, laissant la solution des tensions à la diligence des Taïwanais eux-mêmes.
2.- Adopté en 1979 par le Congrès, le Taïwan Relation Act, n’est pas un accord de défense avec Taïwan, mais une disposition de loi interne votée par le Congrès qui contraint l’exécutif américain à ne pas rester inerte en cas d’agression militaire de l’Île par la Chine qui ne serait pas motivée par une déclaration d’indépendance du pouvoir à Taipei.
Le texte de l’accord ne préjuge pas des actions à entreprendre par l’Amérique en riposte à une agression ou à un blocus de l’Île. Il se contente d’énoncer qu’une agression serait « une grave préoccupation pour Washington. »
La formulation exacte est : [La politique des États-Unis est de] « Considérer tout effort pour déterminer l’avenir de Taïwan par d’autres moyens que pacifiques, y compris par des boycotts ou des embargos, comme une menace pour la paix et la sécurité de la région du Pacifique occidental et comme un sujet de grave préoccupation pour les États-Unis. »