›› Chronique
Aveuglement français.
Certains attachés scientifiques de nos représentations à Pékin et Shanghai ont bien tenté de faire remonter les dysfonctionnements de l’PS à Paris, mais la démarche était vouée à l’échec. L’IPS était en effet considéré à Paris comme un « projet présidentiel » c’est-à-dire, dans la tradition de la 5e République, intouchable.
La mécanique parisienne du MEAE a donc poursuivi sur sa lancée, sans évaluation ou bilan intermédiaire, en procédant machinalement aux relèves des personnels français de l’IPS dont le contrat arrivait à terme.
L’enjeu était alors non seulement de ne pas abandonner les prébendes de ces postes d’expatriés ETI, mais aussi de satisfaire les directeurs successifs de la maison mère Pasteur à Paris (IP), bien en cour au MEAE lorsqu’ils présentaient l’IPS comme « la vitrine française de la coopération en Chine » ou comme une contribution à « l’image d’excellence scientifique de la France ».
Les choses sont même allées plus loin. Au lobby tous azimuts de l’IP, se sont ajoutées autour de 2010 des pressions gouvernementales sur les autres opérateurs français (principalement l’INSERM et le CNRS) afin de renforcer la présence française à l’IPS, présentée comme une participation à la mise en œuvre de l’AIMIE.
Les missions exploratoires et même les incitations financières n’eurent aucun résultat tangible.
La pression s’accentuant, en 2013 le CNRS, l’INSERM et l’IP confièrent au virologiste et directeur de recherche Serge Bénichou, la mission de tracer les contours scientifiques d’un partenariat autour d’un laboratoire conjoint franco-chinois [4] au sein de l’IPS. Hélas, dès le rapport préliminaire, il apparut que le travail ne répondrait que partiellement aux attentes des mandants.
Au printemps 2014, Catherine Jessus, directrice des SDV du CNRS [5] venue à Shanghai accompagnée de plusieurs conseillers scientifiques de haut niveau ainsi que de Thierry Damerval Directeur Général de l’INSERM [6], faisait le constat que l’IPS n’était scientifiquement pas à la hauteur et surtout, que les conditions d’un véritable partenariat étaient loin d’être réunies.
Avec des propos encore plus durs et péremptoires, le même constat sera établi en juin 2018 par la Ministre Vidal [7] lors de sa visite de l’IPS avec les Directeurs Généraux de l’INSERM (Yves Lévy) et du CNRS (Antoine Petit) et le directeur de l’Institut Pasteur (Steward Cole).
Mais, preuve de la nature politique du dossier IPS, le CNRS devra néanmoins transiger en soutenant un modeste projet conjoint [8].
Quant à l’INSERM, organisme le plus directement concerné par les activités de l’IPS, il parviendra à résister aux sollicitations pressantes de ses tutelles, sans doute en faisant valoir que, pendant 15 ans, l’IP, pourtant premier concerné, n’avait lui-même apporté aucun moyen en faveur de sa franchise de Shanghai.
Sans compter qu’individuellement les chercheurs de l’INSERM ne manifestèrent jamais aucune inclination pour le projet, ni d’ailleurs pour les échanges avec la Chine. Cette réalité illustre qu’en France, pour l’AIMIE, la charrue avait été mise avant les bœufs.
L’accord intergouvernemental a en effet été conçu et signé sans que les responsables se soient préalablement assurés de l’intérêt des institutions scientifiques ou des entreprises françaises à coopérer avec la Chine en matière de maladies infectieuses.
Quelques succès
Il serait cependant injuste de ne pas faire état des épisodes franco-chinois encourageants dans l’éphémère épisode de l’IPS et, en particulier, du rôle joué par les deux Directeurs de l’Institut Pasteur entre 2010 et 2020, Ralf Altmeyer (2010-2015) et Fernando Arenzana (2015-2019).
Grâce à leur notoriété scientifique, les deux ont en effet contribué à influer sur la politique scientifique de l’antenne de Shanghai, sur son rayonnement en Chine et dans le monde.
On leur doit également plusieurs grands événements organisés par l’IPS à Shanghai qui mirent en présence les communautés scientifiques française et chinoise avec quelques représentants de l’élite mondiale de la recherche.
La bonne tenue du conseil scientifique de l’IPS, très international, doit aussi beaucoup à l’entregent et au professionnalisme de ces deux directeurs, dont le premier avait le titre de directeur général et le second de directeur scientifique. Leurs actions rehaussèrent la visibilité internationale de l’IPS, renforçant par la même la notoriété de la maison mère française.
Autre orientation heureuse, même si ces moyens sont allés à la Chine, en 2015, le lobbying de l’IPS activé par la mission d’une ETI chargée du développement, est parvenu à convaincre l’entreprise Total de s’impliquer dans le projet Pasteur/Shanghai.
Mais au total, la greffe n’a pas pris et la marge de manœuvre des deux directeurs européens est demeurée faible.
Note(s) :
[4] On parlait alors d’unité mixte internationale, la forme la plus aboutie d’un laboratoire conjoint avec un partenaire étranger.
[5] Parmi les 10 instituts du CNRS, celui des sciences biologiques (Sciences de la Vie SDV) est l’un des plus important (env. 20 000 personnes).
[6] Thierry Damerval a pris la Direction de l’INSERM en 2011 aux côtés d’André Syrota puis d’Yves Lévy.
A l’époque il était Directeur général adjoint de l’Institut Nat. de la Santé et de la Recherche Médicale (INSERM).
[7] Alors ministre de l’Enseignement supérieur, de la recherche et de l’innovation (MESRI) dans le Gouvernement d’E. Philippe. Ancienne présidente d’université et professeur de neurosciences.
[8] « VirHost » était un laboratoire international associé dédié à l’analyse des interactions virus-hôte. Témoin du faible empressement du CNRS, le projet ne sera signé que fin 2016 mais en grande pompe devant le ministre des AE Ayrault à l’IPS.

